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Cahiers philosophiques

Dossier : L'animal (2)

Nos amies les bêtes

Seloua Luste Boulbina, professeur de philosophie au lycée Honoré-de-Balzac, maitre de conférences à l'Institut d'études politiques de Paris

"La perte d'un proche ou celle d'un personnage public : homme politique, écrivain ou artiste, quand elle nous affecte, le fait donc de la même façon que nous ressentirions l'irréparable privation d'un parfum, si Rosa centifolia s'éteignait."

Claude Lévi-Strauss, La Pensée sauvage

Nos amies les bêtes : le propos n'est pas de définir l'animal non plus que l'animalité mais de chercher à savoir qui sont et que sont les animaux domestiques, particulièrement les animaux dits de compagnie. On montrera qu'ils sont des sujets, des individus socialisés, des êtres sensibles, de vivants objets de propriété, des partenaires à travers lesquels ou dans lesquels les hommes restent en quête d'eux-mêmes, car les animaux peuvent être, soit humains, soit inhumains.

"Peut-on éduquer les animaux à l'art ? C'est bien là un des problèmes fondamentaux de notre civilisation. Je ne prétends apporter aucun élément de réponse et me contente de décrire sobrement l'expérience récemment tentée. Un banc de poissons errant à la crête des vagues d'un océan atavique avait été capturé et retenu pendant quelques années-poisson [...]. Le jour venu, on les préleva et on les introduisit, disposés en phalange, dans une canalisation de verre qui parcourait les salles de notre grand musée. Les salles préhistoriques ne les inspirèrent pas particulièrement et ils passèrent leur chemin en ignorant leurs collègues les fossiles. Leurs yeux s'écarquillèrent quelque peu devant les processions assyriennes. Ils évacuèrent deux ou trois bulles et repartirent. Ils s'immobilisèrent à la vue des chats égyptiens et tinrent un long conciliabule... 1"

La fiction est surréaliste, mais si proche du réel... En 1965, Joseph Beuys, en effet, dans la galerie Schmela à Düsseldorf, a accompli une "action" pendant trois heures intitulée "Comment expliquer la peinture à un lièvre mort". L'artiste était assis sur un tabouret, sa tête était enduite de miel et recouverte de feuilles d'or. Il tenait dans ses bras un lièvre mort. Il commentait, indistinctement, des tableaux, en s'adressant à l'animal. Que dire et comment parler aux bêtes vivantes qui vivent avec nous ? Peut-on les "éduquer" (à l'art) ? À l'inverse, un peintre comme Karel Appel rêve éveillé : "J'aurais, dit-il, voulu avoir le regard d'un animal qui, pour la première fois, se mettrait à peindre le monde humain 2." Se voir du dehors, se regarder avec les yeux d'un autre, d'un étranger, qui plus est de personne, tel est le fantasme, affirmé dans sa peinture, de l'artiste. "Cultiver" l'animal, "naturaliser" l'homme : quelle ambition... et quel étrange désir de "fusion"! Si les animaux ne sont pas (encore) familiers des galeries, du moins le sont-ils de nos maisons. Les deux pays au monde les plus "pourvus" en la matière sont les États-Unis (champions incontestés) et, last but not least, la France !

Il y a quelques jours, réunissant quelques amis à diner, un chien, Moka, se joignit aux convives et, presque, au repas. Il eut droit à moult louanges et félicitations. Quel chien bien élevé ! Quelle discrétion ! À l'image de ses maitres, Moka avait, effectivement, ce soir-là en tout cas, le charme discret de la bourgeoisie... Le moins drôle n'est pas que son maitre ne m'ait demandé s'il pouvait venir accompagné 3 ! Le photographe William Wegman a immortalisé la situation en faisant des chiens les uniques objets de sa curiosité esthétique. "Pour le meilleur comme pour le pire, dit-il, je suis l'homme au chien." Il a su, avec beaucoup de tendresse et d'ironie, montrer non comment sont les chiens nos amis, mais comment nous les voyons. Il a pu, ainsi, faire d'un animal ordinaire, son fameux chien nommé Man Ray dont il a fait une série "historique", un Prehistoric Dog (1989) 4, en l'emmaillotant d'un papier épais et froissé rouille, tel un fabuleux vestige des temps anciens... Que penser des chiens de Jeff Koons et du célèbre lièvre de Barry Flanagan 5 ?

À coup sûr, aujourd'hui, à défaut d'aimer les dieux, nous aimons les bêtes. Nous développons un peu partout dans le monde une zoophilie prodigieuse. Nous conservons pieusement des portraits, photographiques en général, de nos animaux préférés. Nous collectionnons, enfants, les lapins et autres cochons d'Inde. Nous remplaçons nos chers disparus, chiens et chats surtout, mais aussi poissons rouges, rossignols et couples de mainates. Mireille succède à Denise et précède Martine. Quand, par hasard, une amie du même nom rend visite, dans la précipitation, on lui accorde un surnom, ou on la baptise, cette chatte, d'un nouveau nom d'usage. On sait bien que l'état civil, comme la généalogie, n'épargne pas les animaux. L'année est-elle en "K"? On prénommera toutou Karl ou Karlton, si on habite Cannes... Sauf à préférer l'exotisme et l'érotisme, d'un reptile rampant 6, on se rabattra sur l'ordinaire, considérant comme une excentricité la possession d'une paire de lévriers, voire d'une panthère ou d'un autre félin dit primitivement sauvage 7. Le musée de Cracovie, en tout cas, contient un portrait de femme tenant une belette dans ses bras, réalisé par... Léonard de Vinci 8 !

À défaut, les peluches accompagnent nos premiers pas et suscitent nos premiers émois. À qui n'a-t-on jamais offert un ours (brun autrefois, multicolore aujourd'hui) ? Plus ou moins grand, plus ou moins usé et abimé, un doudou bien-aimé. Ma petite soeur avait son "Léon", qu'elle ne pouvait quitter, dont elle ne pouvait se séparer. En voiture comme en camion, en bateau comme en avion, Léon était dans ses bras, animal à sa mesure, bête inoffensive et dévouée : l'autre parfait. Ne lui manquait que la parole ! Qui n'a entendu, autour de lui, ces "dialogues" d'un nouveau genre, avec l'un ou l'autre de ces "compagnons" sincères et véritables qu'on appelle animaux "de compagnie" comme dans l'expression "dame de compagnie"? Une passante à son chien qu'elle sortait, pour ses "besoins" : "Ne va pas trop vite mon amour !" Le "mon amour", suis-je donc bête, m'a choquée.

Un panorama complet de ce sentimentalisme zoophile est inutile. Quelques observations suffisent à dresser le tableau. On en trouve un extraordinaire témoignage dans les Animaleries de Marcel Jouhandeau 9. L'écrivain y dresse le portrait - amoureusement tracé - de ses animaux domestiques. "Je me souviens, écrit-il, de nos amours. Il s'endormait régulièrement au pied du lit, mais étendais-je la main pour m'assurer de sa présence, il se croyait autorisé à monter d'un cran. Le matin, je me réveillais, son museau contre ma joue." Et il poursuit : "Si j'avais un Ange qui ne parlerait pas et qui m'accueillerait, quand je rentre à la maison, qui m'y regarderait sans cesse avec de beaux yeux adorateurs, comme si j'étais Dieu Lui-même, qui se pencherait tantôt sur mon épaule, pour me rappeler qu'il existe et tantôt se tiendrait devant mes deux mains jointes, en quête de mes genoux, je ne serais pas plus ému, que par la présence insistance de mon Doudou 10."

Dans un bestiaire moderne, une place de choix, un rang de roi revient aux animaux domestiques. Mais qui sont-ils et surtout que sont-ils ? Voilà qui fait naitre certaines interrogations de bon sens. Un animal domestique est-il un habitant de la maison ? Tous les occupants du domos sont-ils pour autant domestiques ? Que dire des fourmis et des araignées qui hantent nos maisons ? Que penser des souris ? Sont-elles sauvages ou domestiques ? Un animal enfermé peut-il, à bon droit, être considéré comme "domestique"? Un rossignol par exemple ? Et que dire de tous ces êtres vivant en aquariums, "tableau vivant" des singularités aquatiques ? Certes, nos animaux domestiques nous apparaissent "apprivoisés", "cultivés", "familiers" : comme c'est étrange ! "Unheimliche ;" : à la fois proches et lointains, semblables et différents. Un jour de 1974, Joseph Beuys s'enveloppe dans une couverture de feutre. C'est dans un brancard qu'on le transporte, de Düsseldorf, dans une galerie de New York, la Rene Block Gallery. Pendant une semaine, il restera enfermé dans cette galerie avec un coyote. S'il reste enroulé dans sa couverture, au début, il finira par s'en défaire et, lorsqu'il quittera le lieu, l'animal s'appropriera cette "dépouille 11", apprivoisé. En fait, cette performance met en scène le lieu commun selon lequel l'apprivoisement précède la domestication alors qu'en réalité, il n'y a d'animal apprivoisé que domestiqué...

Autrement dit, tous les animaux dans la maison ne sont pas des animaux de la maison. Ils sont des passants (des espèces de "chapeaux et de manteaux"), non des hôtes. Pas de maison sans maitre, qui délivre à son gré les titres de séjour et les autorisations de résidence. La maison est un lieu politique, "une communauté existentielle d'intérêts et d'action", où sévit la discrimination de l'ami et de l'ennemi 12. Cette discrimination n'est pas substantielle mais fonctionnelle. L'ami n'a aucune caractéristique propre, de même que l'ennemi n'a pas de propriétés particulières. Comme Carl Schmitt a pu le montrer, l'ennemi est toujours déclaré : c'est un certain discours qui fait d'un certain objet un ennemi. Le "portrait-robot" vient après, il est secondaire si ce n'est accessoire. Dire de quelqu'un "c'est mon ami" revient par conséquent à dire "je suis son ami", "je me déclare comme son ami". Plus banalement, parler des autres c'est parler de soi. Plus radicalement, l'hospitalité est despotique. C'est le maitre de maison qui "peut" accepter ou refuser, inviter ou exclure qui bon lui semble. À l'inverse, seul l'invité peut se montrer tyrannique : être là où il ne doit pas être, être ici plutôt qu'ailleurs, présent plutôt qu'absent. Ainsi, comme il y a des amis des bêtes, il y a des ennemis des bêtes, des êtres humains qui font de certaines bêtes, dans la maison, leurs bêtes noires. La phobie s'apparente ainsi à une déclaration de guerre, du moins d'hostilité. Cherchez l'intrus : "Il ne doit pas y avoir d'araignée dans la maison", "je ne supporte pas les souris", "l'anti-fourmis n'est pas efficace", "je déteste les cafards". Il y a là moins une folie qu'une politique, cette politique fut-elle au service de la folie... À la maison se rapportent, il faut l'ajouter, d'autres lieux qui en constituent les "dépendances". Ainsi, l'écurie, selon Xénophon, fait partie intégrante de la maison et le cheval est, de tous les animaux, le mieux traité, du moins intellectuellement. Dans son Art équestre, Xénophon fait état des "pieds" et des "jambes" du cheval... Manière de dire qu'un animal domestique est un "animal dressé 13"!

Il est plus difficile de se prononcer sur les animaux qui, dans la maison, vivent enfermés. Sont-ils véritablement domestiques ? D'un côté, toutes les cages peuvent s'apparenter à des zoos personnels, voire portatifs. On enferme les sauvages pour les voir tels qu'ils sont, à l'état brut (et l'on ne saurait oublier les zoos humains qui exhibaient aux yeux des "métropolitains" les bizarres habitants de leurs colonies lointaines). Il y aurait donc, paradoxalement, des animaux sauvages domestiques. D'un autre côté, toutes les cages ressemblent à des prisons puisque ce qui est entravé, c'est la possibilité de se déplacer, possibilité qui appartient en propre aux animaux. Enfermer, en ce sens, un animal, c'est le priver de ce qui fait de lui, naturellement, un animal, un automate. Il y a là une sorte d'apartheid domestique dans lequel c'est la ségrégation, non la discrimination qui prévaut. Pourquoi ? Parce que l'animal pourrait aller voir ailleurs : il pourrait s'échapper. Ce que cette situation souligne, a contrario, c'est que l'animal domestique est l'animal domestiqué coute que coute, de gré ou de force, c'est que l'animal domestique, tel l'esclave en son temps, est celui d'une maitrise (ou d'une poursuite de la maitrise). Il fait ce qu'il peut, mais uniquement là où on lui dit de faire...

Sans doute le critère de l'animal dit domestique est-il d'être un sujet, au moins un sujet auquel on s'adresse. Émile Benveniste 14 a montré l'asymétrie qui présidait à toute conjugaison : si la première et la deuxième personne sont bien des personnes, la troisième personne ne l'est qu'improprement ; elle n'est pas véritablement une personne mais un sujet. L'arabe permet de mieux apprécier le fait, qui distingue "celui qui parle", "celui auquel on s'adresse" et "celui qui est absent", qui est une non-personne. N'est domestique, en ce sens, que l'animal auquel on s'adresse, quoi qu'on puisse lui dire. L'animal auquel on ne s'adresse pas est sauvage, on ne lui parle pas, on en parle. Il est dès lors facile de comprendre qu'on puisse faire, spontanément, d'animaux des personnes, dans une confusion linguistique qui déborde le seul cas de l'animal. Grammaticalement, le droit des animaux n'a aucun sens. Dans cette perspective, n'importe quel animal peut devenir domestique à la double condition d'être lié à une maison et de constituer une adresse. Il y a des boas domestiques, des rats domestiques. Il y a des fennecs domestiques (quelle sauvage puanteur !), des lapins domestiques. Sont-ils pour autant tous également familiers ?

Une drôle de socialisation

"À propos du chat : il s'asseyait toujours sur les feuillets que j'avais écrits et mis sur le côté et il cillait en me regardant de ses yeux insondablement jaunes, avec un air à lui de m'interroger. Je dois peut-être beaucoup à cette bête tranquille et gentille que sait-on ? De façon générale, plus j'écrivais et plus je me sentais gardé et comme protégé par un être bienveillant. Un voile se tissait autour de moi, doux, fin et spacieux 15."

"Tous ceux qui aiment les chats, les chiens, sont des cons." proclame Gilles Deleuze, avec Félix Guattari, dans Mille Plateaux 16. Et ceux qui ne les aiment pas, que sont-ils ? À quelle(s) condition(s) est-il possible d'aimer un animal ? Et pas seulement les tiques 17 et les poux parce qu'ils ont un territoire 18 ? Il n'est pas sûr que la familiarité entretenue avec les animaux domestiques repose exclusivement sur l'anthropomorphisation : celle-ci en effet ramène globalement l'animal à l'homme. Or les animaux comme d'abord les hommes, puis les femmes, puis les enfants, puis les vieux sont aujourd'hui pris dans un processus d'individualisation, laquelle est un mode particulier de socialisation. Dans certains pays comme le nôtre, la consommation est l'une des manières de faire d'une bête un individu singulier. Si l'on est "fou de toutous", comme une publicité le proclame récemment, on peut acquérir un haltère en plastique pour son chien aussi bien qu'un imperméable pour le protéger de la pluie. L'animal vit ainsi un simulacre d'urbanisation pour le plus grand plaisir de son maitre.

On confond souvent individualité et intériorité, comme si l'individu était un noyau autour duquel s'enroulent différentes enveloppes qui forment un tissu de fonctions interdépendantes, comme si la socialisation, qui est une différenciation, était une uniformisation. Mais un animal peut, lui aussi, être pris dans cette "civilisation". Historiquement par exemple, la possession d'animaux domestiques de compagnie s'est en Europe, depuis le Moyen Âge, grandement démocratisée. Un tel animal est un "signe extérieur de richesse". C'est primitivement l'indice d'un rang social. C'est pourquoi tous les animaux ne se valent pas, socialement parlant (sans même ici évoquer leur prix). Les lévriers et les épagneuls, par exemple, étaient "aristocratiques", de même que, plus tard, les singes et les perroquets, véritables coqueluches au XIIIe siècle. Inversement, les amateurs de chiens - cynophiles - se recrutent surtout, dans la France contemporaine, chez les patrons du commerce et de l'artisanat, les camionneurs, les policiers, les contremaitres, quand les adorateurs de chats - cattophiles - se trouvent principalement chez les intellectuels, les artistes, les instituteurs, les travailleurs sociaux 19... Un animal peut aussi être un individu dans une société. D'abord, il peut porter un nom qui le désigne singulièrement. Ensuite, il est parfois doté d'un état civil. Enfin, il peut être porteur d'une généalogie - laquelle participe de l'institution du sujet et le situe dans la succession des générations 20. Il est donc susceptible d'être identifié à la fois synchroniquement et diachroniquement. En ce sens, l'animal est un être symbolique (l'existence de cimetières pour chiens, par exemple, en atteste). La conséquence n'est pas anodine.

En effet, il est commun d'opposer le "monde" des hommes et le "milieu" des animaux. C'est ce que commente par exemple Giorgio Agamben dans sa lecture de Heidegger 21. Dans cette approche, l'animal n'est pas un être physique, c'est un être métaphysique qui se caractérise par la non-ouverture quand l'homme se spécifie par l'ouvert. "La relation entre l'homme et l'animal, entre monde et milieu, semble évoquer ce désaccord (Streit) intime entre monde et terre qui est en jeu, selon Heidegger, dans l'oeuvre d'art 22." (Il n'est pas anodin, à l'évidence, que l'art cristallise la différence et l'écart entrevu entre des hommes et des animaux.) Entre la pierre, les plantes, les animaux et "la paysanne" (les exemples sont de Heidegger), la différence est flagrante. Les plantes n'ont pas de monde. Quant à la différence entre les hommes et les bêtes, c'est une différence de degré, non de nature, une différence entre riches (en monde) et pauvres (en monde). Or le monde, s'il est existentiel, est aussi social. De ce point de vue, du reste, il n'est pas sûr que nous "ayons" ou que nous partagions tous le "même" monde sans pourtant que chacun ait le sien. Nos expériences restent si éloignées parfois les unes des autres, et nous savons bien qu'elles sont toujours, proches ou lointaines, incommunicables. Empiriquement, et socialement cependant, il y a un "monde commun" aux hommes et aux animaux qui est fait des relations, du moins des rapports - y compris les rapports de force - qu'ils entretiennent. La plupart des animaux sont, d'une façon ou d'une autre, socialisés.

À vrai dire, c'est la notion de milieu ou d'environnement qui pose problème, bien plus que celle de monde. Georges Canguilhem a effectué une mise au point historique de la question en montrant qu'elle apparaissait, au XVIIe siècle, dans la mécanique, pour s'exporter progressivement au fil des âges 23. "La théorie du milieu, écrit-il, a d'abord été la traduction positive et apparemment vérifiable de la fable condillacienne de la statue. Dans l'odeur de la rose, la statue est odeur de rose. Le vivant, de même, dans le milieu physique, est lumière et chaleur ; il est carbone et oxygène, il est calcium et pesanteur. Il répond par des contractions musculaires à des excitations sensorielles, il répond grattage à chatouillement, fuite à explosion. Mais on peut et l'on doit se demander où est le vivant ? Nous voyons bien des individus, mais ce sont des objets ; nous voyons des gestes, mais ce sont des déplacements ; des centres, mais ce sont des environnements ; des machinistes, mais ce sont des machines. Le milieu de comportement coïncide avec le milieu géographique, le milieu géographique avec le milieu physique 24." Le milieu n'est pas un contenant, l'eau, dans lequel on trouverait des contenus, les poissons. Parler d'interaction entre l'animal et son milieu, en ce sens, c'est encore faire disparaitre l'individualité et la complexité des situations 25. C'est vouer à la "Nature" des êtres qui subissent notre "Culture". Pour tout dire, il y a autant de distance entre le "vivant" et l'"animal" (silencieux) qu'il y en a entre l'"organisme" et le "corps" (parlant). On a tendance à confondre les deux, et à assimiler les objets de science (le vivant, l'organisme) et les sujets pratiques (l'animal, le corps). La notion de "milieu" est, elle aussi, quand il s'agit du "vivant", référée au seul milieu physique dans lequel un être vit "naturellement".

Parler d'individualité à propos des animaux, n'est donc pas invoquer leur intériorité, leur âme ou leur psychologie. C'est uniquement souligner le fait qu'ils sont, y compris malgré eux, des êtres sociaux, des individus civilisés. Pour cela, nul besoin de préjuger de leur subjectivité. Les serpents peuvent être individualisés, mais, généralement, les gallinacés ne le sont pas. La volaille est une catégorie d'animaux qui ne deviennent quasiment jamais des animaux de compagnie, et qui ne sont pas individualisés, du moins très peu (sur le mode "Poule rousse", comme dans les livres d'enfants). L'ironie avec laquelle Norbert Elias a pu critiquer la représentation du rapport de l'homme à la société 26 peut s'exercer contre la représentation usuelle du rapport de l'animal (domestique) à son milieu. "L'individu a le plus souvent l'impression [...] que son moi véritable, son "moi en soi", son âme, est enfermé dans un cachot en quelque sorte d'étranger et d'extérieur que l'on nomme "la société". Il croit sentir qu'à travers les murs de ce cachot, de "l'extérieur", d'autres hommes, des puissances étrangères, comme de mauvais génies, ou parfois de bons génies, exercent leurs contraintes et leurs influences sur son vrai moi, son pur moi, le bombardant de projectiles plus ou moins lourds qui laissent sur lui des empreintes plus ou moins profondes. C'est par exemple la vision qui préside à la "théorie du milieu" on ne peut plus répandue et qui donne son droit d'existence à ce concept caoutchouteux qu'est "l'environnement 27". Il est toutefois remarquable que le sociologue place hommes et animaux sur des plans distincts pour dire que "la société n'est pas seulement le facteur de caractérisation et d'uniformisation, elle est aussi le facteur d'individualisation 28". Or il faut aller plus loin et appliquer aux animaux, même si ce n'est pas à tous, ce qu'on dit des hommes. Sans rien préjuger des "sociétés animales" et autres "communautés" de fourmis ou d'abeilles, on peut affirmer que certains animaux sont socialisés et individualisés. Avec l'animal, en particulier domestique et familier, tout se passe comme si sa nature était enveloppée de couches toutes plus ou moins superficielles, comme s'il vivait dans un milieu contraignant sa véritable nature. Or, les animaux manifestent une adaptabilité et une souplesse singulières et différenciées. Ce sont, aussi, des individus.

Tout cela nous oblige à réfléchir sur l'individualisation et à revoir nos façons de voir. Nous sommes, comme nos amies les bêtes, sans écorce. Nous avons, nous aussi, été domestiqués, nous nous sommes, nous aussi, répartis entre "sauvages" et "civilisés", entre inférieurs et supérieurs 29. Entre nous, aussi, notre indifférence nous a fait considérer certains comme de simples exemplaires d'une "espèce". En réalité, chaque être vivant, aussi infime soit-il, est le produit d'accidents, ou de contingences qui le singularisent, c'est ce que Leibniz nommait "le principe des indiscernables". Darwin lui-même considérait, dans L'Origine des espèces, que beaucoup s'exagéraient l'incidence du "milieu" sur les variations constatées dans les espèces animales. Au lieu de construire un face-à-face milieu-espèce, il montre que les changements s'opèrent sous l'effet d'un côte à côte espèce-espèce. Autrement dit, le rapport fondamental, qu'il s'agisse des souris ou des hommes, est celui qui s'instaure entre les êtres vivants eux-mêmes. Le déterminisme climatique, pour l'animal comme pour l'homme, n'est qu'un pauvre avatar d'un naturalisme simpliste.

La proximité des problématiques, qu'il s'agisse des êtres humains ou des animaux, est si grande que des chercheurs de l'Institut MacGill à Montréal, ont pu inventer 30 (comme pour départager la nature et la culture ou l'individu et la société ou encore l'animal et son milieu) d'isoler des scottish-terriers en les enfermant dans des cages imperméables à tout type d'information, d'en faire des Gaspar Hauser de l'animalité. Soumises plusieurs mois à l'isolement, ces bêtes de laboratoire furent ensuite comparées à des chiens de même espèce élevés avec leur mère. Les observateurs non avertis confondirent alors les chiens "normaux" et les chiens "anormaux", jugeant que l'immense excitation de ces derniers était un signe manifeste de santé quand l'apathie des premiers leur paraissait suspecte. La même expérience fut reconduite avec des bassets... Elle donna des résultats sensiblement différents : les chiens se livrèrent à des mouvements répétitifs, piétinant d'une patte sur l'autre ou courant après leur queue. Même à des bêtes, on peut faire perdre la tête...

Le régime des passions

"Y a-t-il rien de comparable à l'attachement du chien pour la personne de son maitre ? On en a vu mourir sur le tombeau qui la renfermait ; mais (sans vouloir citer les prodiges ni les héros d'aucun genre) quelle fidélité à accompagner, quelle confiance à suivre, quelle attention à défendre son maitre ! Quel empressement à chercher ses caresses ! Quelle docilité à lui obéir ! Quelle patience à souffrir sa mauvaise humeur et des châtiments souvent injustes ! Quelle douceur et quelle humilité pour tâcher de rentrer en grâce ! Que de mouvements, que d'inquiétudes, que de chagrin s'il est absent ! Que de joie lorsqu'il le retrouve 31 !"

Du coup, les questions classiques du type : les animaux ont-ils un langage ? sont devenues complètement obsolètes 32. En effet, ce qui importe pratiquement aujourd'hui, dans le rapport des hommes à leurs animaux domestiques, ce n'est pas le langage mais la communication, ce n'est pas la raison mais l'expression. "Il y avait pourtant plus dans le silence de l'animal invité à le rompre : ce silence valait pour discours de l'homme, et encore davantage. L'affirmation par l'homme de sa propre différence prend la tournure de la dénégation : ce n'est pas moi, humain dissimulant sa bestialité, qui me dit autre que la bête, mais c'est la bête elle-même qui, singerait-elle l'humanité avec des bras et des mains, peut-être avec une sorte de visage, dit toujours cette différence sans la dire et en ne disant rien. Ce silence vaut plus qu'un discours : tenant lieu du discours de l'homme sur l'animal, il exhibe l'impossibilité animale de parler, et, du côté de l'homme, une autre impossibilité qu'il faudrait peut-être faire voir. Pourquoi l'homme, déniant en être l'inventeur, laisse-t-il à l'animal le soin d'affirmer sa différence 33 ?" Aujourd'hui, si on tient à faire parler les lions ("un lion pourrait parler, nous ne pourrions pas le comprendre" dit Wittgenstein), on ne cherche pas à entendre ses animaux domestiques. On ne veut pas les entendre parler ! Ceux que l'on souhaite écouter, ce sont les singes, mais pas tous : non les monkeys, dont font partie les babouins ou les macaques, mais les apes, les primates dont les chimpanzés, les gorilles, les orangs-outangs 34.

Les déficiences animales se sont métamorphosées en autant de qualités des bêtes. Dans un régime dont on pourrait dire qu'il est celui des passions, les bêtes ne paraissent pas moins pourvues que nous : évidence dans l'expérience, vérité philosophique parfois. L'animal expressif est le successeur - non l'héritier - de l'animal-machine. Il est le témoignage de la force de la nature plus que de l'ingéniosité divine. Il n'est pas l'autre de l'humanité mais son enfance. "Je fus surpris d'abord, écrit Charles Darwin 35, de voir un enfant qui n'avait guère plus de trois mois comprendre déjà la plaisanterie ; mais nous devons nous rappeler combien les petits chats et les petits chiens sont encore jeunes lorsqu'ils commencent à jouer." Les chiens et les chats sont des enfants muets. On parle d'eux comme incapables de produire une parole quelconque mais réceptifs à n'importe quelle marque d'affection et capables de comprendre un discours rationnel et, au besoin, de s'y soumettre. Citons Jouhandeau : "Les animaux, s'ils ne parlent pas, entendent, comprennent parfaitement un certain nombre de mots. Est-ce le ton de la voix qui les ponctue ou l'expression de notre visage qui parle à leurs yeux ? Lorette sait très bien ce que signifie bon, beau, susucre, sousoupe, dodo, promener. [...] Bien plus, je crois Belle et Lorette capables, l'une et l'autre, de suivre des conversations plus compliquées ou pourquoi s'arrangeraient-elles pour nous rejoindre où nous nous réunissons, quand nous avons du monde, toujours tournées vers celui qui parle qu'elles observent, comme à l'affut de ses propos 36 ?"

Ce que la zoophilie promeut comme son expression la plus pure et la plus naturelle, c'est le langage des affects. L'alphabet des masques, de Le Brun, a un bel avenir devant lui. Comment décrypter et répertorier les différentes attitudes de nos animaux familiers ? des chouchous et des minous ? Comment apprendre leurs gouts, leurs préférences ? Comment deviner leur caractère ? Il y a, à la suite sans doute, dans le monde dit occidental, de l'hystérisation de l'enfant, une hystérisation conjointe du maitre, particulièrement de la maitresse, et de son animal favori. Roucoulements, ronronnements, gémissements variés accompagnent souvent les caresses prodiguées à la bête. Le silence des bêtes, selon la belle expression d'Élizabeth de Fontenay, doit être impérativement rompu. La capacité de moduler des sons, qui n'appartient à strictement parler qu'à l'homme et à l'oiseau 37 (ce qui explique la passion pour le chant du rossignol), permet de faire entendre la variété des passions de l'âme : amour, tendresse, tristesse, indignation, joie, colère et autres mouvements internes. Il est remarquable que certains adultes se mettent ainsi, de façon apparemment et évidemment "normale" et "légitime", dans une position d'enfant. Ils reviennent à la "grammaire des grammaires", exclusivement phonatoire, qui présidait à leurs premiers échanges, lorsque, bébés, ils communiquaient avec leur mère. Le son de la voix humaine est si important qu'il servait autrefois dans le briolage, le chant du laboureur accompagnant ses boeufs dans l'effort.

La sensibilité aux animaux ne serait rien sans une sensibilité des animaux. Au langage spécifique des passions s'adjoint la grammaire commune des émotions. C'est elle qui a intéressé Darwin, qui a consacré une étude à L'Expression des émotions chez l'homme et les animaux 38. Il fait observer 39 que le tremblement (des muscles) est, par exemple, un signe manifeste (et involontaire) d'émotion partagée par les êtres humains et les "animaux inférieurs". Plus généralement, les mouvements du corps participent de cette expressivité des passions. "Je n'ai guère besoin de faire remarquer d'avance, écrit-il 40, que les mouvements ou les changements dans une partie quelconque du corps - comme l'agitation de la queue chez un chien, les renversements des oreilles vers l'arrière chez un cheval, le haussement d'épaules chez un homme, ou la dilatation des vaisseaux capillaires de la peau - peuvent tous également servir à l'expression." Les chiens aussi sautent de joie 41 !... Les animaux souffrent aussi et la figure de l'animal souffrant est centrale dans les rapports affectifs aux animaux familiers. Darwin décrit ainsi un chien "en proie à une terreur extrême" et observe chez lui "tous signes semblables à ceux que l'on voit chez un homme en proie à la terreur".

Lorsque, au milieu du XVIIIe siècle, Georges Louis Leclerc, comte de Buffon, intendant du jardin du roi, entreprend la rédaction, et la publication, de sa fameuse Histoire naturelle, il consacre une partie de son ouvrage à un "Discours sur la nature des animaux 42" dans laquelle il décrit, plus que ses observations (car il est notoirement connu que Buffon préférait les "vues de l'esprit" aux observations), son admiration pour les animaux. À ses yeux, "tout ce qu'il y a de bon dans l'amour appartient donc aux animaux tout aussi bien qu'à nous, et même, comme si ce sentiment ne pouvait jamais être pur, ils paraissent avoir une petite portion de ce qu'il y a de moins bon, je veux parler de la jalousie 43". Dans ce courant qui, loin des animaux-machines, transforme les bêtes en animaux sensibles, Buffon va même jusqu'à considérer que les animaux n'éprouvent pas seulement des sentiments naturels, comme la peur, la colère, l'horreur, l'amour et la jalousie, mais aussi "ils ont encore des passions qui leur sont communiquées, et qui viennent de l'éducation, de l'exemple, de l'imitation et de l'habitude : ils ont leur espèce d'amitié, leur espèce d'orgueil, leur espèce d'ambition". À tel point que "la nuance entre eux et nous est la plus délicate et la plus difficile à saisir 44".

Il apparait donc logique que toute zoophilie conséquente intègre la volonté de ne pas faire souffrir les animaux, de ne pas accepter la douleur généralement muette des bêtes. "La question n'est pas : peuvent-ils raisonner ;? Ni : peuvent-ils parler ;? Mais bien : peuvent-ils souffrir ;?" Il revient à Jeremy Bentham d'avoir posé, en la matière tout du moins, les "principes de la morale et de la législation", qui obligent les hommes à se préoccuper du bien-être de tous. Cette limite fixée au comportement humain apparait comme le pendant de la tentation, si chère à certains enfants, de maltraiter les animaux : arrachage de pattes de mouches, découpage en rondelles de vers de terre, et toutes autres espèces de cruautés. Dans le procès d'un Pierre Rivière, sa façon de traiter les animaux, enfant, fut une pièce à charge pour l'homme qui égorgea sa famille. Faire souffrir : l'enfance (perverse polymorphe) de l'art... Du coup, ne pas être zoophile est, sinon criminel, du moins éminemment suspect. On comprend comment peut naitre l'éloge de la pitié.

Les changements qui se sont produits dans la représentation des animaux, notamment le refus de toute indifférence à leur égard, ont eu pour conséquence de multiples interdictions. C'est au XIXe siècle que les Européens introduisent certaines dispositions juridiques destinées à régler, sur la base de leur sensibilité, la passion quelquefois furieuse des hommes pour les animaux. Les combats d'animaux sont interdits à Paris en 1833. La Société protectrice des animaux est créée en 1824 en Grande-Bretagne, en 1846 en France. Les mauvais traitements aux animaux sont juridiquement prohibés, en France, à partir de la loi Grammont, votée en 1850. Faire souffrir un animal devient délictueux. Bien entendu, hors l'élevage et l'industrie, loin du laboratoire et des tests thérapeutiques, la corrida se trouvera au centre du débat. Faut-il protéger la nature ou défendre la culture ? Lorsque Henry de Montherlant publie Les Bestiaires 45, qu'il rédige en 1925, peu avant d'être blessé en toréant à Albacete (car il se fit initier par le matador Relampaguito dès l'âge de quatorze ans, en 1910), il remercie Gaston Doumergue, président de la République française, d'être intervenu, en 1900, contre l'interdiction de ce divertissement. "Vous êtes parvenu à faire triompher la foi" écrit-il, considérant que la course de taureaux est une religion, le taureau un dieu et la tauromachie une divine passion. Effectivement, quand il s'agit des bêtes, tout se passe comme s'il y avait une alternative [...] : ou bien être sauvage ou bien être domestique (que sont les taureaux ?), et comme si, dans le premier cas, l'arme à feu (le coup de fusil) était, de loin, préférable à l'arme blanche (la pointe de l'épée) 46."

À qui est cette mouche ? 47

"Cependant, parfois, dans le monde où l'on s'inquiète peu des humbles et des faibles, l'attention s'éveille sur les araignées. On se prend d'admiration pour les tissus fins et délicats qu'elles confectionnent. Dans l'Antiquité grecque, où la poésie florissait dans toutes les circonstances, on attribuait à l'araignée, en considération de son travail, une noble origine. Une jeune Lydienne, la gentille Arachné, incomparable dans l'art de tisser, n'avait pas craint de défier Minerve. Aussitôt punie de son imprudence et de son audace, la gracieuse artiste, dit la fable, condamnée à perdre toutes les séductions de la femme, avait été changée en araignée 48."

On bat un enfant... Personne n'a le droit de tout faire de ce qui lui appartient, et de tout faire subir à ceux qui lui appartiennent. Comme il faut bien gérer son bien, il faut, aussi, bien traiter ses animaux. Dans les "économiques" figurent les bêtes, et comme objets vivants de propriété car on peut aussi les posséder morts, empaillés, et comme marchandises 49 mortes ou vives. C'est là que le bât blesse. En effet, lorsque l'animal est proprement élevé au rang de meilleur ami de l'homme, il ne l'est généralement qu'en tant qu'il a un propriétaire et ne se possède pas lui-même. La dissymétrie est choquante. Peut-être faudrait-il commencer par ne pas "s'approprier les animaux"... "Je n'ai ni chien ni chat" signifie-t-il "je n'aime ni les chiens, ni les chats"? Aimer, est-ce avoir ? Quelle sorte d'avoir est-ce là ? Cette bête est à moi : qu'est-ce que cela signifie ? La question est épineuse et éclaire aujourd'hui le lexique de ces petites annonces dans lesquelles il ne s'agit plus d'"acheter" un animal mais de l'"adopter". Adopter : le terme est un emprunt au latin juridique qui provient de optare ;: choisir. Adopter, c'est choisir légalement pour enfant, puis par extension, traiter comme son enfant. Effectivement, l'infans est sans parole. Il est "entre nos mains". Il est aussi, accessoirement, à notre "image". Les animaux domestiques sont donc nos animaux adoptifs. Adopter, c'est aussi ne pas acheter. C'est ne pas acquérir. Autrement dit, tout se passe comme si le rapport à l'animal domestique devait, en principe, éviter les rapports marchands. Et pourtant... Le paiement en argent existe même pour les enfants... Comme le disait Aristote, "la propriété est une partie de la famille, et l'art d'acquérir, une partie de l'économie domestique 50". Tout à fait normalement, l'animal fait partie de la famille, il lui appartient. La publicité, particulièrement télévisuelle, nous le rappelle constamment. Une maison sans bête serait-elle une maison sans âme ?

Donner un statut juridique aux bêtes c'est à la fois en faire des sujets de droit et les assujettir. C'est fixer des limites, car il n'y en a pas dans la nature. C'est, comme le dit Cicéron, séparer la mer du rivage (l'animal de l'humain ?). Cette séparation est double car elle divise les humains des animaux d'une part, en les hiérarchisant ; et d'autre part elle distingue les animaux entre eux, en les discriminant. Il y a ainsi des bêtes dévouées au plaisir (surtout chiens et chats) et des bêtes vouées à la peine (boeufs, chevaux surtout). Comme il y a, aussi, des "dames de compagnie" et des "hommes de peine". Dans les deux cas, l'entière disponibilité est le dénominateur commun. Si la propriété d'un animal vivant ressemble à quelque chose, c'est à l'esclavage, du moins dans sa forme moderne. Pour les esclaves aussi, le sentimentalisme des maitres était de mise. Rappelons-nous Voltaire qui, après qu'une polémique eut lieu sur les mauvais traitements infligés aux esclaves inclut, dans son Candide, un chapitre sur l'esclavage. Beaucoup de propriétaires se vantaient non seulement de bien traiter leurs esclaves (encore faut-il s'entendre sur ce que signifie "bien traiter") mais aussi de les aimer. Pour cela, il fallait les connaitre, individuellement. Parmi les esclaves aussi prévalait la bipartition du "bétail" anonyme, travaillant aux champs dans les plaines du South East, et les quelques "retenus" qu'on avait baptisés à sa guise. On était indifférent à leur origine, ou, en langage commercial, leur provenance, mais attentif à leur physique, leur santé, leurs capacités : leur "utilité". Enfin, ces sujets pouvaient aussi, selon les désirs, devenir des objets sexuels.

Primitivement sauvages, les bêtes ont dû, pour parvenir jusqu'à nos maisons, être capturées, puis vendues. Le rapt est la forme première de l'appropriation. Wanted ;: mort ou vif ! Poursuivre un animal pour le tuer, c'est le chasser. Poursuivre un animal pour le conserver en vie, c'est un safari singulier, un marchandage de la nature : un authentique commerce. Air, terre, mer : la guerre est déclarée aux animaux. On les pourchasse et on les emprisonne. On leur impose notre volonté. On se montre éventuellement bienveillant à leur égard. Ne sont-ils pas à la fois mineurs et ennemis, indigènes et non civilisés ? Que signifie qu'on cherche à les conformer à notre usage ? Sus aux envahisseurs ! La guerre aux (petites) bêtes exige de la force et de la ruse, ainsi que de la technologie : "Ultra-sons, lampes suspendues, spirales, plaquettes qu'on branche, pommades, compresses, aérosols, rien n'y fait, il faut à la fin s'en remettre aux coussins, aux livres ou aux gifles dont on se frappe soi-même lorsqu'on croit à portée le petit vrombissement de stuka qui signale le moustique dans le noir 51." Mort aux rats ! À l'article "mulot" de l'Encyclopédie, en 1765, Jaucourt, qui en est le rédacteur, consigne les faits suivants : "M. de Buffon avait semé quinze à seize arpents de glands en 1740, les mulots enlevèrent tous ces glands et les emportèrent dans leurs trous. On découvrit ces trous, et l'on trouva dans la plupart un demi-boisseau et souvent un boisseau de glands, que ces animaux avaient ramassé pour vivre pendant l'hiver. M. de Buffon fit dresser dans cet endroit un grand nombre de pièges, où pour toute amorce on mit une noix grillée, et en moins de trois semaines on prit treize cents mulots, tant ces rats de campagne sont redoutables par leur nombre, par leur pillage et par leur prévoyance à entasser autant de glands qu'il en peut entrer dans leurs trous." Le récit est édifiant : les bêtes ne respectent pas la propriété privée. Les rats sont des "pillards", d'infâmes voleurs qu'il faut chasser, pourchasser et exterminer. Les hommes préfèrent toujours rendre à César ce qui est à César plutôt que rendre à Dieu ce qui lui appartient. Et pourtant... On pourrait imaginer des droits naturels des animaux... On pourrait reprendre l'antique concept de "lieu naturel" pour en fixer les limites... Il arrive enfin que, au lieu de faire la guerre à certaines espèces, on la délègue, on la fasse faire par d'autres espèces. Comment le chat s'est-il, en effet, imposé en Europe ? S'il a été introduit, c'est pour combattre les rats noirs (rattus rattus) qui se sont généralisés, en Europe, au XIe siècle. Ce n'est qu'après, lors de "l'invasion", en 1727, des surmulots (rattus norvegicus), face auxquels les chats étaient impuissants, que ceux-ci furent admis, de plein droit, sans rien faire, dans les foyers.

Un animal domestique, c'est donc un animal d'abord assujetti à la propriété, c'est un être vivant sur lequel un être humain a des droits, voire des privilèges mais parfois aussi des obligations légales : impôt sur les chiens par exemple (qui apparait en Angleterre en 1796 et en France en 1855). L'animal domestique est donc un genre qui contient plusieurs espèces, celle des animaux de compagnie, mais celle aussi des animaux de la ferme. À ce titre, l'animal peut faire l'objet d'une capitalisation. Tel est le principe de l'élevage. La satisfaction apportée par l'animal est donc aussi celle du propriétaire auquel la possession importe autant que l'objet lui-même. Dans ces conditions, l'amour porté aux animaux ne peut être désintéressé ; au contraire, il a l'intérêt pour racine, y compris lorsque cet intérêt s'origine d'une passion. L'intérêt pour les animaux est un intérêt politique et économique pour des choses animées. Le bétail par exemple, qu'il s'agisse de bovins, d'ovins, de caprins ou de porcins, est toujours, dès Homère, synonyme de richesse. Les têtes de boeuf jouent alors le rôle de monnaie d'échange. Et il existe une hiérarchie entre ces catégories : le boeuf est noble, le porc est vil. Qui a jamais entendu parler du sacrifice d'un cochon ? Trop impropre, même chez les Grecs, à la consommation rituelle. Un mouton au minimum, gras si possible, et comme le boeuf, toujours castré ou femelle. Les sacrifices sont, aujourd'hui parfois, esthétiques. Le plasticien anglais Damien Hirst s'est rendu célèbre en tronçonnant des animaux de la ferme, vache, agneau, cochon : de véritables parties des animaux ! 52 Mais n'est-ce pas faire sur la bête ce que les bouchers font habituellement de la viande : une découpe ? Prenons le boeuf, divisons-le en cuisse, aloyau et avant. Dans la cuisse, on trouvera la poire, l'araignée, le mouvant, le gite, le merlan et bien d'autres choses encore !

"Ainsi pouvons-nous apercevoir l'impasse d'un tel amour débordant. La charité sociale, aujourd'hui dirigée vers les animaux, demeure ce qu'elle a toujours été sous le régime industriel : une entreprise de mystification. Si ce battage moral fait recette, c'est qu'il sert à quelque chose, à répéter les valeurs sacro-saintes de propriétaires. Étrangement, ce qui se dit et se déclame par amour des bêtes, se disait par amour des nègres. En terme de statut colonial, le nègre prolonge, étend et alimente le patrimoine du blanc. Puisqu'il n'est pas blanc, malheureusement pour lui, le nègre ne peut être sujet de droit, c'est-à-dire blanc ; mais devenant notre meuble par nature ou notre immeuble par destination, selon les classes du droit civil, il devient du même coup un peu blanc. Le droit civil en fait donc quelque chose, ce n'est pas rien, c'est une chose, à laquelle s'applique le droit des biens." Ce droit réel participe, dans l'optique de Pierre Legendre qui a écrit les lignes citées ci-dessus 53, de "l'hominisation" de l'animal. C'est bien celle-ci qui est à l'oeuvre dans l'ancienne pratique de l'abandon noxal, qui consiste à abandonner, ou l'esclave, ou l'enfant réputé incapable, ou l'animal, agent d'un dommage, à sa victime : manière - quoique absurde - de placer sur le même plan trois statuts juridiquement distincts. Façon aussi, désabusée, de passer du coq à l'âne...

Toujours est-il qu'à examiner ces choses vivantes d'un peu plus près, il faut reconnaitre que les bêtes ne sont pas égales. Quelle équité y a-t-il entre le traitement des poulets, des chevaux, des taureaux qu'on élève, des chiens, des chats, des canaris qu'on garde chez soi ? "Et les araignées, y pensez-vous aux araignées ? Voilà pourtant une espèce persécutée, peut-être même dans la conformité aux vieux principes énoncés par la science des araignées, science presque occulte. Moi, j'en ai marre, littéralement marre, de l'injustice écologiste, qui fonctionne désormais selon des méthodes de casuistes, en évitant soigneusement d'aborder le fond de l'affaire 54." L'exaspération de Pierre Legendre a pour objet la tartufferie de bien des "défenseurs" des animaux qui n'envisagent de protéger le faible que dans une déontologie de propriétaires et qui ne voient aucune contradiction entre combattre les invasions de criquets et protéger les derniers loups européens.

Ces questions, en effet, ne sont pas tant des questions morales que des questions politiques. Les premières concernent les relations interindividuelles et l'on voit mal comment on pourrait parler, proprement, de "relation" entre une bête et un être humain. Les secondes concernent l'espace commun, qu'il soit occupé par des personnes ou par des choses, qu'il soit public ou privé. C'est politiquement qu'une espèce est décrétée dangereuse, pour les récoltes, pour l'élevage d'une autre espèce ou pour la santé de l'homme. C'est politiquement, pour des raisons de santé publique, c'est-à-dire de gestion des risques et d'économie de moyens que l'on pourchasse les chiens susceptibles, et donc suspects, d'être enragés. Leurs propriétaires, dénommés maitres, se mobilisent : un chien errant n'est pas sans domicile fixe, un chien sans laisse n'est pas sans maitre.

Or il se trouve que tous les animaux ne sont pas appropriables. À qui est cette mouche ? Quelle vanité que la propriété !... L'animal de laboratoire est, en ce sens, l'antithèse de l'animal domestique. On ne peut pas le posséder. À défaut, on se livre sur lui à d'incertaines et improbables expérimentations. Ce qui s'exerce alors est un autre type de maitrise, moins affectif mais plus intellectuel, moins ignorant mais plus savant, à la fois moins risqué et plus profitable. Qui ne se souvient avoir "étudié", dans son enfance, les réflexes de la grenouille ? Quel étudiant en pharmacie a-t-il oublié les brulures infligées à des cohortes de rats blancs pour "tester" les antalgiques ? Certains diront que ces pratiques barbares sont en voie de disparition. Rien n'est moins sûr... Récemment, d'éminents "chercheurs" ont rendu des rats toxicomanes, accros à la cocaïne, pour analyser les mécanismes de l'addiction. Des singes ont été transformés (par blocage de la dopamine) pour ne jamais interrompre leur activité : des singes dopés au travail... Workaholic... Qui dit mieux ?

Il est certain que ce qui se trouve ici engagé est moins une certaine vision de l'animal qu'une certaine image de l'homme... dans laquelle la maitrise - qu'il s'agisse de la maitrise de soi, de la maitrise de ses instincts, de la maitrise d'une langue ou de la maitrise d'un véhicule quelconque - est... le "maitre mot". Sur l'animal domestique, par exemple, seul le "maitre de maison" a de l'autorité. Cette maitrise va loin, ses voies sont impénétrables... La zootechnie a produit des miracles. Depuis toujours, les hommes ont cherché à transformer les bêtes. Ils ont, par exemple, modifié (dire artificiellement est un pléonasme) la taille de certains animaux. Certains sont aujourd'hui devenus géants : les bovins d'Europe occidentale. Leur poids a quadruplé (200 kg en 3500 avant notre ère, 800 kg aujourd'hui). D'autres ont été transformés en nains. Pour se limiter aux chiens, citons les bichons (XVIe siècle), les carlins (XVIIe siècle), les pékinois et les whippets (XIXe siècle). Desmond Morris fait observer que la tendance est de développer les races de chiens pesant le poids d'un bébé. On peut donc adopter un loulou de Poméranie qui pèse le poids d'un nouveau-né (2,6 kg). On peut aussi adopter un shih tzu de 6 kg, ce qui correspond au poids d'un nourrisson. On peut enfin porter son choix sur un teckel (9,5 kg) qui est l'équivalent en poids d'un enfant d'un an. On fait en sorte qu'ils conservent, ad vitam aeternam, les caractéristiques d'un chiot 55. Inutile et incertaine maitrise...

L'animalité érotique

"Money donne l'exemple d'un couple de chimpanzés en captivité dont la léthargie sexuelle désespérait les propriétaires du zoo. La présentation de films érotiques qui mettaient en scène des chimpanzés déclencha chez eux une intense excitation sexuelle et les réveilla de leur torpeur amoureuse 56."

C'est bien pourquoi l'animal peut se prêter à une érotologie 57. Car l'animal domestique échappe entièrement à l'empire des besoins : il est un objet de luxe, destiné au plaisir exclusif de son possesseur. En voilà qui vont courir avec leur chien, leur "fidèle compagnon". En voilà d'autres qui dorment avec leur chat, apprécié pour son "indépendance". Certains s'aventurent plus loin, jusqu'à ce qu'autrefois on nommait bestialité. Celle-ci suppose, comme toute perversion, l'abolition de toute altérité. Le divin marquis nous en a suffisamment fait la leçon. Un animal se prête à tout : c'est bien un individu, mais ce n'est ni une personne, ni un autre. Un animal ne peut que se plier à tous les fantasmes, à tous les désirs, à tous les caprices. Peut-il dire non ? L'animalité est donc condamnée à être mise en scène, scénarisée sur l'écrin noir des images des hommes. Elle est ambivalente : à la fois divine et diabolique. Qui veut tuer son chien l'accuse de la rage... Les chiens, pour domestiques qu'ils se montrent, peuvent parfois dévoiler ce qui sera identifié comme une sauvagerie : voleurs, carnassiers, cannibales, batailleurs, passant sans transition de l'ordre au désordre. En effet, il n'y a d'ordre, en tous les sens de ce terme, qu'humain.

La photographie est, à cet égard, particulièrement diserte. Helmut Newton montre, sur un cliché de 1975 58, "Vibeke chevauchant l'ours mécanique de son mari". Une femme vêtue de "dessous" noirs, portant des lunettes fumées, "chevauche", sur un lit aux draps bleus, un ours empaillé qui, gueule largement ouverte, tient entre ses pattes de devant un sceptre, une énorme cane, enfin, un long bâton. La femme regarde derrière elle. À gauche, un téléviseur fonctionne. Ce qui se déroule sur l'écran reste indistinct. Autre exemple (ils abondent chez Newton) : "Dans un jardin près de Milan 59", une femme aux cheveux courts, blond platine, portant culottes et chemise ouverte sur seins nus, menace (apparemment assez mollement) un gros boxer, qui, contre un tronc d'arbre gigantesque, enserre ses jambes de ses pattes. C'est non seulement toute une tératologie, mais aussi tout un bestiaire érotique qu'on retrouve dans les travaux de Joel-Peter Witkin. "Apollon et Daphné" 60, par exemple, "photographiés" à Los Angeles en 1990, est l'image, à l'inverse, d'une bestialité horrifiante et horrifiée. L'initiative en effet, ne parait pas revenir à l'être humain (pourquoi l'artiste a-t-il choisi, en l'occurrence, une femme naine ?...) mais à la bête, au bouc, au dieu animal qui, de ce fait, s'apprête à perpétrer un viol. Daphné hurle (on l'entend presque), elle est terrifiée. Que seraient les bêtes si elles nous ressemblaient ?... Plus classiquement (quoique...), et jouant sur le registre de l'activité et de la passivité sexuelles, l'"Eunuque"61, du Nouveau-Mexique (1983) se fait presque sodomiser par un chien en pleine possession de tous ses moyens. Witkin est du reste extrêmement satisfait de ce cliché 62, car il a réussi à prendre le chien "sur le vif". L'eunuque, quant à lui, porte des seins factices et à genoux, masqué et consentant (masqué car consentant ?) attend la saillie. Le plasticien ukrainien Oleg Koulik 63, qui débuta en peignant des singes morts, a exploité plus crument cette veine en exposant et exhibant sans fard le penchant sexuel pour les animaux. Il s'est mis en scène avec eux, dans les situations les plus scabreuses. Tout autant que sexuels, les animaux sont sexués. À quoi les dresse-t-on ?

L'attraction, ainsi déterminée voire surdéterminée, pour les animaux ne date pas d'hier. Elle est une constante universelle. Et l'animal est toujours mythologique. On sait combien l'âne (si doux, marchant le long des houx...) est porteur de tout ce qui, pour un être humain, s'apparente à la virilité 64. L'âne est dionysiaque : il est grossier, lubrique, paresseux, têtu, ridicule, obstiné. Il est, comme chez Apulée, un être de métamorphose. C'est un animal mystique. Ce dont les photographies d'aujourd'hui témoignent, c'est ce qu'ont raconté nos anciens mythes, à commencer par les Métamorphoses d'Ovide. En effet, ce qui caractérise l'homme, par rapport au poisson ou au singe par exemple, c'est qu'il se métamorphose tout à fait sensiblement, non seulement dans le processus du vieillissement mais aussi dans celui de la sexuation, de la "génitalisation". Les seins viennent aux femmes et... l'érection transforme le pénis flaccide en phallus avide. La différence entre hier et aujourd'hui tient à ce que, en exhibant cette réalité sans toujours la jouer 65, on rend de facto la transgression licite.

Dans cet amour prononcé et affirmé pour certaines bêtes sélectionnées pour l'agrément de leur compagnie, il faudrait reprendre l'antique distinction de l'éraste et de l'éroumène. Aimer aimer et aimer être aimé : telles sont les deux modalités distinctes de l'amour comme les Grecs le définissent. Il s'agit, bien entendu, d'une relation entre semblables. L'exportation progressive de cette relation à d'autres êtres se double par conséquent, nécessairement, d'une "similarisation" c'est-à-dire d'une identification. En d'autres termes, on ne peut aimer un animal que dans l'identification à l'animal 66. Que celle-ci se fonde sur des éléments réels ou qu'elle repose sur des projections imaginaires ne change rien au fait lui-même. Il y a là non seulement une hominisation de la bête mais une animalisation (et, peut-être, un abêtissement) de l'homme. Le gout pour l'exclusivité qui anime la majorité d'entre nous fait de nous des éroumènes, aimant, dans l'amour, être aimé. Quelle place irremplaçable a donc l'animal de compagnie : "il n'écoute que moi", "il est le seul à me comprendre" (en silence) !

Les renversements sont dans l'"ordre des choses". Sauvage, l'animal se domestique. Domestique, il redevient sauvage. Désexualisé, il est une compagnie qui convient aux enfants. Sexuel, il participe à des "jeux d'adulte". S'il est un personnage de "scénario", comme chez Newton, il est un partenaire "naturel", comme chez Kulic. Il est alors le représentant d'une intimité qui tente de mettre bas les masques. Il est la figure d'une sexualité qui abolit les "caresses", c'est-à-dire les "gestes", pour ne conserver de l'"acte sexuel" que ses "mouvements"67. Il est l'incarnation d'une quête du "naturel" dans un monde qui l'a, depuis longtemps, aboli (et désacralisé). Les amis des bêtes cherchent à être eux-mêmes. Ils cherchent un avoir propre. Ils cherchent une "prise". Ils poursuivent, comme Frédéric Rossif, le cinéaste animalier, un "paradis perdu". À la question : "Pour vous, ce monde animal, quand vous le regardez, cela correspond-il à une délivrance ?", le réalisateur répond : "C'est vivre en délivrance. Surtout, c'est vivre sur quelque chose de non enseigné. Pour moi, les animaux, comme l'a si bien dit Bachelard, sont nos plus anciens compagnons du songe. En les filmant, je filme un rêve perdu, un rêve qui remonte à des millénaires, à bien avant la période dite historique. Je vais à l'écoute de l'amour, du cri profond, à l'écoute de la mort, à l'écoute du bois, de l'eau, des rythmes. Car il y a eu un masque, des masques, des murs de dressés, des circonstances historiques, qui ont tous été un continuel détournement de notre animalité  68."

Cette animalité (qui est, bien sûr, une représentation) est véritablement un rêve érotique. C'est, à l'inverse de ce que les faits manifestent, non la marque d'une maitrise mais le signe d'un abandon, d'un abandon rêvé, d'un abandon imaginé. De l'impossibilité de se défaire de soi... 69 L'érotisme est peut-être la seule signification que peut avoir pour nous l'animalité. C'est bien tout l'effort d'un Bataille qui ne fait intervenir l'animal, et l'animalité, que pour donner un contenu ou une concrétude à la notion de transgression. Dans L'Érotisme 70, publié en 1957, il relie l'interdit et la séparation de l'homme d'avec l'animal et écrit : "Du moment où les hommes s'accordent en un sens à l'animalité, nous entrons dans le monde de la transgression, formant, dans le maintien de l'interdit, la synthèse de l'animalité et de l'homme, nous entrons dans le monde divin (le monde sacré71." Mais c'est au prix d'une dialectique de pacotille qu'il parvient à articuler humanité et animalité...

La conséquence de cette animalité érotique concerne la viande ! Dans un très beau livre consacré aux abattoirs du pays de l'Adour 72, Noélie Vialles pose crument la question : qu'est-ce que la viande ? Elle montre que seul un traitement de la chair peut dissocier la viande de l'animal. "Tout d'abord, écrit-elle, et cela dérive directement de la mise à mort par la saignée, la viande n'est pas l'animal, ni même son cadavre. De la désanimation, qui consiste à ôter l'anima, le principe vital, résulte un corps exsangue, qui seul pourra être préparé pour l'alimentation humaine. Ce corps exsangue est, de plus, désanimalisé : c'est le sens de l'habillage, qui consiste, littéralement, à dépouiller le corps de son animalité 73." Dans ce processus de désincarnation, il faut ajouter la désexualisation qui en est corrélative, et qui constitue la deuxième condition de possibilité d'une consommation alimentaire des animaux d'élevage. Le vocabulaire ne retient que veaux et agneaux, même lorsqu'il s'agit des femelles. Mais surtout, la castration des bêtes les prédispose, selon d'éminents spécialistes, à la boucherie 74. On fabrique donc, à la chaine quelquefois, des animaux sans animalité ! Inversement, le gibier à poils est castré immédiatement après avoir été tué, faute de quoi sa chair aurait "mauvais gout". "Castrer un animal, c'est donc orienter artificiellement l'alchimie du sang vers la graisse plutôt que vers le sperme ou le lait 75." C'est bien pourquoi le taureau de corrida est l'exception qui confirme la règle ! En manger ou pas, consommer, sans vergogne, du sexuel, reste un choix symbolique...

Conclusion : le stade du miroir

"Depuis le temps, donc
Depuis le temps, peut-on dire que l'animal nous regarde ?
Quel animal ? L'autre.
Souvent je me demande, moi, pour voir, qui je suis - et qui je suis au moment où,
surpris nu, en silence, par le regard d'un animal, par exemple les yeux d'un chat,
j'ai du mal, oui, du mal à surmonter une gêne.
Pourquoi du mal ? 76"

L'expérience cruciale que raconte et qu'analyse Jacques Derrida dans son "L'animal que donc je suis", qui ressemble, par plaisanterie 77, au Cogito cartésien, fait du chat du philosophe, un animal domestique, l'agent d'une réflexion singulière. Qui n'a jamais, en effet, regardé le regard d'un animal ? Qui n'a jamais, en l'espèce, ressenti une impression bizarre ? Pas forcément de la gêne, non, mais le sentiment d'être observé, en silence, par quelqu'un. Aussi Derrida prend-il soin de souligner que son chat, le familier, le domestique, celui qui est dans la maison et dont il est bien, à cet égard, le maitre, est un chat réel, non une "figure" de chat. "Il n'entre pas, écrit-il, dans la chambre en silence pour allégoriser tous les chats de la terre, les félins qui traversent les mythologies et les religions, la littérature et les fables 78." C'est tellement un chat qu'en réalité, c'est une petite chatte, non Le Chat. Lui aussi, Le Philosophe, est un homme réel, à poil dans sa chambre, sortant de sa salle de bains, ce qui ne l'empêche pas, par ailleurs, de penser ! Ce n'est pas une "figure" de philosophe. À chacun son poële !

Il est certain que cette expérience, à la fois si banale et si singulière, aucun philosophe sérieux ne l'a jamais évoquée car c'est une expérience ridicule. C'est même assez comique. Personne n'a jamais dit, dans un livre de philosophie honorable, ce que c'est qu'être avec un animal (seul avec un animal ? 79). Et pourtant... "Quels sont les enjeux de ces questions ? On n'a pas besoin d'être expert pour prévoir qu'elles engagent une pensée de ce que veut dire vivre, parler, mourir, être et monde comme être-dans-le-monde ou comme être-au-monde, ou être-avec, être-devant, être-derrière, être-après, être et suivre, être suivi ou être suivant, là ou je suis, d'une façon ou d'une autre, mais irrécusablement, près de ce qu'ils appellent l'animal 80." La difficulté qui apparait ici, et qui n'est pas celle que relève Derrida, à l'occasion de ce qui serait un vivre ensemble de l'homme et de l'animal, c'est que tout se passe comme si l'animal était "absent", comme s'il avait "disparu".

Ce que je vais essayer de penser peut être choquant mais enfin... L'expérience "montre", il est vrai qu'elle "apprend" beaucoup de choses et non des moindres, qu'on peut vivre "avec" un "absent" - disons plus crument quelqu'un de mort - et qu'on mesure alors combien il est inassignable. Il est quelqu'un mais personne à la fois. Il a bien un "esprit", à tout le moins, mais inatteignable. Il n'est ni pure objectivité ni réelle subjectivité. Cette expérience est subjective : tout se passe dans la tête ! Avec un animal, c'est pareil, mais physiquement. Reste à savoir ce que physiquement veut dire, qu'est-ce qu'un corps animé, qu'est-ce, pour finir, qu'être vivant 81. En cela, l'animal domestique, notre amie la bête nous fait traverser (?) le miroir : "Mais moi, qui suis-je ?"

Évoquer ici le stade du miroir, ce n'est pas seulement partir de l'expérience d'un regard croisé et d'un silence partagé, d'une expérience singulière, d'une identification primordiale. C'est aussi prendre en compte, sur le plan collectif de la société et sur le plan universel de l'humanité des "liaisons dangereuses". Nous sommes tous, à des degrés divers, dans des formes variées, avec des sentiments différents, avec des intérêts divergents, "liés" aux animaux. Que nous les mangions, que nous jouions avec eux, que nous les élevions, que nous les protégions, que nous les exploitions... nous ne vivons pas sans eux. Ce n'est donc pas seulement notre "existence" personnelle mais aussi notre "vie" qui est en jeu : tout notre "être". Et même la vie s'institue : vitam instituere disaient les Romains. Parler du stade du miroir, c'est aussi considérer "l'individu comme espèce", selon la formule de Claude Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage ;82. Examinant tous les "noms d'oiseau 83", Lévi-Strauss compare les oiseaux, les chiens, le bétail et les chevaux (de course) : comment sont-ils nommés ? C'est ainsi qu'il en déduit que "lorsque le rapport entre espèces (l'humaine et l'animale) est socialement conçu comme métaphorique, le rapport entre les systèmes de dénominations respectifs prend le caractère métonymique ; et quand le rapport entre espèces est conçu comme métonymique, les systèmes de dénominations assument un caractère métaphorique84". Ces animaux, par conséquent, ne sont pas animaux :: ils sont humains ou inhumains. Les oiseaux sont des "humains métaphoriques", les chiens des "humains métonymiques : ", parce qu'ils "évoquent" la société humaine par "leur propre vie sociale (que les hommes conçoivent comme une imitation de la leur)". Leurs noms relèvent de la langue. Le bétail est un "inhumain métonymique : ", et les chevaux de course sont des "inhumains métaphoriques : ", parce que "sans vie sociale propre, ils (font) partie de la nôtre". Leurs noms relèvent de la parole. Les animaux appartiennent donc à une autre scène dans laquelle c'est moins l'animalité de l'animal qui intéresse l'homme que sa propre humanité qui est en jeu. C'est pourquoi certains, dont d'éminents "primatologues 85", s'égarent, dans leurs recherches sur la guerre et la paix, dans des réflexions sur la nature et la culture. Au moins, à défaut de savoir, reviennent-ils chargés de connaissances, ayant exploré l'univers des animaux autres (et non des autres animaux), des animaux naturels, des bonobos par exemple. D'aucuns ont "vu des macaques à longue queue courir vers leur piscine pour menacer leurs propres images dans l'eau ; une douzaine de singes survoltés se sont unifiés contre "l'autre" groupe dans la piscine 86"...

À Irène Schavelzon, qui aimait son chat.


(1) Hémery Axel, L'Opuscule inavouable de Wackenroder, L'OEil du griffon, 1995, t. IV, p. 17. Si l'on ne peut se prononcer sur la question, signalons toutefois qu'Asuka, une femelle chimpanzé âgée de trois ans vient d'exposer une cinquantaine de ses toiles à Tokyo. Le vernissage a eu lieu le 19 septembre dernier (agence Reuters du 20 septembre 2004).

(2) Il n'est pas ici possible de reprendre toutes les observations fécondes des membres du groupe Cobra. On se reportera au livre de Françoise Armengaud, Bestiaire Cobra - Une zoo-anthropologie picturale, publié aux éditions de la Différence en 1992. "Je rêve, poursuit Karel Appel, de voir un jour un grand animal préhistorique, comme un dinosaure, qui aurait de son énorme patte peint un être humain.", p. 141.

(3) Toute ressemblance avec des personnes connues et des faits réels serait purement fortuite.

(4) Reproduit dans le "Bestiaire" auquel la revue de photographie Camera a consacré, à l'hiver 1991, son numéro 9.

(5) L'histoire que raconte le sculpteur est la suivante : dans les années soixante-dix, un jour qu'il se promenait dans la campagne anglaise, Barry Flanagan rencontra "un lièvre très à l'aise, bondissant d'est en ouest dans les Sussex Downs". Dès lors, le lièvre devint son fétiche. Leaping Hare est le premier lièvre en bronze qu'il réalisa, en 1980.

(6) En Kabylie, comme à Madagascar, il existe, communément, des serpents familiers. En France, en revanche, les reptiles ne constituent que 1 % des animaux de compagnie.

(7) Il y a en France 57 millions d'animaux de compagnie pour 60 millions d'habitants. La dépense moyenne par animal est de presque 400 euros par an.

(8) Léonard de Vinci, Portrait de femme à l'hermine (Cecilia Gallerani), Musée de Cracovie (Pologne), collection du prince Czartoryski.

(9) Jouhandeau Marcel, Animaleries, Paris, Gallimard, 1961.

(10) Ibid., p. 50-51. Plus loin, p. 89 : "Quand je prends Lorette sur mes genoux, plus elle m'aime et plus elle se presse contre moi, si bien que je puis mesurer le poids de sa tendresse qui s'ajoute au sien. Plus pesante elle se fait, c'est pour me signifier son amour, en aggravant sa présence."

(11) Les Indiens d'Amérique ont un intérêt particulier pour les coyotes. C'est pourquoi l'artiste en a choisi un, affirmant dans cette performance symbolique : "I like America and America likes me" ("J'aime l'Amérique et l'Amérique m'aime"). C'est à cette performance, et à ce titre, qu'Oleg Koulik (ou Kulic) fera référence lorsque, en 1997, il aboiera dans une cage (dans une galerie new yorkaise), dix heures par jour, intitulant son action "I bite America and America bites me" ("L'Amérique me bouffe la tête, je lui arrache la gueule").

(12) Je fais ici référence à la thèse que Carl Schmitt développe dans La Notion de politique publié chez Calmann-Lévy en 1972, p. 66-67 : "La distinction spécifique du politique, à laquelle peuvent se ramener les actes et les mobiles politiques, c'est la discrimination de l'ami et de l'ennemi. [...] Le sens de cette distinction de l'ami et de l'ennemi est d'exprimer le degré extrême d'union ou de désunion, d'association ou de dissociation [...] Il se trouve simplement qu'il (l'ennemi politique) est l'autre, l'étranger, et il suffit, pour définir sa nature, qu'il soit, dans son existence même et en un sens particulièrement fort, cet être autre, étranger, et tel qu'à la limite des conflits avec lui soient possibles qui ne sauraient être résolus ni par un ensemble de normes générales établies à l'avance, ni par la sentence d'un tiers, réputé non concerné et impartial."

(13) Apprivoiser c'est à la fois rendre privé et familier. Dresser c'est rendre droit et, par extension, rendre conforme à un certain usage. Quelquefois, il s'agit de "dompter" la bête.

(14) Lorsque Émile Benveniste réfléchit sur "l'homme dans la langue", il commence par faire observer que "le verbe est, avec le pronom, la seule espèce de mot qui soit soumise à la catégorie de personne [...] Dans toutes les langues qui possèdent un verbe, on classe les formes de la conjugaison d'après leur référence à la personne, l'énumération des personnes constituant proprement la conjugaison". Benveniste Émile, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1966, coll. "Tel", t. I, p. 225 et suiv.

(15) Walser Robert, Les Enfants Tanner, trad. Jean Launay, Paris, Gallimard, 1992, coll. "Folio", Postface, p. 342.

(16) Deleuze Gilles, Guattari Félix, Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 294.

(17) C'est chez Uexkull, qui développe l'idée d'une Umwelt de la tique, que Deleuze a puisé son amour, du moins son intérêt, pour cette petite bête. Dans "Le vivant et son milieu", Canguilhem reprend la description de la "patience" de la tique : "La tique se développe aux dépens du sang chaud des mammifères. La femelle adulte, après l'accouplement, monte jusqu'à l'extrémité d'un rameau d'arbre et attend. Elle peut attendre jusqu'à dix-huit ans." Seule l'odeur de beurre rance d'un animal passant sous l'arbre peut la faire bouger... Canguilhem Georges, La Connaissance de la vie, Paris, Vrin, 1975, "Le vivant et son milieu".

(18) Je fais ici référence au fameux "devenir animal" de Gilles Deleuze, et au premier article de L'Abécédaire, l'entretien avec Claire Parnet (filmé par Pierre-André Boutang) : "A comme Animal".

(19) Voir Digard Jean-Pierre, "La compagnie de l'animal", dans Cyrulnik Boris (dir.), Si les lions pouvaient parler, Essais sur la condition animale, Paris, Gallimard, 1998, coll. "Quarto", p. 1044.

(20) Voilà qui ne concerne pas seulement les animaux de compagnie mais, aussi, dans certaines régions du monde, le bétail. "Dans les sociétés de pasteurs nomades, le parallélisme entre famille et troupeau est une constante. [...] Ce parallélisme est si étroit, chez les Nuer du Soudan, qu'à chaque personne correspond, y compris au niveau des noms, un animal du troupeau, et que les bovins, comme les hommes, ont leur généalogie. Chez les Peuls Wodaabe du Niger, il y a une correspondance presque exacte entre les lignages humains et les lignées de bovins ; les uns et les autres se constituent, se développent et disparaissent en même temps." C'est ce que fait observer Jean-Pierre Digard, art. cité, p. 1038.

(21) Agamben Giorgio, L'Ouvert, de l'homme et de l'animal, trad. Joël Gayraud, Paris, Rivages, 2002, particulièrement p. 86 et suiv. Voir aussi Élizabeth de Fontenay, Le Silence des bêtes - la philosophie à l'épreuve de l'animalité, Paris, Fayard, 2004, chap. XVII, section 3, "des vies sans existence" qui est un commentaire de Heidegger.

(22) Ibid., chap. XV, p. 109.

(23) Canguilhem Georges, "Le vivant et son milieu", op. cit. On lira avec profit la mise au point (p. 137) qu'effectue le philosophe à propos de Darwin, montrant qu'à ses yeux, c'est le rapport biologique d'un vivant à d'autres vivants qui prime sur celui d'un vivant à "son milieu".

(24) Ibid., p.141.

(25) "Un vivant, ce n'est pas une machine qui répond par des mouvements à des excitations, c'est un machiniste qui répond à des signaux par des opérations." écrit Canguilhem, ibid., p. 144.

(26) Elias Norbert, La Société des individus, trad. Jeanne Etoré, Paris, Fayard, 1991.

(27) Ibid, p. 69.

(28) Ibid, p. 103. Il écrit en effet : "Même les animaux sont différents les uns des autres, les hommes le sont donc aussi - par "nature". Mais cette différence biologique, héréditaire, est autre que la différence de forme et de structure de la commande psychique du comportement de l'adulte que nous exprimons par la notion d'"individualité". Répétons-le : un homme qui ne grandirait pas dans le cadre d'une société humaine ne parviendrait jamais à ce type d'individualité, pas plus qu'un animal.", ibid., p. 102-103.

(29) "Il semble que règne chez les moralistes, écrit Nietzsche, la haine de la forêt vierge et des climats tropicaux, et qu'il faille à tout prix discréditer "l'homme tropical" en le présentant comme une forme morbide et dégénérée de l'homme, ou comme son propre enfer et son propre bourreau. Et tout cela pourquoi ? Au profit des "zones tempérées"? Des "hommes modérés"? Des "hommes moraux"? Des médiocres ? À mettre au chapitre de "la morale de la peur". Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, § 197.

(30) Cyrulnik Boris, Mémoire de singe et paroles d'homme, Paris, Hachette, 1983, p. 29 et suiv.

(31) Buffon, Discours sur la nature des animaux, Paris, Rivages, 2003, p. 94. Ce qui est remarquable, c'est la permanence de l'image : le chien est, de tous les animaux, l'incarnation de la vertu. Il apparait même, si l'on peut dire, naturellement chrétien ! Le chien est, dans ses qualités, masculin quand le chat est, dans ses caractères, féminin. Tels sont du moins les axes de nos représentations communes de ces deux espèces. Question péché, voir Le Péché, la Bête et l'Homme (Bouvet J.-F. (dir.), Paris, Seuil, 2003) qui "fourmille" d'exemples et d'anecdotes.

(32) Qui dit mieux, sur le sujet, que Lewis Carroll ? Dans Alice au pays des merveilles il écrit : "Les chattes (Alice en avait déjà fait la remarque) ont une très mauvaise habitude : quoiqu'on leur dise, elles ronronnent toujours pour vous répondre. Si seulement elles ronronnaient pour dire "oui" et miaulaient pour dire "non", ou si elles suivaient une règle de ce genre, de façon qu'on puisse faire la conversation avec elles ! Mais comment peut-on parler avec quelqu'un qui répond toujours pareil ? Cette fois, la chatte noire se contenta de ronronner ; et il fut impossible de deviner si elle voulait dire "oui" ou "non". [...] N'est-ce pas Victor de l'Aveyron qui, lui aussi, fut incapable d'atteindre à la conversation et ne put prononcer le mot "lait" qu'en toutes circonstances, au grand désespoir de son éducateur, le bon docteur Itard ?" Carroll Lewis, Alice au pays des merveilles, trad. J. Papy, éd. J. Gattégno, Paris, Gallimard, 1994, coll. "Folio", p. 340.

(33) Dans ses "Éléments pour une zoologie philosophique" (Critique, août-septembre 1978, n o 375-376, p. 673), Jean-Louis Poirier évoque pour commencer l'anecdote suivante. Lorsque le cardinal Melchior de Polignac découvrit, dans le jardin du roi, un grand orang-outang dans une cage de verre, il lui dit : "Parle, et je te baptise.".

(34) Voir Lestel Dominique, "Les singes parlent-ils vraiment ?", dans Cyrulnik Boris (dir.), Si les lions pouvaient parler, Essais sur la condition animale, op. cit., p. 991 et suiv.

(35) Darwin Charles, L'Expression des émotions chez l'homme et les animaux, trad. Dominique Férault, Paris, Rivages, 2001, "Esquisse biographique d'un petit enfant", p. 209.

(36) Jouhandeau Marcel, Animaleries, op. cit., p. 173-174. Il est remarquable que, dans tout le livre, aucune théorie quelle qu'elle soit, sur les animaux, ne semble appropriée aux propres animaux domestiques de l'écrivain. Régulièrement en effet, les "amis des bêtes" considèrent celles-ci comme des exceptions qui confirment la règle.

(37) Rappelons ces quelques vers du Narcisse de Rainer Maria Rilke, dans leur traduction par Philippe Jaccottet : "Ainsi donc : cela sort de moi et cela se/dilue dans l'air et dans les sensibles bosquets,/cela, léger, m'échappe et cesse d'être à moi/et brille, de ne rencontrer aucun refus."

(38) Darwin Charles, L'Expression des émotions chez l'homme et les animaux, op. cit.

(39) Ibid., p. 92-93.

(40) Ibid., p. 44.

(41) Voir ibid., p. 168.

(42) Buffon, Discours sur la nature des animaux, op. cit.

(43) Ibid., p. 92-93.

(44) Ibid., p. 93-94.

(45) Montherlant, Les Bestiaires, Paris, Gallimard, 1954.

(46) On pourra, sur la question, se reporter à "l'apologie" de José Bergamin dans L'Art de birlibirloque (1930) : "Ce sont ces romantiques sentimentaux de l'utilité qui ne peuvent supporter le toreo et qui, de fait, ne peuvent évidemment le voir ni le comprendre. Et pas davantage l'avaler comme ils voudraient ; l'avaler après l'avoir mastiqué moralement ; car leur goût, leur volonté obstinée d'utilité sont tactiles et appréhensifs. C'est pourquoi ils plaignent le taureau, ils souffrent avec lui, leur sympathie instinctive va à sa passion mortelle, non à l'intelligence immortelle du torero qui se joue de lui. Ils s'identifient pratiquement, sentimentalement avec le taureau, parce qu'il sent et souffre, sans comprendre la ruse et l'esquive intelligente de l'art birlibirloquesque qu'est le toreo. Quiconque n'en peut supporter le spectacle ne pourra jamais comprendre le toreo, non par excès, mais par défaut de vraie sensibilité et de clairvoyance, par besoin romantique d'utilité." Bergamin José, L'Art de birlibirloque, trad. Marie-Amélie Sarrailh, Cognac, Le Temps qu'il fait, 1984, p. 38-39.

(47) À qui est cette mouche ? est le titre d'un tableau d'Ilya Kabakov (1974), représentant, sur fond bleu, une mouche solitaire. La peinture a fait partie de la première exposition personnelle d'Ilya Kabakov au mois de juin 1985, à la galerie Dina Vierny à Paris.

(48) Blanchard Émile, Les Araignées (1886), éditions VillaRose, 2002, p. 23.

(49) Lors du dernier salon "Animal expo", qui s'est tenu au Parc floral de Vincennes en septembre 2004, il fallait débourser 1000 euros pour acquérir la progéniture de Rosco, champion de France et champion international des mâtins espagnols. Toutefois, la vente de chats progresse en France de 5 % par an alors que celle des chiens ne progresse que de 2 %...

(50) Aristote, La Politique, trad. Jean Tricot, Paris, Vrin, 1977, I, 4, p. 34.

(51) Il s'agit d'un extrait (p. 75) de L'Oiseau Nyiro de Jean-Christophe Bailly paru aux éditions La Dogana (Genève) en 1991, dans lequel voisinent l'oie d'Égypte (Alopochen aegyptiacus), la grue couronnée (Balearica pavonina), la fourmi légionnaire (Formica anoma) et bien d'autres bestioles.

(52) Il en a exposé plusieurs pièces lors de la grande exposition londonienne, qui fit beaucoup de bruit : "Sensation" à la Royal Academy of Arts, en décembre 1997. Damien Hirst montrait, entre autres, Some Comfort Gained from the Acceptance of the Inherent Lies in Everything (1996), une vache tronçonnée en douze morceaux (catalogue, p. 96-97) ; Away from the Flock (1994), une nature morte d'agneau (catalogue, p. 98) ; et This little piggy went to the market, this little piggy stayed at home (1996), un cochon coupé en deux dans le sens de la longueur (catalogue, p. 98).

(53) Legendre Pierre, "La différence entre eux et nous - Note sur la nature humaine des animaux", Critique, août-septembre 1978, n° 375-376, p. 859.

(54) Ibid., p. 863.

(55) Voir Digard Jean-Pierre, art. cité, p. 1051.

(56) Vincent Jean-Didier, La Chair et le Diable, Odile Jacob, 2000, p. 224. On ne prête qu'aux riches ! Les animaux sont crédités d'attributs sexuels et d'une sexualité si ardente que les hommes ne reculent devant aucun sacrifice (car je n'imagine pas de chimpanzés réalisant des films érotiques !) pour leur permettre une "sexualité épanouie"...

(57) Jean-Luc Hennig, entre autres, a publié un Bestiaire érotique (Paris, Albin Michel, 1998). "Splendeur, faste, surabondance, tel est à Rome le luxus. Mais le premier sens du mot a dû être : le fait de pousser de travers, et par suite seulement excès. C'est un terme qui s'appliquait à la végétation et qui s'est dit ensuite des animaux. Virgile parle d'un luxurians equus, un cheval qui fait des écarts. Le luxus serait donc un écart, une errance, une profusion des sens, un dérèglement des plaisirs." Telles sont les premières lignes de l'ouvrage.

(58) On en trouve la reproduction (n° 54) dans le "Photo poche" consacré à Helmut Newton chez Actes Sud en 2004.

(59) Reproduction n°18 (1975-1978), ibid.

(60) Photographie reproduite (n° 60) dans le "Photo poche" publié par le Centre national de la photographie en 1991.

(61) Reproduction n° 32, ibid.

(62) Il l'a commenté (ainsi que d'autres) à la Maison européenne de la photographie (MEP), lors de sa dernière visite à Paris, en 2004.

(63) On pourra se reporter à l'entretien accordé par l'artiste à Olga Kabanova, reproduit partiellement dans le supplément du numéro 717-718-719 (29 juillet au 18 août) de Courrier International sous le titre : "Faire parler le chien qui est en soi". "Moi, dit-il, j'ai choisi la voie directe. J'ai livré mon désarroi de peintre qui ne parvenait plus à s'exprimer avec des pinceaux et des couleurs. Un peintre déboussolé, perdu. Qui tombe à quatre pattes et qui n'a plus que des instincts animaux."

(64) Ce qui est vrai de l'âne l'est aussi du cheval, animal très fortement et universellement sexualisé. Comme le disait Aristote, dans son Histoire des animaux, "les chevaux sont les plus lascifs des mâles et des femelles après les humains" (VI, 22). Sur ce sujet, voir le numéro 14 de l'Internationale de l'imaginaire publié chez Actes Sud, coll. "Babel", en 2001, sous le titre Éros et Hippos, en particulier l'article "Mythes et rites" de Marc-André Wagner qui écrit page 71 : "Dès que le cheval entre dans l'univers mental de l'homme, son image est associée à la sexualité. C'est ainsi que, dès le paléolithique, où le thème de l'accouplement n'est, en principe, jamais représenté dans le bestiaire, le cheval fait exception, puisqu'une gravure rupestre de la Chaire à Calvin (département de la Charente) semble représenter un cheval saillant une jument."

(65) C'est-à-dire qu'on représente quelque chose qui n'est pas une représentation comme dans les images mythologiques. Sans doute est-ce là, si ce n'est une ambition de l'art, du moins, sans doute, sa plus grande ambition actuelle.

(66) C'est bien pourquoi c'est une performance "Koulik le chien", qui fit connaitre l'artiste. En avril 1997, Oleg Koulik singe un chien (à quatre pattes, en aboyant et en montrant les dents) à la Deitch Projects Gallery à New York. Il réitéra la performance pendant cinq ans.

(67) C'est une objectivation de la sexualité que l'on retrouve dans d'autres pratiques. Catherine Millet, dans La Vie sexuelle de Catherine M. (Paris, Seuil, 2002) en a donné un large aperçu. Compter, c'est toujours objectiver...

(68) Cet entretien entre Jean-Pierre Barou et Frédéric Rossif est paru, sous le titre "La fête sauvage", dans le numéro de la revue Critique déjà cité (n° 375-376), p. 668-670. Il est remarquable dans le passage que j'ai cité, que la question porte sur le regard, la réponse sur l'écoute. Chez Rossif, montrer, c'est faire entendre. Chez l'interviewer, montrer, c'est d'abord regarder, fasciné... Et, pour le cinéaste, écouter, c'est vivre...

(69) Voilà qui souligne l'impasse de toute maitrise. La sauvagerie ne s'importe pas. Et, quand le maitre (d'un animal domestique) s'abandonne, c'est encore comme maitre. Quand il reste maitre, il peut aussi (comme dans le sadisme) s'abandonner à la maitrise. Ce qui signifie que même la maitrise nous échappe !

(70) Bataille Georges, L'Érotisme, Paris, UGE, 1965.

(71) Ibid., p. 93. Et il poursuit : "Les interdits ne concernent en effet ni la sphère animale réelle, ni le domaine de l'animalité mythique : ils ne concernent pas les hommes souverains dont l'humanité se déguise sous le masque de l'animal. [...] C'est le monde humain qui, formé dans la négation de l'animalité, ou de la nature, se nie lui-même et, dans cette seconde négation, se dépasse sans toutefois revenir à ce qu'il avait d'abord nié."

(72) Vialles Noélie, Le Sang et la Chair, Paris, Maison des sciences de l'homme, 1987.

(73) Ibid., p. 139. L'auteur a alors le bon gout de distinguer "zoophages", qui aiment voir la bête, et "sarcophages", qui n'aiment la viande qu'abstraitement.

(74) Comment dès lors interpréter les bêtes écorchées, la viande qui figure, centralement, sur les toiles d'un Francis Bacon ? Je ne crois pas que les prémices de la boucherie aient été jamais, à son propos, examinées.

(75) Vialles Noélie, Le Sang et la Chair, op. cit., p.142. Le propos se réfère aux analyses de Françoise Héritier-Augé. Il éclaire, pour moi du moins, nouvellement, la prescription alimentaire du judaïsme selon laquelle il ne faut pas mélanger le carné et le lacté. Et il s'accorde parfaitement avec l'interprétation selon laquelle la séparation des aliments est une formulation, en terme de consommation, de la prohibition de l'inceste. On pourra se reporter par exemple à l'article de Francis Martens, "Diététhique ou la cuisine de Dieu", paru dans le numéro 26 de la revue Communications, "L'objet du droit", 1977.

(76) Derrida Jacques, "L'animal que donc je suis", dans M.-L. Mallet (dir.), L'Animal autobiographique, Paris, Galilée, 1999, p. 253. Pour ma part, comme cette expérience m'a, comme on dit, "parlé", je me suis souvenue avoir, en ce genre de circonstances, rompu le silence pour dissiper le malaise...

(77) Comme on parle, en Afrique, de "parenté par plaisanterie".

(78) Derrida Jacques, "L'animal que donc je suis", op. cit., p. 255.

(79) Comme ces femmes qui affirment qu'elles sont "seules" "avec leurs enfants"!

(80) Derrida Jacques, "L'animal que donc je suis", op. cit., p. 261-262. Derrida précise que sa chatte répond à son nom.

(81) Il faudrait commenter en détail le texte de Derrida, car sont mis en relation "animal autobiographie", "être vivant" et "être soi-même".

(82) Lévi-Stauss Claude, La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, chap. VII, "L'individu comme espèce", p. 253 et suiv. Le savant y examine les nominations selon l'absence et la présence, la mort et la vie, et s'intéresse particulièrement aux nécronymes, car "on ne prononce pas le nom des morts" (du moins chez les Penan de Bornéo). Au fil de la plume, il évoque le rituel funéraire de l'adoption, dans le mythe fox, consistant, pour le salut de l'âme du défunt, à traiter l'adopté de la même façon que le disparu. Il en vient alors, puisque les identifications par le nom propre sont faites par la sensibilité, à examiner les façons de nommer les animaux.

(83) "En français, le moineau est Pierrot, le perroquet Jacquot, la pie Margot, le pinson Guillaume, le troglodyte Bertrand ou Robert, le râle d'eau Gérardine, la chevêche Claude, le grand duc Hubert, le corbeau Colas, le cygne Godard...". Lévi-Stauss Claude, La Pensée sauvage, op. cit., p. 266.

(84) Ibid., p. 272.

(85) Voir De Waal Franz, De la réconciliation chez les primates, trad. Marianne Robert, Paris, Flammarion, 1992, p. 23 : "Mon principal objectif est de corriger la triste orientation de la biologie sur la condition humaine. Au cours de cette décennie où la paix est devenue l'intérêt primordial du public, il est fondamental de présenter de plus en plus de preuves que, pour les humains, faire la paix est aussi naturel que faire la guerre."

(86) Ibid., p. 333.

Cahiers philosophiques, n°101, page 18 (04/2005)

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