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Cahiers philosophiques

Dossier : Bergson

Bergson ou la philosophie à la frontière

Roger Bruyeron, Professeur de philosophie au lycée Condorcet de Paris

"... le repérage délibérément partiel, discontinu, presque empirique, de plusieurs foyers d'être."
Signes, Merleau-Ponty M.

Le point de départ de cet article est l'hommage rendu à Henri Bergson dans le cadre du bicentenaire du lycée Condorcet dont il fut l'élève jusqu'à son entrée à l'École normale supérieure. Bergson qui était par ailleurs excellent mathématicien a fait le choix, contre l'avis de son professeur de mathématiques, des études de lettres et de philosophie. Rendre raison de ce choix, en évitant le recours à des causes psychologiques, c'était être confronté à la question du lien ou du non-lien entre philosophie et mathématiques, de la frontière que Bergson n'a cessé par après de tenter de définir ; c'était du même coup être confronté au présent de la philosophie.

Ainsi Merleau-Ponty comprend-il la philosophie de Bergson1, multiple, changeante, qui "retrouve au coeur de l'homme un sens présocratique et "préhumain" du monde". Accentuant le rôle donné par cette philosophie à la perception, Merleau-Ponty insiste sur cette tentative de décrire "l'être brut du monde perçu", non pas en le survolant mais au contraire en s'enfonçant en lui. Mais en comprenant ainsi l'originalité de la démarche de Bergson, Merleau-Ponty, trouvant sans doute en elle l'ébauche de son propre mouvement, ne rend pas assez compte de la nécessité du survol justement, de cette recherche du point de vue où devient saisissable la frontière entre le monde perçu et le monde su, celui dont la science s'est emparé, dont elle s'est donné une connaissance absolue sinon totale. Retrouver l'immédiat pour pouvoir s'en extraire, tel est me semble-t-il, le double mouvement auquel est confronté la réflexion qui a pensé la philosophie comme science, mais non comme science rigoureuse, comme nous le verrons.

La réflexion de Bergson n'a cessé, me semble-t-il, de se porter sur la difficulté suivante : si la philosophie est science - et non pas tissu de généralités -, si pourtant elle ne se confond pas avec les sciences - à commencer par la mathématique -, où passe alors la frontière entre elle et ces dernières ? Et s'il est possible d'accéder à cette frontière, peut-être même d'en tracer la ligne et à condition que cette ligne soit reconnue, quelle est exactement sa fonction ? À quoi servent en effet les frontières sinon à rendre possibles les conflits à venir ?

Ces questions, Bergson devait se les poser. Sa - ou ses - réponse(s) nous laisse(nt) encore dans l'expectative.

La prédiction de T. Ribot

Un spectre hante la philosophie française à la fin du XIXe siècle (pardonnez-moi ce pastiche !) : le sort qui lui est prédit par Théodule Ribot qui, dans une introduction fameuse à la psychologie anglaise2, décidait que face à la conquête, par les sciences, de tous les champs de la connaissance, et particulièrement de ceux qui concernent l'esprit, la philosophie avait achevé sa mission historique et devait laisser place, hors ses derniers retranchements, à la science, tout particulièrement à la psychologie. "Nous pouvons entrevoir, à présent, ce que la philosophie tend à devenir et quelle transformation l'évolution continue des sciences lui fera subir invinciblement. Universelle à l'origine, dans l'avenir elle sera universelle encore, mais d'une autre manière [...] elle ne contiendra que les spéculations générales de l'esprit humain sur les principes premiers et les raisons dernières de toutes choses. Elle sera la métaphysique, rien de plus3."

On le voit, la science "fera subir invinciblement" à la philosophie la perte de son territoire, de son objet, de sa méthode. Plus de frontières !

Mais, direz-vous, Ribot concède au moins la possibilité de la métaphysique. Oui, mais : "En métaphysique [...] l'oeuvre est personnelle ; elle porte le caractère d'un individu ou au moins d'une race. Elle est locale et éphémère, car l'individu communique à son oeuvre sa fragilité. On a dit ingénieusement "que les métaphysiciens sont des poètes qui ont manqué leur vocation". Plus on y pense et plus le mot paraît juste4."

Et il ajoute : "Quand la philosophie sera devenue ce qu'elle doit être, qu'il n'y aura plus en elle que du général, des abstractions, des idées, qu'elle sera complètement en dehors des faits, alors il apparaîtra clairement aux yeux de tous qu'elle est une oeuvre d'art plutôt que de science : poésie ennuyeuse et mal écrite pour les uns, puissante, vraiment divine pour les autres5." Ou métaphysique inutile et vaine, ou poésie : tel est le choix, aujourd'hui, laissé au philosophe.

On comprend que les philosophes de ce temps, que l'éclectisme cousinien conduisait déjà en douce à une mort programmée, se soient sentis "interpellés" comme il est dit de nos jours, et que certains se soient réfugiés dans un bastion qu'ils croyaient inexpugnable : le spiritualisme. Lachelier en tête qui répliquera que "la vraie science de l'esprit n'est pas la psychologie, mais la métaphysique" ; Ravaisson toujours là, qui tente tant bien que mal de sauver la pensée "de derrière la tête", à savoir que "la nature ne s'explique que par l'âme6" et que la science ne saurait se passer de métaphysique ; Bergson enfin dont toute l'oeuvre en effet fut une énergique protestation contre le diagnostic et le pronostic du fondateur de la Revue philosophique. Mais ce dernier voyait juste, par certains côtés : la philosophie semble bien mener le combat d'une armée en retraite et elle s'accroche à ce qu'elle peut, par exemple à la prétention de comprendre la science mieux qu'elle ne se comprend elle-même, à l'idée de la relativité de la connaissance scientifique, ou mieux à la conviction que la philosophie apporte une lumière sur l'objet de la science qui, sans elle, demeurerait toujours dans une demi-obscurité. Et enfin, à la tentation esthétisante, rejoindre l'art pour s'accomplir à travers lui.

Bergson ne fut pas de cette école, même si ce furent là ses maîtres. Car pour lui la métaphysique est science, la science de l'esprit à côté de ou face aux autres sciences, et tout particulièrement face aux mathématiques. Du coup, la question des frontières entre science et philosophie devient capitale.

La question des frontières

Qu'il y ait frontière, Bergson ne cesse de l'affirmer, tout particulièrement dans le texte de 19227. "Frontière commune à l'esprit et à la matière", "surface commune" à la métaphysique et à la science, ou plus précisément "frontière commune" à l'une et à l'autre, tout le texte est construit autour de cette idée, seule capable aux yeux de Bergson de rendre justice à la métaphysique tant décriée en cette époque de "scientisme". Soit, mais frontière entre quoi et quoi exactement ? Et frontière en quel sens précis ?

On connaît la série des oppositions par lesquelles Bergson marque le territoire des sciences et de la métaphysique : aux unes l'extériorité et la quantité, à l'autre l'intériorité et la qualité ; aux premières la matière, l'espace, le temps spatialisé et l'intelligence, à la seconde, l'esprit, la durée et l'intuition. Aux unes, enfin, la rigueur et la précision, à la métaphysique la précision seule. Là commence la difficulté. Alors que la science, outre la précision de ses concepts, doit se faire rigoureuse, "c'est-à-dire exprimable en termes statiques8", la philosophie doit atteindre la précision mais ne peut atteindre que la précision, s'il est vrai que ce qu'elle a à intuitionner ne peut s'exprimer "en termes statiques" sans être de ce fait trahi et manqué. La philosophie sera science, mais non pas science rigoureuse.

Certes Bergson ajoute plus loin : "Nous croyons qu'elles sont [la métaphysique et la science] ou qu'elles peuvent devenir, également précises et certaines. L'une et l'autre portent sur la réalité même. Mais chacun n'en retient que la moitié, de sorte qu'on pourrait voir en elles, à volonté, deux subdivisions de la science ou deux départements de la métaphysique, si elles ne marquaient des directions divergentes de l'activité de la pensée9." La rigueur ne fait donc pas obstacle et cela se comprend si, précisément, la rigueur est rigor, produit d'une intelligence qui mesure, de l'extérieur, en imposant la règle ; alors que la précision naît d'un mouvement interne de la pensée, mouvement exactement circonscrit, "dont on a retranché tout ce qui est superflu" : ce sont là, effectivement, deux directions divergentes qui peuvent s'expliquer par l'objet auquel elles sont confrontées, la matière d'un côté et l'esprit de l'autre, ces deux moitiés de ce qui est. Mais alors comment la science peut-elle être à la fois rigoureuse et précise ? Et en quel sens devons-nous comprendre "qu'elles sont de même niveau" et "qu'elles ont des points communs et peuvent, sur ces points, se vérifier l'une par l'autre10"? N'est-ce pas là que la pensée de survol devient nécessaire ?

Dans cette page célèbre de l'"Introduction", Bergson n'a de cesse, utilisant aussi bien image et métaphore, de vouloir établir la légitimité de la métaphysique sur une frontière reconnue de part et d'autre, et reconnue parce qu'évidente et surtout féconde. S'il est évident que "l'esprit et la matière se touchent, métaphysique et science vont pouvoir, tout le long de leur surface commune, s'éprouver l'une l'autre, en attendant que le contact devienne fécondation11". La légitimité de la métaphysique ne dérive pas d'une origine, ne repose pas sur un fondement ou une activité transcendantale mais sur l'épreuve de reconnaissance au cours de laquelle se constitue une expérience commune où "les résultats obtenus des deux côtés devront se rejoindre, puisque la matière rejoint l'esprit12". Un traité de paix entre science et philosophie en quelque sorte.

Et Bergson de donner des exemples de cette reconnaissance fécondante, en particulier celui des aphasies où se détermine, à travers l'éversion du faux problème de la localisation cérébrale de la mémoire, le rapport de l'esprit et du corps, "le rôle du corps était ainsi de jouer la vie de l'esprit, d'en souligner les articulations motrices, comme fait le chef d'orchestre pour une partition musicale ; le cerveau n'avait pas pour fonction de penser, mais d'empêcher la pensée de se perdre dans le rêve ; c'était l'organe de l'attention à la vie13".

Or cette frontière que Bergson trace, et qu'il doit nécessairement tracer s'il veut "sauver" la métaphysique, frontière entre métaphysique et science, entre l'esprit et le corps, cette frontière n'a jamais été reconnue comme telle, ni par les disciples de Ribot (ou du moins ses successeurs, les psychologues, les psycho-physiologues, etc.) ni surtout par les scientifiques eux-mêmes aujourd'hui (qu'on songe aux attaques incessantes de J.-P. Changeux contre Bergson !). Aucun de ces alliés ou ennemis potentiels, qui se tiennent de l'autre côté de la frontière, n'admet ou n'a jamais admis que "le cerveau n'a pas pour fonction de penser".

Les territoires mouvants de la science et de la philosophie

Sans entrer dans la dispute qui opposa Bergson à Einstein ou/et à Lorentz (rappelons que l'"Introduction" consacre encore une longue note à la théorie de la Relativité et au concept d'espace-temps), dispute qui n'est peut-être qu'un bon exemple du malentendu qui s'installe souvent (toujours ?) entre métaphysiciens et scientifiques, notons qu'aujourd'hui encore la pensée de Bergson continue à être vivement prise à partie par les scientifiques, en particulier les biologistes et plus précisément les neuro-physiologues, comme si le traité de paix offert par le philosophe contenant une reconnaissance réciproque des frontières était compris bien plutôt comme une déclaration de guerre.

Et il y a à cela de bonnes raisons (en dehors des causes psychologiques trop aisément repérables chez les actuels adversaires du "bergsonisme"). Et d'abord celle-ci, que la frontière n'est pas une ligne continue, fixe et durable, mais plutôt (et c'est ainsi que Bergson la pense) une multiplicité mouvante de points de contact, points autour desquels différenciations et intégrations sont peut-être possibles - mais certainement sont-ils aussi provisoires - mais surtout points dont le statut est difficile à cerner : concept, image ou métaphore ? Image ou métaphore, nous restons dans l'imprécision ; concept peut-être, mais alors nous passons sur le territoire du mathématicien qui n'a que faire de la frontière !

Mais qu'en est-il des concepts scientifiques eux-mêmes ? Relèvent-ils de la précision et de la rigueur que Bergson leur accorde ? Ne doit-on pas, bien au contraire, "percevoir" la science dans ce qu'elle a de mouvant, qui fait que ses concepts, ses théories, justement parce qu'ils ne sont ni totalement précis, ni absolument rigoureux, permettent à cette dernière d'évoluer sans cesse, c'est-à-dire de se créer à tout instant ? Où, sinon dans la pensée scientifique se faisant, pouvons-nous être confrontés à la création incessante d'imprévisible nouveauté ?

Du même coup, le "territoire" de la science redevient pour nous mouvant ; les frontières avec l'autre de la science - à supposer qu'il y ait un autre de la science et que cet autre soit la métaphysique - redeviennent "flottantes" de telle sorte qu'aucune attention n'en peut fixer surface, ligne ou point. En fait, la science ne peut progresser qu'en ignorant son autre, toujours penchée sur elle-même, sans extériorité, pas même celle de son objet ; la métaphysique est alors sans ennemi potentiel avec qui elle pourrait signer un traité de reconnaissance mutuelle des frontières. Elle aussi est sans autre. Ne sommes-nous pas devant de faux problèmes ?

Bergson, me semble-t-il, est non pas "angoissé" par ce qui pourrait bien être un faux problème, mais hésitant, comme il a "hésité" quand, jeune étudiant, il pouvait s'engager soit dans l'étude des mathématiques, soit dans celle de la philosophie14.

Cette hésitation se trahit ainsi : ou bien Bergson se laisse tenter par l'idée qu'au fond métaphysique et mathématique peuvent "communier dans l'expérience" devenant ainsi expérience commune, la philosophie se faisant "l'auxiliaire et, s'il est besoin, la réformatrice de la science positive15", en conséquence de quoi "il n'y aura plus alors qu'une philosophie, comme il n'y aura plus qu'une seule science. L'une et l'autre se feront par un effort collectif et progressif. Il est vrai qu'un perfectionnement de la méthode philosophique s'imposera, systématique et complémentaire de celui que reçut jadis la science positive16".

Ou bien Bergson se laisse guider par l'idée que l'intuition philosophique elle-même s'affine, s'approfondit, conquiert un territoire jusque-là inconnu, cet esprit qui ne se "désarticule" pas aussi aisément que la matière, de telle sorte qu'elle tend à prendre sur elle (l'intuition) le tout de la réalité en tâchant de voir l'événement là où la science ne mesure que des rapports entre les choses. Or tout se résout ou est appelé à se résoudre en événements, en fin de compte ! Deux tentations contraires, en vérité.

La première tentation nous dirions qu'elle est celle, récurrente, du positivisme : la philosophie au service de la science, une seule philosophie, des problèmes posés et résolus... Tout ceci n'est que l'effet d'un regard tourné vers le passé de la philosophie française, vers le XIXe siècle. C'est une pensée de survol, elle est présente et active chez Bergson.

La seconde est toute différente, mais rend problématique le projet bergsonien d'établir une frontière entre philosophie ou métaphysique et science. C'est celle, effectivement, de s'enfoncer dans le monde de l'esprit, à commencer par celui de la perception qui, si elle était reconduite à son essence même, à la perception pure, aurait affaire non à des choses mais à des événements, c'est-à-dire au monde se faisant.

Dans les "Notes de travail" que C. Lefort a publié à la suite de Le Visible et l'Invisible, Merleau-Ponty pointe avec justesse cette idée que "Bergson a explicitement dit une fois, dans [le] texte de La Pensée et le Mouvant où il parle de la conscience cherchant à voir le temps et non à le mesurer, qu'il y a une conscience qui est à la fois spontanée et réfléchie17", et que la perception est en nous, un entrelacement de la conscience et du monde, un empiètement ou un noeud de l'une avec l'autre, et qui fait de l'être comme un serpentement. Mais cette idée rend fragile celle de frontière ou plutôt la rend inutile : la philosophie a pour "objet" le tout de l'être, sans partage.

La tentation de l'art

Mais alors la véritable frontière, s'il en est une, ne sépare pas la philosophie et la science, mais plutôt la philosophie et l'art. Pourquoi frontière ? Quand Bergson a-t-il pensé, en terme de frontière, la relation entre la philosophie et l'art ? Ne prend-il pas plutôt l'art comme modèle pour une science de l'esprit à la recherche de son propre territoire ? Qu'on se rappelle le célèbre texte du Rire où Bergson traite de l'objet de l'art18, ou celui, non moins important, où Bergson évoque la possibilité d'un élargissement de la perception19. Qu'on se souvienne enfin du texte sur Ravaisson où Bergson rapproche, jusqu'à les confondre l'objet de la métaphysique et la pratique de l'art, à savoir ressaisir chaque existence individuelle pour la rattacher à la lumière universelle : "La métaphysique est une réflexion sur l'art, [...] c'est la même intuition, diversement utilisée, que fait le philosophe profond et le grand artiste20."

Bergson n'a donc placé ou vu aucune frontière entre la métaphysique et l'art : or, n'est-ce pas par là qu'elle s'impose ? Pourquoi ? C'est le terme de distraction (ou celui de détachement) qui nous semble indiquer le point où la frontière devient active.

Distrait, détaché : tel est l'esquisse d'un portrait de l'artiste que Bergson trace en pointillé pour rendre compte de la possibilité d'un élargissement et d'un approfondissement de la perception21. L'artiste nous donnerait accès à un monde ou à une dimension du monde que la perception ordinaire, ordonnée à l'action, nous masque, voire nous en détourne. La distraction (ou le détachement) serait ainsi la condition pour "voir plus de choses", non seulement pour élargir le champ de la vision (sens privilégié par Bergson) mais aussi pour approfondir cette vision qui nous porterait ainsi au coeur des choses, là où leur ligne serpentine conduit l'oeil à son dépassement, là où "quelque chose de plus secret encore, l'intuition originelle, l'aspiration fondamentale de la personne22" se donne.

Mais cette idée de distraction s'accorde-t-elle vraiment avec celle de précision ? Appliquer l'idée de distraction à Léonard de Vinci est audacieuse mais relève tout au plus de la psychologie, l'interprétation que donne Bergson-Ravaisson de la peinture comme cosa mentale s'accorde mal avec l'idée bergsonienne de l'intuition. Inversement, utiliser le terme de précision ne convient pas à tous les artistes, pas même peut-être à Léonard. À Bergson qui affirme que l'artiste, détaché, arrive à voir plus de choses, nous pourrions objecter qu'il ne les voit pas nécessairement de façon plus précise. Quand Bergson évoque la différence entre le grand art et la pure fantaisie en prenant l'exemple de Turner, nous comprenons bien à quelle "vérité" il fait allusion, mais le concept de précision semble ici totalement déplacé ou alors prendre un sens totalement nouveau.

On ne voit pas, par ailleurs, comment et de quoi le métaphysicien pourrait se distraire s'il ne veut pas tomber justement dans les idées générales et l'abstraction. À moins d'aspirer à devenir poète. Ribot aurait-il eu raison ?

Entre distraction et précision peut-être faut-il choisir. Et le métaphysicien n'a peut-être rien à gagner à vouloir s'aligner sur la démarche de l'artiste.

En effet, contre l'idée communément reçue par Ravaisson, Bergson et finalement par Merleau-Ponty, l'art, cette feinte passion de l'être au monde, pourrait bien faire obstacle à la perception de la réalité. Qui ne voit combien l'activité artistique interpose entre la réalité et notre intention de revenir aux données immédiates, aux choses mêmes, un flux d'images plus ou moins convenues, plus ou moins distrayantes en effet, un flux toujours grossissant qui encombre notre cheminement plutôt qu'il ne lui ouvre les portes de mondes nouveaux ? Qui ne voit que les peintres, par exemple, ne cessent depuis cent cinquante ans de peindre sur la peinture, que le tableau ne renvoie, plus que jamais, qu'à lui-même et qu'à ce titre il n'y a pas de peinture plus vraie qu'une autre ? Il serait nécessaire d'analyser cet "attrait" de la philosophie pour l'art qui pourrait bien trahir le désarroi de la philosophie face à une science avec laquelle elle ne peut tracer aucune frontière. Et s'il fallait, pour que la métaphysique vive, dresser contre l'art sinon une frontière du moins des lieux de contestation, voire d'affrontement ? Est-ce encore l'art qui nous permet de retrouver un "regard neuf" sur le monde ? Est-ce encore l'art qui relance l'interrogation sur l'énigme de notre présence au monde ?

La philosophie au présent

Merleau-Ponty conclut son article sur Bergson23 en soulignant que "son effort et son oeuvre [...] ont remis la philosophie au présent et [...] fait voir ce que peut être aujourd'hui une approche de l'être". C'est sur cette note que je veux aussi conclure ; relire Bergson aujourd'hui, c'est bien être confronté à ce que doit être la philosophie au présent, ce que doit être sa relation à la science, à l'art, à elle-même. Et sans doute doit-elle se tenir à la frontière, à celle, si elle est déterminable, de la science dont elle a toujours tout à apprendre, à celle de l'art dont elle a peut-être tout à craindre.


(1) Merleau-Ponty M., Signes, Paris, Gallimard, 1960 , "Bergson se faisant", p. 240.

(2) Ribot T., La Psychologie anglaise contemporaine, Paris, Alcan, 1870.

(3) Ibid., p. 15 et 16.

(4) Ibid., p. 18.

(5) Ibid., p. 19.

(6) Ravaisson F. La Philosophie en France au XIXe siècle, Paris, Fayard, 1984, p. 311.

(7) Bergson H., La Pensée et le Mouvant, Paris, PUF, 1998 , "Introduction".

(8) Ibid., p. 29.

(9) Ibid., p. 43.

(10) Ibid., p. 44. Merleau-Ponty fait justement remarquer que dans ce texte de 1922, Bergson "rectifie dans le sens d'une délimitation nette - non sans "empiètements" il est vrai - les rapports d'implication que l'Introduction à la métaphysique avait établi entre philosophie et science, intuition et intelligence, esprit et matière". "Bergson se faisant" in Signes, op. cit., p. 237. Dans le contexte de 1922, il s'agit précisément d'introduire à l'idée de philosophie comme science qui ne peut ni se ramener ni se ranger auprès des autres sciences. La frontière est nécessaire.

(11) La pensée et le Mouvant, op. cit., p. 44.

(12) Ibid.

(13) Ibid., p. 79.

(14) Sur l'hésitation du jeune Bergson, voir l'hommage rendu à Bergson dans le cadre du bicentenaire du lycée Condorcet.

(15) Bergson H., La Pensée et le Mouvant, op. cit., p. 70. Cela impliquerait les "empiètements" de la science que souligne Merleau-Ponty, ces "différenciations" et ces "intégrations qualitatives" qui pourraient justifier l'usage du point, par exemple, mais la science se retrouverait-elle elle-même dans cet "empiètement"?

(16) Ibid.

(17) Merleau-Ponty M., Le Visible et l'Invisible, Paris, Gallimard, 1964, coll. "Tel", Notes de travail, p. 247.

(18) Bergson H., Le Rire, Paris, PUF, 1983, p. 115 sq.

(19) Bergson H., La Pensée et le Mouvant, op. cit., "La perception du changement", p. 149 sq.

(20) Ibid., "La vie et l'oeuvre de Ravaisson", p. 266. Nous sommes en droit de penser que dans cet éloge de Ravaisson, Bergson reprend pour lui-même quelques idées du Maître, en particulier tout ce qui concerne le rapport de l'art et de la métaphysique.

(21) Ibid., "La perception du changement", p. 151.

(22) Ibid., "La vie et l'oeuvre de Ravaisson".

(23) Merleau-Ponty M., Signes, op. cit., "Bergson se faisant", p. 241.

Cahiers philosophiques, n°103, page 23 (10/2005)

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