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Cahiers philosophiques

Dossier : Bergson

Alain devant Bergson (1)

Patrice Henriot, Professeur de première supérieure au lycée Condorcet de Paris

Henri Bergson, Émile Chartier, contemporains, se côtoyèrent sans se rencontrer ni se reconnaître. Ils exercèrent, différemment, le métier de professeur. Tous deux publièrent ; l'un connut très vite la notoriété universitaire, puis la gloire internationale. L'autre, sous le pseudonyme, emprunté peut-être au poète et pamphlétaire normand Alain Chartier (1385-1433) - à moins que la simplicité de ce prénom rustique ne le lui ait recommandé - s'astreignit à la discipline du Propos quotidien dans la limite de quatre mille mots. Une autre contrainte, la guerre, le conduisit à écrire des textes continus (les Quatre-vingt-un chapitres sur l'esprit et les passions, le Système des beaux-arts), sans jamais cesser ensuite, jusqu'aux Entretiens au bord de la mer et aux Dieux.
Quand deux pensées majeures s'opposent, il faut discerner les raisons, les séparer des motifs et des mobiles, mettre au jour, s'il se peut, le sens philosophique de l'affrontement et de l'incompatibilité.
Et, une fois qu'ils se sont retirés, comprendre que les grands penseurs ne nous imposent que nos propres pensées, qu'ils sont un moment de notre pensée.

Pour s'en tenir à l'explicite, aux écrits, c'est l'extrême discrétion, la réticence même qui caractérise les propos consacrés par Henri Bergson à Émile Chartier dit Alain : une ligne dans le tableau de La Philosophie française destiné à l'Exposition universelle de San Francisco, que publie la Revue de Paris le 15 mai 1915. Lagneau obtient dix lignes en tant que disciple de Lachelier devant "beaucoup à Spinoza". Voici cette mention : "Au nom de Lagneau se rattache naturellement celui de Chartier qui, sous le pseudonyme d'Alain a exercé une influence considérable2." De l'autre côté, même discrétion ou réticence, plus ou moins manifeste ; une réaction contemporaine de cet entrefilet, un passage des Souvenirs de guerre, suffit : le caporal Chartier, dispensé par l'âge, s'est engagé pour juger la guerre qu'il condamne, et qu'il fera jusqu'en octobre 1917 ; un jour de "l'an quinze", un lieutenant-colonel le fait appeler : "Les officiers étaient massés un peu plus loin, et observaient l'entretien secret. Ils purent faire d'étranges suppositions ; mais voici tout ce qui fut dit. [...] il me parla de Bergson, sur qui je répondis je ne sais quoi. Je n'aime pas parler de Bergson ; il y a rivalité d'atelier entre les Bergsoniens et nous3." "Rivalité d'atelier" peut signifier concurrence sans merci, mais aussi émulation fraternelle dans le désir commun d'exceller. La formule se prête à deux acceptions, elle reconnaît, pour le moins, que les uns et les autres exercent le même métier, ou le même art.

Le titre Alain devant Bergson peut-il s'entendre Bergson devant Alain ? Cela ne change rien : A devant, B devant A. Bergson nous apprend l'inadéquation du symbolisme spatial à la réalité de la pensée. Le conférencier se trouve devant la salle, la salle devant le conférencier. Un philosophe "devant" un autre en examine l'oeuvre, il peut aussi comparaître lui-même comme un accusé "devant" le jugement de ce philosophe. Lecteur devant un texte ? Juge devant un accusé ? Inversement, accusé devant son juge ? Qui comparaît devant qui ? Une autre acception se profile : l'un et l'autre, dans leur rapport, "devant" notre propre lecture ? Henri Gouhier a écrit un beau Voltaire et Rousseau. Portraits dans deux miroirs ;; de deux philosophes, quel miroir chacun tend-il à l'autre ? Un illustre texte de Bergson, la conférence sur L'intuition philosophique (1911), reprise dans La Pensée et le Mouvant, donne à penser qu'une philosophie se ramasse en un point unique, "dont nous sentons qu'on pourrait se rapprocher de plus en plus quoiqu'il faille désespérer d'y atteindre" ; ce point "est quelque chose de simple, d'infiniment simple, de si extraordinairement simple que le philosophe n'a jamais réussi à le dire4". À ce point s'ordonnent et la croissance interne d'une philosophie et sa compréhension. Ce qui oppose - ou sépare - deux philosophes, les rendant incapables de se comprendre, ce n'est pas l'incompatibilité structurelle de leurs systèmes, architectures savantes que Bergson compare en quelques pages, évoquant l'Éthique de Spinoza, à une "machinerie", puis à un "cuirassé de type Dreadnought5" ; c'est leur intuition initiale, qu'ils ont cherché toute leur vie à préciser (terme éminemment bergsonien). Le point central, l'intuition de l'un, n'est pas le point central, l'intuition de l'autre, et tout ce qu'ensuite ils disent se trouve affecté de malentendu. Il ne s'agit pas d'une incompatibilité technique, comme celle d'une disquette avec un micro-ordinateur. Mais il s'agit de philosophie, l'incompatibilité entre deux philosophes ne saurait se réduire à l'antipathie, à l'humeur, au pathologiquement affecté. On dit que chien et chat "ne s'entendent pas", c'est qu'ils n'entendent rien. Chien et chat n'appartiennent pas à la même espèce, mais ils n'appartiennent pas non plus au monde du langage. Deux philosophes parlent l'humain langage et, se voulant tous deux philosophes, ils devraient pouvoir s'entendre, du moins repérer ce sur quoi ils ne s'entendent pas. S'agissant de Bergson et d'Alain, Jean Hyppolite, dans Figures de la pensée philosophique, a pris la mesure du drame : "Bergson et Alain, ces deux grands esprits, qui se sont méconnus, [...] dominent, sans doute à des titres divers, toute la philosophie française contemporaine." Sans négliger les circonstances, les occasions, les motifs et les mobiles personnels, nous devons nous interroger sur les raisons. Méconnaissance, malentendu, types dianoématiques incompatibles suscitent une interrogation moins historique, en vérité, que philosophique : pourquoi les philosophes ne se comprennent-ils pas ? À l'issue de son chapitre "Sens et fait" dans les Problèmes kantiens, Éric Weil, authentique philosophe car lecteur kantien de Hegel et lecteur hégélien de Kant, évoque l'incompréhension de Hegel envers Kant, payée en retour par l'aversion des néo-kantiens pour Hegel. Il observe : "On peut être un grand penseur et mal comprendre un autre grand, quoiqu'en ce cas il faille certainement chercher une part de la faute chez le second6."

Il y a cent ans, au cours de l'année scolaire 1903-1904, Émile Chartier, jeune professeur venant de Rouen - il a 35 ans - fait ses débuts parisiens au lycée Condorcet (qu'a fréquenté l'élève Henri Bergson jusqu'en 1878). Chartier est nommé en janvier, au début du second trimestre, pour succéder à une gloire, Léon Brunschvicg. Dans une lettre de ce mois de janvier 1904, il évoque ainsi la classe : "J'ai une classe qui a été imbibée de cette idée qu'elle a perdu en Brunschvicg un homme unique." Avec Histoire de mes pensées, le recul permet ce souvenir jugé : "J'étais dans le lycée à la mode. Je ne fis rien pour plaire, et je ne supportais pas la charmante familiarité de ces enfants illustres. Tout alla bien, même dans les cours accessoires où j'avais devant moi plus de cinquante mathématiciens en herbe. [...] je retins leur attention par des recherches qui ne menaient à rien. Je me souviens d'une suite de leçons sur la roue qui étaient de vrais casse-tête ; mais les plus forts y voyaient quelque chose, et c'est tout ce qu'il fallait pour ces classes qui ont l'esprit militaire. Ces années furent gâtées par une extrême fatigue7." Tout Chartier est là : savoir s'instruire, savoir pour savoir qu'on sait, non pour acquérir un savoir mercenaire ou faire son chemin dans le monde.

Au même moment, Bergson, son aîné de neuf ans seulement, va comme l'éclair. Illustre auteur de l'Essai sur les données immédiates de la conscience (1889) et de Matière et Mémoire (1896), il est déjà professeur au Collège de France, depuis 1900, dans la chaire de philologie grecque et latine de Charles Lévèque, puis, à la mort de Gabriel de Tarde, il obtient son transfert sur la chaire de philosophie moderne (19 novembre 1904) ; il est membre de l'Académie des sciences morales et politiques depuis 1901. Chartier a publié, sous le nom de Criton, un Dialogue entre Eudoxe et Ariste8. Il est alors professeur à Pontivy ; Eudoxe est aussi le nom de ce disciple de Platon qui tenait le plaisir pour le bien même "du fait qu'il voyait tous les êtres, raisonnables ou irraisonnables, tendre au plaisir9". À Lorient, en 1893, Chartier a fondé une université populaire ; il a publié en 1894 un deuxième dialogue, sous sa propre signature, des commentaires aux fragments de Lagneau sur la mémoire (1899). En 1900, il participe au Congrès de philosophie et fait une communication sur L'éducation du moi ;; plus tard, il dira : "J'étais fou d'aller aux congrès." En 1900 paraît dans la Revue de métaphysique et de morale un article sur "Le problème de la perception", en 1901, le Spinoza, chez l'éditeur Delaplane. Avec l'éloignement, il juge ce livre : "Il date du temps où j'écrivais comme un professeur. Cette réserve faite, il n'est pas mauvais... En prenant phrase après phrase, je pourrais sur ces exemples écrire une grammaire du style plat. Et comme au surplus, je ne suis pas spinoziste... 10" En 1902, c'est un article pour la Revue de métaphysique et de morale, "L'idée d'objet". Le 9 juillet 1903, la Dépêche de Rouen publie, sous le nom d'Alain, le premier "Propos du dimanche". Au lycée Condorcet, Chartier prononce pour la distribution solennelle des prix de juillet 1904, le discours dévolu au plus jeune, publié ultérieurement sous le titre Les Marchands de sommeil (1919). "Ce discours fut très critiqué et très loué" (dédicace de 1919). Chartier n'est donc pas un complet inconnu.

Distance et proximité

Tout sépare les deux hommes, ou presque ; et dans cela même qui les rapprocherait, on discerne de nouveaux motifs d'éloignement. Bergson, parisien, issu d'une bourgeoisie cultivée et internationale a étudié au lycée Condorcet. Émile Chartier, provincial et même rural, est né à Mortagne au Perche, où son père est vétérinaire ; il a fait ses études au collège de Mortagne, puis au lycée d'Alençon, avant de découvrir l'esprit au lycée Michelet de Vanves avec l'enseignement de Lagneau, "le seul grand homme" qu'il ait rencontré. Le père d'Henri Bergson, Michael Bergson (1818-1898), compositeur et pianiste réputé, élève de Chopin, est né à Varsovie. Il a vécu à Berlin, Florence, Bologne, Vienne, Genève, avant de venir à Paris en 1867, pour s'installer finalement à Londres. La mère de Bergson, d'origine irlandaise, pratique elle aussi la musique. Pour Chartier, la musique a commencé à la fanfare. Lorsque Bergson adresse à William James, le 9 mai 1908, les éléments biographiques qu'on lui a demandés pour une conférence qu'il doit faire à Oxford, il mentionne l'École normale supérieure comme "l'établissement où se forment chez nous les futurs professeurs de l'Université" sans prêter attention au fait que les agrégés normaliens, eux aussi, débutent au lycée, voire y passent leur carrière. Lui-même a peu enseigné dans l'enseignement secondaire, refusant certains postes trop éloignés de la capitale, n'hésitant pas à solliciter l'Inspection générale. Nommé le 20 septembre 1881 à Saint-Brieuc, il refuse ce poste et obtient Angers où il ne reste que deux ans ; ayant demandé à quitter Angers, il se voit proposer le lycée de Carcassonne qu'il refuse, obtenant le lycée Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, ville universitaire ; il donne des cours à la faculté et rédige ses thèses sur les Données immédiates et sur Le lieu chez Aristote. Chargé d'une suppléance au lycée Louis-le-Grand le 11 septembre 1888, nommé au collège Rollin (aujourd'hui lycée Jacques-Decour) l'année suivante, il rencontre quelques difficultés avec les élèves scientifiques, et demande son changement, qu'il obtient, pour le lycée Henri-IV le 14 octobre 1890. Chartier n'ignore pas cela, et sur le jeune Chartier, le Landernau peut avoir prévenu Bergson. Lorsqu'il était élève de l'École, la réputation de Chartier n'était pas excellente. Il passe pour un faiseur de paradoxes, un homo loquax en somme, habile à parler, prompt à critiquer ; même Lucien Herr l'a d'abord pris pour tel. Il joue aux cartes tard dans la nuit, il s'enivre, il fume. Alain écrit de Descartes : "On aime à savoir qu'un sage se distingue des autres hommes, non par moins de folie, mais par plus de raison." Bergson, si critique de la raison dans ses livres, n'est-il pas "raisonnable" en tout et toujours ? Alain sera philosophe en surmontant goût et dispositions pour toutes sortes de folies ; il donnera sens à sa vie par un travail jamais séparé de l'enseignement dans une classe.

Mais la rencontre publique se produit, à deux reprises. Au Congrès international de philosophie, le 4 août 1900, Bergson lit une Note sur les origines psychologiques de notre croyance à la loi de causalité. Nous disposons du compte rendu paru dans la Revue de métaphysique et de morale et repris dans les Mélanges11 : "L'idée dominante de ce travail est que notre croyance à la loi de causalité est jouée par notre corps avant d'être pensée par notre esprit [...] L'empirisme reste à mi-chemin entre la vie et la science abstraite. Il n'explique pas la forme originelle et pour ainsi dire pratique de la loi de causalité. Il n'en explique pas davantage la forme scientifique, qui consiste à affirmer une relation constante entre deux phénomènes variables dont l'un serait fonction de l'autre. [...] il opère sur des éléments confus dont il ne peut tirer une explication satisfaisante.

M. Chartier, professeur de philosophie au lycée de Lorient, vient présenter à son tour quelques observations. Il commence par déclarer toute l'admiration que lui inspirent les analyses psychologiques de M. Bergson : si quelque chose doit nous éloigner des abstractions vides et nous ramener à l'amour de la vie, ce sont de telles analyses. Il regrette de n'avoir pas eu M. Bergson pour maître ; mais qu'il lui soit permis devant M. Bergson, d'évoquer le souvenir de son maître Jules Lagneau. Lagneau n'avait aucun parti pris pour ou contre l'empirisme ou le rationalisme. Sous sa direction, les élèves cherchaient eux aussi à détruire l'idole métaphysique, à se délivrer de toutes les abstractions. M. Chartier observe alors que notre pensée enferme "de tout et du tout". L'étude de la nature concrète de notre pensée conduit aussi à la métaphysique, "elle y conduit même d'autant plus sûrement que les analyses des purs empiristes ont été poussées plus avant [...] nous savons tous comment Platon est sorti de Protagoras"." Cela commençait bien, comme il convient entre gens de bonne compagnie, par un hommage déférent, cela tourne moins bien, non seulement par la référence à Lagneau, philosophe dans sa classe avec des élèves appelés à philosopher effectivement, mais par des rappels que Bergson comprend parfaitement : se défier des termes en "isme" et, sans souci d'étiqueter nos pensées, les suivre jusqu'où elles nous mènent au plus près de l'analyse ; Chartier ne se refuse pas l'ellipse finale, qu'on n'entend guère dans les cours d'histoire de la philosophie : "Platon est sorti de Protagoras." Bergson "accorde que dans la perception [...] tout ce qu'on voudra se trouve impliqué". Mais à Chartier qui a répondu "J'accepte votre analyse", il rétorque : "Votre synthèse reste entière. Il y a dans le tout quelque chose qui répond à la notion de causalité. Certes, nous ne vivrions pas la causalité sans quelque chose qui rende le monde viable. Quel est ce quelque chose, c'est une question distincte de celle que nous nous sommes posée12". L'importun est renvoyé à la nécessité de se modérer et d'éclaircir ses interventions. Il y a pour qui pratique le lexique bergsonien, une terrible charge dissimulée dans le mot de synthèse ;: selon Bergson, nulle philosophie originelle et originale ne s'effectue par la synthèse des philosophies antérieures. Autrement dit, pour revenir à notre titre, devant son juge, le jeune Chartier se voit froidement remis à sa place.

Cependant, s'il est tenu pour négligeable ou arrogant par Bergson, Chartier, puis Alain, ne fait pas fi de la pensée de Bergson. Un texte des Portraits de famille13 situe cette rencontre de pensée à l'époque où Chartier était l'élève de Lagneau : "Au lendemain de la célèbre thèse (l'Essai sur les données immédiates de la conscience), à un élève qui en rendait compte, Lagneau répond : "Monsieur Bergson est bien bon. Je n'ai ni le temps ni la force de soutenir certaines idées auxquelles je tiens. Il veut bien donner à ces idées une certaine publicité. Je ne puis que m'en réjouir" [...] Nous fûmes très surpris car il ne nous parut point que l'Essai sur les données immédiates... éclairait le moins du monde la philosophie de Lagneau. Mais cela, Lagneau le savait évidemment mieux que nous. Il s'agit, je crois, d'une sorte de réfutation de l'idéalisme du genre Taine, qui décrit les pensées comme des objets ; par exemple l'espace n'existe pas ; le temps n'existe pas. Ces thèses ne pouvaient étonner que la Sorbonne. Pour nous elles étaient l'évidence même." Chartier a-t-il, par-delà cette convergence en quelque sorte tactique, le sentiment d'une quelconque affinité avec la pensée bergsonienne ? Nullement, et la chute est rude : "Aujourd'hui je sais qu'il suffit d'avoir lu Kant."

Si Bergson, universitaire et auteur renommé, fait l'objet d'un jugement dans la khâgne de Lagneau, quelques années plus tard, le jeune professeur Chartier rencontre l'homme Bergson dès sa participation à la Revue de métaphysique et de morale. Relatant ces contacts, l'auteur d'Histoire de mes pensées recense la "brillante tribu des philodoxes : d'un côté, Henri Poincaré, "roi d'opinion" et tous les tenants de la quatrième dimension de l'espace. L'autre espèce de philodoxes, qui partageait le royaume d'opinion à ce moment-là, c'étaient les bergsoniens. Je ne dirai rien de Bergson, qui était un homme de ressource. Mais les bergsoniens étaient misérables, se traînant sur les lieux communs, et demandant pitié, et s'étonnant avec un peu de chagrin qu'on attaquât vivement une doctrine qui avait couru partout et gagné partout. Le fait est qu'ils avaient raison, mais contre une mécanique ridicule et contre une conception de l'intelligence dont Taine peut donner un exemple. Et quand ils avaient réfuté ce non-être, ils croyaient avoir dit quelque chose. Au fond je les voyais très bien arriver, ayant dans leur sac le catholicisme, la tyrannie et la guerre ensemble. Simplement ! D'où il me venait une colère peu explicable, car je ne vis jamais si conciliants que ces pâles discuteurs. [...] Je n'arrêtai ni la mode des quatre-vingt-quatre dimensions, ni la mode du devenir et de l'insaisissable nuance. Je n'en fis pas une tragédie. Il ne me vint d'humeur qu'avec la guerre". De même Alain distingue-t-il Bergson des bergsoniens dans Préliminaires à la mythologie14 : rappelant qu'il n'y a pas de manière humaine de sentir qui soit sans pensée, ni de pensée réelle qui ne soit sentiment, il rencontre "l'erreur des bergsoniens (je ne dis pas de Bergson, qui est un homme de nuance et de ressource), [...] avoir pris pour cible une intelligence séparée, qui n'est qu'un vain bavardage ; ou, si l'on veut, [...] avoir opposé l'invention des idées à la connaissance des idées inventées par d'autres. Et j'essayai de montrer ici qu'on n'a pas réellement une idée tant qu'on ne l'a pas inventée de nouveau, dans une alarme et pour le salut".

La deuxième rencontre publique dont nous conservons la trace se produit au Congrès de philosophie de 1904 à Genève. Alain y soutient la critique, proposée par Bergson, du parallélisme psychophysiologique : "Je fus presque le seul à prendre son parti au Congrès de Genève. Il m'en sut gré, mais quand il vit que cela m'était égal, il fut plus choqué de cela que tout le reste15." Dans une dédicace à Marie-Monique Morre-Lambelin d'octobre 1933, Alain l'avait dit ainsi : "Je fus le seul à soutenir Bergson, d'abord par des discours de couloir et plus tard par un compte rendu. Quant à ma communication personnelle, qui était sur la psychologie (ou plutôt contre), j'eus un quart d'heure." Jusqu'aux dernières années, il revient à cet accord initial : "J'ai connu Bergson ; j'ai fort apprécié de lui, au Congrès de Genève de 1904, une communication sur le parallélisme psychophysiologique. [...] ces mots barbares désignent un lieu commun des psychologues de ce temps-là, que Bergson critiqua avec force, on comprend comment Alain [poursuit le narrateur Alain dans son autobiographie de 1946], à l'étonnement de ses amis, prit le même parti, et mit les opposants en déroute. À partir de cet épisode, la querelle ne fut plus entre Alain et Bergson, mais bien entre Alain et les bergsoniens16."

Sur cette question, nous disposons de l'article qu'en 1901, Bergson consacre à la question du "parallélisme psychophysique et la métaphysique positive17", et d'un article dans lequel Émile Chartier rend compte de l'article de Bergson sur "Le cerveau et la pensée18". Selon M. Worms dans son Introduction à Matière et Mémoire de Bergson19, cette étude "permet de situer le débat autour du premier chapitre de Matière et Mémoire ;". Sous-titré "Essai sur la relation du corps et de l'esprit", Matière et Mémoire, par-delà sa critique des thèses régnant dans la seconde moitié du XIXe siècle (la psychophysique de Weber et Fechner, les thèses de Ribot), retrouve la question cruciale de la métaphysique. Si la conscience est "une réalité capable de s'enrichir du dedans, de se créer et de se recréer sans cesse, et qui est réfractaire à la mesure parce qu'elle n'est jamais déterminée, jamais faite et toujours agissante20", l'esprit est une réalité capable de tirer de lui-même plus qu'il ne contient. Alain souscrit à la critique bergsonienne de Taine dont le fameux De l'intelligence (1870) émiette la conscience en sensations infinitésimales et la reconstitue par l'association. Cette critique rejoint les indignations du tout jeune Chartier que maintient le vieil Alain : "On ne peut avoir de considération pour Taine si l'on a lu son Intelligence [...] Je le disais et même je le criais ; on me passait cela comme une manie, il en est de même encore aujourd'hui" dit Alain dans Histoire de mes pensées, lorsqu'il retrace ses discussions de normalien21.

Les Comptes rendus critiques rédigés par Chartier à la suite du 2e Congrès philosophique de Genève22 permettent d'apprécier tout à la fois la proximité et la distance entre les deux positions philosophiques. Soulignant le renouveau dont témoigne l'intervention bergsonienne, Chartier rapporte le "mouvement de surprise et d'inquiétude", l'"émotion profonde" suscités chez "presque tous les auditeurs" par la communication de Bergson ; le conférencier a mis en question l'hypothèse selon laquelle le psychique et le physique se répondent terme à terme, l'équivalence "entre les mouvements intra-cérébraux et les états de conscience23". Mais le compte rendu met l'accent sur la portée logique de la réfutation bergsonienne plus que sur la thèse bergsonienne elle-même : l'impeccable logique bergsonienne réduit à un paralogisme la thèse du parallélisme : ou bien les mouvements intra-cérébraux sont des représentations, ou bien ils en diffèrent. Dans le premier cas l'activité cérébrale est elle-même une représentation, dans l'autre, comment sait-on que ce n'est pas une représentation, sinon par une représentation ? La solidarité entre l'activité cérébrale et la pensée n'implique nullement leur équivalence. Si Chartier insiste sur la logique de la réfutation du parallélisme psychophysiologique, n'est-ce pas pour éviter de rejoindre la thèse bergsonienne, qu'il connaît fort bien ? La critique rigoureusement argumentée lui suffit, elle n'entraîne nul ralliement : "La critique de M. Bergson [...] n'enferme ni la critique de l'idéalisme, ni celle du réalisme ; tout au contraire elle justifie, indirectement du moins, ces deux points de vue par deux épreuves concordantes : ce qui est contradictoire dans la langue du réalisme l'est aussi, traduit dans la langue de l'idéalisme. Quant à la thèse qui est ici, au moins en intention, ruinée, il est prouvé justement qu'elle n'appartient et ne peut appartenir ni à un système ni à l'autre." Chartier peut donc soutenir l'intervention bergsonienne, salubre, sans avoir à se prononcer sur "les articulations d'un certain système philosophique24", celui de Bergson, précisément.

Bergson ne se méprit pas sur la nature d'un tel soutien. Dans son Journal (26 août 1938), Alain, rappelant qu'il fut "presque seul" à prendre le parti de Bergson au Congrès de Genève, ajoute : "J'ai de lui une lettre où il me remercie de façon à me faire entendre que je l'ai mal compris et que j'ai raison tout de même." Il n'importe, la pensée de Bergson permettait de philosopher à nouveau. Faisant état du mémoire lu par Frédéric Rauh comme du "dernier assaut de la psychologie, avec toutes ses ressources, contre la philosophie", les Comptes rendus de 1904 s'achèvent par ces mots d'espoir : "Quant à la critique de M. Bergson, elle ouvre, si on sait l'entendre, une large brèche à la philosophie : toute la philosophie y entrera." Il est donc clair que contre l'anti-philosophie, il faut sinon être bergsonien, du moins se trouver aux côtés de Bergson.

On observe la même démarche et la même reconnaissance (dans les deux sens du terme) sur un autre point : Bergson, seul, a osé critiqué Einstein. Mais ici, l'approbation d'Alain a sans doute de quoi embarrasser Bergson et les bergsoniens. Timeo Danaos... À propos de Durée et Simultanéité25, ouvrage désavoué, ou abandonné parce qu'il gêne, Alain écrit : "Je sus gré à Bergson d'avoir examiné la chose de près26" au lieu de mêler sa voix au concert de la modernité. Or le reproche récurrent qu'Alain adresse à Bergson, c'est justement d'être "moderne", jusqu'à coïncider avec la mode. Alors que Brunschvicg se rallie aux paradoxes einsteiniens, Bergson a, "contre Einstein, suivi courageusement ses petits calculs. J'ai toujours une sympathie pour celui qui combat tout seul27". Ce combat, après cinq rééditions (6e édition, 1931) comportant des appendices, Bergson prit la décision de ne pas le poursuivre. Une lettre d'Édouard Le Roy à Rose-Marie Mossé-Bastide (29 septembre 1953) rapporte que Bergson "estimait plus sage de laisser tomber la question". De là son refus de laisser réimprimer Durée et Simultanéité. Le testament de 1937 n'y fait certes pas allusion, n'en interdisant pas explicitement une réédition. Les Mélanges publiés en 1972 par André Robinet comportent un avant-propos d'Henri Gouhier qui justifie la publication du texte, appuyé par Jean Wahl, Jean Guitton et Vladimir Jankélévitch28.

Désaccords

La rencontre philosophique entre Alain et Bergson ne signifie pas une reconnaissance mutuelle. Si Alain reconnaît en Bergson un philosophe, la réciproque n'est pas vraie : pour Bergson, Alain n'existe simplement pas, parce qu'il n'est pas original. Non seulement l'homme est successivement un blanc-bec qu'il faut moucher, puis un collègue rétif, voire forcené, sur lequel il convient de faire silence, mais ce n'est pas un penseur nouveau, l'auteur d'une oeuvre, d'une philosophie. Alain considère que philosopher revient à lire Platon, Descartes, Spinoza, Kant, Hegel, Comte sans la médiation des commentateurs ni les secours de l'érudition, se les appropriant directement, d'après l'idée qu'ils disent vrai. Tout l'éloigne donc des précautions et des réfutations. Le meilleur de Bergson, pour Alain, c'est un moment par lequel passe la pensée qui se cherche. Évoquant dans Souvenirs concernant Jules Lagneau29, la première dissertation qu'il écrivit, Alain retrace ses tâtonnements d'apprenti philosophe qui lui firent rencontrer la pensée bergsonienne : "Lagneau avait posé la question de Molyneux : "Quelles seraient, demandait le Maître, les premières impressions d'un aveugle-né à qui une double opération rendrait successivement, à quelques jours d'intervalle, l'usage des deux yeux ?" [...] j'eus seulement peine à décrire, au moins par approche, ce que voit un homme qui ne sait pas encore ce qu'il voit ; car il faut qu'il y ait quelque affection d'abord, sans lieu ni forme, qui serait mieux nommée sentiment que sensation ; encore eus-je bien soin de dire que cette première affection ne peut jamais être sentie que par souvenir et retour, enfin par comparaison avec un premier essai de représentation. Ce travail est bergsonien ;; j'indique ici en même temps, comme l'apercevra le lecteur attentif, comment le moment bergsonien est nécessairement dépassé de toutes les façons. Bref, je fus content de moi pour la première fois, hors des mathématiques. Le Maître dit seulement que c'était bien, et je n'eus pas le premier rang. Sans doute craignait-il une redoutable facilité, et trop peu de respect aussi à l'égard des sottises qu'on lit partout."

Dans ce que publie Alain, jamais les réticences et les résistances ne prennent la forme de la polémique et du pamphlet. L'époque, cependant, n'a pas ménagé Bergson. Julien Benda se livre aux sarcasmes : "Nous n'empêcherons pas les gens de croire qu'on leur a donné la lune, ni M. Bergson d'exploiter leur crédulité30." Le jeune marxiste Georges Politzer, fort éloigné du rationalisme classique, publie, sous le pseudonyme de François Arouet (le patronyme de Voltaire) un pamphlet intitulé La Fin d'une parade philosophique : le bergsonisme (1929). Il y accuse la philosophie bergsonienne d'avoir secouru la bourgeoisie par une idéologie qui permettait de faire pièce à la critique marxiste avec les leurres de la "vie" et du "concret", nouveaux déguisements de la vieille métaphysique. Alain s'en tient, en public, à la réserve.

En privé, c'est autre chose, une résistance de tous les moments dont nous pouvons retracer la raison, mais dont parfois, nous appréhendons de ne trouver que des motifs, voire des mobiles. En témoigne ce florilège, tiré du Journal, de la correspondance et de dédicaces.

En mai 1932, alors que des élèves ont écrit au tableau une citation des Deux Sources de la morale et de la religion, qui vient de paraître, Alain réagit et laisse entrevoir un très ancien motif : "Je ne veux pas dire maintenant ce que je pense de Bergson ; je crains toujours de ne pas être impartial à cause de Lagneau, qui eût obtenu aux environs de 1889 la chaire de l'École normale sans d'actives démarches de Bergson. Je crains de ressentir encore les passions du disciple31."

En date du 26 août 1938, le Journal revient sur les déjeuners de philosophes dans les débuts de la Revue de métaphysique ;: "Bergson vint à nos déjeuners, et toujours engagea quelque discussion aigre avec moi, en me prêtant des opinions qu'il nommait intellectualistes. Et moi je voyais en lui l'homme qui avait pris une place due (conférence à l'École normale) à Lagneau." Professeur de l'enseignement secondaire mort à la tâche, Lagneau serait donc la victime de l'ambition bergsonienne.

Un passage des Souvenirs sans égards, à propos des mêmes discussions autour de la Revue de métaphysique souligne le paradoxe : "Le singulier, c'est que j'étais du parti de Bergson (les droits de l'homme), et d'une doctrine opposée ; il en résulta que deux ou trois fois, Bergson prit ma défense. Nous eûmes toujours des relations convenables. Ma faiblesse, c'est que je ne l'aimais point. Cela se voyait ; il se forma une opposition de secte qui empêcha de le juger librement. Je suppose qu'il aimait mieux cette situation que la discussion ouverte. Au fond, j'ai peu de choses à lui opposer, sinon que je lui reproche de n'avoir pas fait ce qu'il voulait faire32."

La piété du disciple, le sentiment d'une incomplétude, n'y a-t-il pas encore autre chose ? Quelque lointaine humiliation ? Dédicaçant à Marie-Monique Morre-Lambelin les Souvenirs de guerre, Alain retrace la soutenance de thèse de son ami Élie Halévy ; avec sa thèse sur Le sentir, Halévy avait, en "descendant de Platon, soutenu le paradoxe intellectualisme, contre Bergson". Cela lui coûta la mention Très honorable, "enfin toutes les faveurs que l'on gardait pour lui [...] Souvenez-vous de ce que je vous ai raconté de Bergson à qui j'exposais un raisonnement vraisemblable par lequel Newton aurait pu démontrer sa fameuse loi. Il se moqua cruellement de moi ; c'est que l'exemple était de première grandeur. Il voulait m'enlever l'espoir de croire à la science plus que ne le font les savants". Alain se veut "paysan du Danube" : "Tout serait perdu si l'âme était toute d'emprunt et d'expérience. L'âme, c'est ce qu'on sait d'avance sur n'importe quoi ; Aristote a bien dit que l'âme humaine est toutes choses en puissance. Et quand on m'a dit de lire Aristote, je l'ai lu. J'ai pensé comme lui, comme Thomas d'Aquin." Mais, pour être agréé des cercles où se font les carrières, "il ne faut pas dire qu'Aristote a quelque chose à nous apprendre. Cela est trop paysan du Danube ; ce personnage de comédie est usé. Pendant que je me méprends ainsi, et qu'on me tire inutilement par la manche, les Importants disent "s'ils nous avaient crus, quelle belle carrière..." Je n'ai cru personne, si ce n'est des hommes du volume d'Aristote et de Kant33".

Résistance, style

Livré à ses seules ressources et à la seule confiance qu'il voue aux grands penseurs, Alain décrit le contentement qu'il se procure dans son exercice de la pensée : "Partout, j'étais en accord avec moi-même." Comme, selon Stendhal, l'amateur de musique. "J'allais toujours combattant et isolé, toujours du même côté, du côté de Thomas d'Aquin, mais sans l'excuse de la messe et de la confession34." Les doctrines à la mode quémandent l'adhésion et tentent de nous entraîner quelque part. Les grands penseurs ne nous imposent jamais que nos propres pensées.

L'opposition à Bergson, cette fois, et non aux seuls disciples de ce dernier, repose peut-être sur ce double refus de la mode-modernité et de l'entraînement, séduisant et exaltant. Le libre jugement ne peut se sauver qu'en perdant selon le monde ; Alain applique l'Évangile à sa manière, rompant à la fois avec les habiletés qu'il nomme "grâces d'académie" et avec toute mode. "La chance du célèbre Bergson, qui certes n'a pensé nullement à suivre la mode, c'est qu'il s'est trouvé à la mode35." Bergson constate qu'avec la modernité la science est puissance et l'humanité semblable à un corps agrandi ; il conclut que ce corps agrandi attend un "supplément d'âme" et que la mécanique appelle la mystique. Alain tient l'attente d'un grand élan collectif pour génératrice du pire. Il a vu venir, puis se produire, avec l'été 14, la confluence de la sociologie et de l'invocation. En 1912, Durkheim faisait cette prévision : la société, pour durer, doit créer des "enthousiasmes collectifs". Le XXe siècle se conforme à cette injonction avec ce que cela comporte de léninisme, de national-socialisme, de fascismes divers. Alain, qui, dans une assemblée, demande que l'on baisse d'un ou de plusieurs tons, se méfie des entraînements. Bergson est un enchanteur. Aussi son dernier livre prolonge-t-il ce qu'Alain tient pour inadmissible dans l'appel à l'Union sacrée, le ralliement émouvant à la guerre sainte, à la guerre que Bergson sanctifie en présentant notre combat comme celui de la civilisation contre la barbarie. Alain n'a pas oublié que dès le 8 août 1914, devant l'Académie des sciences morales et politiques, Bergson a déclaré : "La lutte engagée contre l'Allemagne est la lutte même de la civilisation contre la barbarie. Tout le monde le sent, mais notre Académie a peut-être une autorité particulière pour le dire36." Et, le 4 novembre 1914, dans le Bulletin des armées de la République, n° 42, sous la signature de Bergson, on pouvait lire un article sur la "Signification de la guerre" opposant la force qui s'use et celle qui ne s'use pas : "L'issue de cette lutte n'est pas douteuse : l'Allemagne succombera. Force matérielle et force morale, tout ce qui la soutient finira par lui manquer37." Or Alain récuse entièrement, comme alliance de mots rhétorique, l'expression de "force morale". La force est la force, comme la nature n'est que rapports et non pas esprit ou liberté. Que l'élan vital puisse se prolonger en un appel mystique, il faut veiller à s'en prémunir. Lorsqu'il lit : "Vienne alors l'appel du héros : nous [...] connaîtrions le chemin, que nous élargirons si nous y passons38." Alain a vu cela et ne veut plus le revoir ; ce naturalisme sublimé, c'est la vulgate de tous les entraînements qui persuadent de ne pas penser. Poésie, comme nous l'apprenons par Socrate : "Danse, cher corps, ne pense pas", siffle le serpent chez Valéry. Une philosophie de la nature ne peut fonder une éthique de la liberté.

Au fond, entre Alain et Bergson, l'opposition tient au style ; non à leur conception de ce qu'est le style, mais à la pratique même. Sur ce point décisif, qui les sépare, ils comprennent tous deux que le style ne vient pas mettre en forme une pensée préalablement constituée, mais qu'il est cette pensée même, qui se cherche et se reprend par ses essais. Leur opposition est celle de deux pensées à l'oeuvre. Rebelle à l'incantation, Alain note que le mot style rappelle l'instrument qui mordait la cire, le stylet. Il y a du rugueux dans le style, le style tient à la matière. Pour Alain, le style réussit lorsqu'il arrête. Le sien, lapidaire, a en effet quelque chose de caillouteux. Bergson, dans la sérénité, doucement entraîne. Chartier, qui enseigne le matin à huit heures, écrit dans la tension : "Le petit drame de chaque jour, c'est le Propos d'Alain ;; une manière de battre le briquet ; on fait beaucoup de bruit pour deux ou trois étincelles39." Comme Stendhal, encore, il réprouve "coursier" quand on peut dire "cheval". Son style se débarrasse de l'inutile, des copeaux, mais aussi, parfois, des médiations. Il n'explique ni ne développe. Bergson analyse, élucide, déploie, récapitule, il orchestre même. Alain observe, de ses propres écrits, qu'après son retour à la vie civile et au métier "l'auteur ne pouvait plus ou ne voulait plus mettre un peu d'air dans ses analyses, ni renoncer à une forme trop serrée peut-être et parfois énigmatique faite pour décourager le lecteur pressé40".

Un Propos du 1er octobre 1934 intitulé Oies avertit spécialement quant à l'appel exaltant et à la joie de marcher ensemble. "Chacun a vu passer des triangles d'oies dans le ciel, et voici la saison qui va nous ramener à cette géométrie volante41." Nous sommes à l'automne, changement de saison, mais aussi le 1er octobre, date de la rentrée des classes dans l'école républicaine. Et enfin en 1934 : depuis un an, l'Allemagne, mais d'autres depuis plus longtemps, se livrent à l'exaltation de marcher au pas cadencé, ce stupéfiant pour les vaincus du grand désastre. Bergson a publié en 1932 l'ouvrage mondialement illustre qui enthousiasme. Il y célèbre le dépassement du clos (la morale de l'obligation, caractéristique des fourmis et des kantiens, et la religion statique) par l'ouvert (l'appel du héros, l'élan mystique). Alain, philosophe de l'entendement, c'est-à-dire du jugement, examine ;: le bonheur de chanter ensemble n'a pas de limites, il nous ouvre le ciel. Comme le dit d'ailleurs Bergson, la musique n'introduit pas en nous des sentiments, "elle nous introduit plutôt en eux, comme des passants qu'on pousserait dans une danse42". Entraînement, selon Bergson, au-delà du groupe, mais entraînement tout de même, observe Alain. Là où le musicien choisit de s'arrêter, le marcheur se contente du bruit de ses pas, "terrible signe". La délibération est terminée "car le rythme annonce l'action prochaine ; chacun imite les autres et la troupe s'imite elle-même. Cet ordre est enivrant ; il est par lui-même victoire ; il exclut l'obstacle ; d'avance il écrase". On voit naître la religion des religions, l'Union sacrée. Au vol des oies dans le ciel, répond le pas de l'oie sur le sol, frappé par des bottes. Pour le philosophe d'entendement, le remède à l'abrutissement collectif n'est pas l'ardeur de ceux qui marchent au pas : "La science qui y a trouvé le remède se nomme la politique. Cette science ne plaît point, car elle divise ; et elle a nécessairement contre elle tous les partis, qui sont des triangles d'oies43."

Là où Péguy, proche de Bergson, opposait, à la veille du désastre précédent, politique et mystique, stigmatisant en l'une la dégradation de l'autre, puis périssant dans l'orage désiré, Alain sait que nous ne devons pas attendre notre éveil d'instances extérieures. Mais il ne tient pas toute poésie pour un stupéfiant. Fait exception celle de Valéry, "lutte énergique". Selon Alain, toute sa vie Valéry, "notre Lucrèce", "fut d'opposition, ou plutôt opposant44". Là encore, la rencontre sépare irrévocablement. En 1883, le jeune Bergson avait publié chez Delagrave des Extraits de Lucrèce avec un commentaire, des notes et une étude sur la Poésie, la Philosophie, la Physique, le texte et la langue de Lucrèce. Qui veut avoir une idée de ce qui sépare le style philosophique de Bergson et celui d'Alain devra lire les dernières lignes de l'avant-propos : "Est-il besoin d'ajouter que nous avons consulté la plupart des travaux publiés sur Lucrèce, depuis le commencement du siècle, en Allemagne, en Angleterre et en France ?45"

Aux premiers jours de 1941, seul représentant de l'Académie, Valéry vient s'incliner devant la dépouille d'Henri Bergson. Quelques jours plus tard, il prononce devant les académiciens l'éloge du penseur ; ce discours passe clandestinement en Angleterre. À Bogota, en 1942, Louis Jouvet le lit devant une salle qui s'est levée.

En juillet 1945, tandis que s'achève le second désastre, des obsèques nationales sont décrétées pour célébrer Valéry. Quels mots Alain trouve-t-il, dans son Journal, pour évoquer ce poète : "Il fut l'anti-Bergson46."


(1) D'après une conférence prononcée le 10 mai 2004, pour le bicentenaire du lycée Condorcet.

(2) Bergson H., Mélanges, Paris, PUF, 1972, p. 1181.

(3) Alain, Souvenirs de guerre (Hartmann, 1937), in Les Passions et la Sagesse, Paris, Gallimard, 1960, coll. "Bibliothèque de la Pléiade", p. 455.

(4) Bergson H., OEuvres complètes, Paris, PUF, 1959, éd. du Centenaire, La Pensée et le Mouvant, p. 119.

(5) Ibid., p. 124.

(6) Weil E., Problèmes kantiens, Paris, Vrin, 1963, p. 103.

(7) Alain, Histoire de mes pensées (1936), in Les Arts et les Dieux, Paris, Gallimard, 19 58, coll. "Bibliothèque de la Pléiade", p. 62.

(8) Revue de métaphysique et de morale, 1892.

(9) Aristote, Éthique à Nicomaque, X, 2, 1172b 10.

(10) Dédicace à Marie-Monique Morre-Lambelin, 1935.

(11) Bergson H., Mélanges, op. cit., p. 428-432.

(12) Ibid., p. 431.

(13) Alain, Portraits de famille (1946), Paris, Mercure de France, 1961, p. 77-78.

(14) Alain, Préliminaires à la mythologie, Mythologie humaine, in Les Arts et les Dieux, op. cit., p. 1195.

(15) Journal, 26 août 1938, in Bulletin de l'Association des amis d'Alain, juin 1988, n° 66, p. 11.

(16) Alain, Portraits de famille, op. cit.

(17) Bergson H., Mélanges, op. cit., p. 463-502.

(18) Alain, "Discussion du parallélisme psychosociologique", Revue de métaphysique et de morale, 1904.

(19) Worms F., Introduction à Matière et Mémoire de Bergson, Paris, PUF, 1997, p. 327.

(20) Bergson H., Écrits et Paroles, Paris, PUF, 1957-1959, tome II.

(21) Alain, Histoire de mes pensées, "L'école", in Les Arts et les Dieux, op. cit., p. 26.

(22) Chartier E., Comptes rendus critiques du 2e Congrès de philosophie de Genève, in Revue de métaphysique et de morale, 1904, p. 1007 sq.

(23) Ibid., p. 1029.

(24) Ibid., p. 1027.

(25) Bergson H., Durée et Simultanéité, Paris, Alcan, 1922.

(26) Souvenirs sans égards (1947), in Alain, Premier journalisme d'Alain, Paris, Institut Alain, 2001, p. 445.

(27) Ibid.

(28) Bergson H., Mélanges, op. cit., p. XII.

(29) Alain, Souvenirs concernant Jules Lagneau, in Les Passions et la Sagesse, op. cit., p. 727.

(30) Benda J., Le Bergsonisme, ou une philosophie de la mobilité, Paris, Mercure de France, 1914.

(31) Repris dans Portraits de famille, autobiographie de 1946, op. cit., p. 189.

(32) Souvenirs sans égards, in Alain, Premier journalisme d'Alain, les années d'apprentissage, 1900-1906,op. cit., p. 445-446.

(33) 10 décembre 1937. Cité par Georges Bénézé, in Les Passions et la Sagesse, op. cit., Introduction, p. XXVIII.

(34) Ibid.

(35) Savoir ou pouvoir, 20 juin 1924, in Alain, Propos, I, Savin M. (éd.), Paris, Gallimard, 1956, coll. "Bibliothèque de la Pléiade", p. 614.

(36) Bergson H., Mélanges, op. cit., p. 1102.

(37) Ibid., p. 1105.

(38) Bergson H., Les Deux Sources de la morale et de la religion, Paris, PUF, 1932, chap. IV, Remarques finales, Mécanique et mystique, p. 333 ; OEuvres complètes, édition du Centenaire, op. cit., p. 1241.

(39) Lettre à Michel Alexandre, 16 décembre 1912.

(40) Alain, Biographie de 1925.

(41) Alain, Propos, op. cit., p. 1224-1226, repris dans Propos sur la nature, Bourgne R. (éd.), Paris, Gallimard, 2003, coll. "Folio", p. 191-194.

(42) Bergson H., Les Deux Sources de la morale et de la religion, op. cit., chap. I, L'obligation morale, p. 36 ; OEuvres complètes, op. cit., p. 1008.

(43) Alain, Propos, op. cit.

(44) Alain, Journal, 1945, in Bulletin de l'Association des amis d'Alain, novembre 1995, n° 80, p. 53.

(45) Bergson H., Mélanges, op. cit., p. 266.

(46) Journal, op. cit.

Cahiers philosophiques, n°103, page 31 (10/2005)

Cahiers philosophiques - Alain devant Bergson (1)