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Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

Buffon, Histoire naturelle, l'âne et le cheval

Présentation de Barbara de Negroni.

Avec l'âne, c'est l'identité même de la nature, et de son histoire, qui sont mises en question. Buffon se demande si l'âne est autre chose qu'un "cheval dégénéré". Mais aussi comment penser ensemble l'unité et la diversité, l'ordre et les progrès, qui sont dans la nature. Faut-il faire l'hypothèse d'espèces suffisamment plastiques pour "passer" les unes dans les autres et pour dériver d'un même "prototype"? Quelle réalité attribuer aux espèces ? Il y a un rapport étroit entre la question particulière - qu'est-ce qu'un âne ? - et la question générale - qu'est-ce que la nature ? Comme Buffon le dit explicitement : ce sont les "physiciens" et, au-delà, la physique elle-même, qu'un tel animal met en difficulté.

Diderot nous aide à comprendre le problème. Dans ses Pensées sur l'interprétation de la nature - XII - c'est contre Buffon, pour se rapprocher de Maupertuis, qu'il avance l'hypothèse de la variation à l'infini d'un même mécanisme naturel, produisant une telle multitude de "manières" que la distinction même des règnes pourrait s'en trouver bouleversée : "Quand on considère le règne animal, et qu'on s'aperçoit que, parmi les quadrupèdes, il n'y en a pas un qui n'ait les fonctions et les parties, surtout intérieures, entièrement semblables à un autre quadrupède, ne croirait-on pas volontiers qu'il n'y a jamais eu qu'un premier animal prototype de tous les animaux, dont la nature n'a fait qu'allonger, raccourcir, transformer, multiplier, oblitérer certains organes ?" Dans des termes qui sont très proches, c'est le type de conjecture que Buffon, dans ce chapitre consacré à l'âne, s'attache à réfuter.

Mais cette opposition a un sens complexe : s'il faut se placer à distance de Buffon - pour affirmer la réalité d'une évolution universelle, il faut aussi penser avec lui pour concevoir l'unité profonde du vivant, par-delà les classifications habituelles et conventionnelles, et exposer - fût-ce pour les rejeter - les implications bouleversantes d'une telle hypothèse : "S'il était vrai que l'âne ne fût qu'un cheval dégénéré, il n'y aurait plus de bornes à la puissance de la nature, et on n'aurait pas tort de supposer que d'un seul être elle a su tirer avec le temps tous les autres êtres organisés1 ." Ce n'est donc pas seulement la conclusion du texte de Buffon, apparemment très sage et respectueuse des dogmes chrétiens, qui importe - "l'âne est donc un âne", disposant des attributs d'une forme "aussi ancienne" que celle du cheval - c'est aussi la manière et le contenu même de sa réfutation du transformisme. L'hypothèse d'une "dégénérescence", c'est-à-dire d'une continuité évolutive, peut être formulée sans contradictions, et elle ne manque pas de motivations - que Buffon fait valoir - dans l'observation même des complexions animales. Et si on la réfute finalement, c'est pour des raisons qui tiennent non plus à une doctrine validée a priori de la création divine, mais à l'observation même des phénomènes reproductifs : l'âne se reproduit, et cela atteste, dit Buffon, de sa spécificité réelle. La permanence de l'espèce - sa réalité même - est donc rapportée à celle des molécules organiques qui reçoivent de l'organisme des parents cette "empreinte", ou ce "moule intérieur" qui les rendent aptes à se rassembler pour former un nouveau corps, semblable à celui des parents.

D'où provient une telle forme ? Si l'article qu'on va lire ménage une certaine place pour des considérations créationnistes, Les Époques de la nature feront, en 1779, l'hypothèse d'un refroidissement terrestre, mécaniquement explicable et - en droit - datable, conduisant à la formation par simple combinaison chimique des molécules organiques, rassemblées pour constituer les espèces majeures, y compris l'espèce humaine. Tout en s'opposant aux hypothèses transformistes - du type de celles qu'expose Maupertuis dès 1751 - Buffon inscrit donc la biologie dans la perspective de l'épigenèse en s'opposant à l'idée, alors dominante, de la préexistence et de l'emboitement des germes. Et sa conception des espèces réelles, séparées les unes des autres par le cloisonnement des filiations, ne reconduit pas, loin s'en faut, à un créationnisme. Il y a une puissance propre de la nature à engendrer les espèces. Avec une telle perspective, on n'est pas très loin du "spinosisme moderne" que revendique, pour sa part, Diderot.

Étant donné une telle conjoncture, la lecture de l'"Âne" n'est pas chose aisée. Une première phase de l'argumentation associe des éléments apparemment théologiques à des observations empiriques : l'unité d'un même dessein divin, comme aussi les ressemblances observables entre les constitutions de l'âne et du cheval, militent en faveur d'une unité de famille. Comme s'il fallait donner raison à Linné, qui qualifiait du même nom d'equus l'âne et le cheval. Buffon tisse donc ensemble les idées de création et d'évolution - manière sans doute de faire place - au sein même du créationnisme - à la considération de la puissance, du dynamisme, proprement naturels. Dans un second temps, le texte s'attache à contester l'hypothèse transformiste - celle d'un possible passage, par variation et métamorphoses successives, d'une espèce dans une autre. Même si l'argument théologique n'est pas absent, ce sont alors les considérations empiriques qui dominent : les éléments réels, exigibles pour qu'une telle continuité entre les êtres soit soutenable, sont difficiles à la fois à concevoir et à découvrir. Même s'il la conteste, Buffon fait figurer en toutes lettres dans son texte, l'hypothèse d'une "familialité", non seulement du cheval et de l'âne, mais du singe et de l'homme. L'étape ultime du texte met à la fois l'accent sur des considérations de méthode et d'ontologie. C'est la notion même de "famille" qui est incertaine. Elle tient pour beaucoup à certaines représentations, et à certaines apparences, arbitrairement érigées en "raisons" classificatoires. Quelle justification réelle lui donner, sinon en mettant l'accent sur la continuité même de la vie - celle des générations se reproduisant, et se transmettant l'identité d'une même "empreinte"?

Le déplacement que cherche à produire Buffon est donc double : des justifications théologiques vers les explications et les justifications naturelles ; des structures universelles et nécessaires de la physique géométrique, jusqu'alors privilégiée, vers l'idée d'une histoire des espèces qui, si elle n'est pas celle de leurs évolutions, tient avant tout à la constitution et à la permanence d'organismes issus des seuls agencements naturels.


(1) Buffon, Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du cabinet du roi, Paris, Imprimerie Royale, 1749, tome III, article "Âne". Voir p. 96.

Cahiers philosophiques, n°101, page 93 (04/2005)

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