Les cahiers EPS, n°43 (12/2011)

La motricité durable / I. Le concept mis en pratiques

L'autonomie motrice pour durer

Sylvain Moreau

Le concept de la motricité durable à l'école met en perspective la possibilité pour les élèves de préparer, de bonifier leur vie physique future et, pour les enseignants d'EPS, de leur transmettre les valeurs et outils nécessaires à la gestion de leur vie physique au quotidien, pendant leur activité professionnelle ou de loisir. Ce type d'éducation tend à leur éviter de subir, en dehors de l'école, les conséquences de l'absence de pratique physique ou de son orientation vers des pratiques encadrées qui valorisent surtout des corps esthétiques et mécaniques.
L'école joue son rôle lorsqu'elle permet aux élèves d'acquérir les connaissances qui garantissent la durabilité de leur motricité. L'un des axes de travail du professeur d'EPS porte sur le développement de l'autonomie motrice de ses élèves afin que ces derniers soient, au terme de la scolarité obligatoire, maîtres de la gestion de leurs actions motrices par l'écoute de leur corps, par la capacité d'analyse des ressentis et des effets des différentes formes de pratiques sur leur organisme. L'acquisition de cette autonomie leur permet, en parfaite connaissance de cause, de formuler des choix d'activités par intérêt ou rejet.
Poser la question de la motricité durable, c'est s'interroger sur les capacités de l'individu à gérer son corps et ses actions sur toute la durée de son existence. Il est essentiel d'extraire les composantes fondamentales de l'autonomie motrice pour définir des contenus d'enseignement qui y sont liés. L'objet du présent article traite ce thème et propose des connaissances à faire acquérir par les élèves..

L'autonomie motrice

Une notion à construire

À travers l'apprentissage, l'enseignant offre la possibilité à chaque élève d'acquérir les conduites motrices qui lui permettent une pratique physique s'inscrivant dans la durée et pour laquelle il devient pleinement responsable. L'autonomie motrice est acquise dès lors que l'élève est capable de se gérer par lui-même en tant que personne bio-sociale agissante, détachée de l'adulte, a fortiori de l'enseignant, qu'il a conscience de ses possibilités physiques, et qu'il peut définir les règles de fonctionnement auxquelles il se soumet dont les principales sont :

  • gérer ses ressources, c'est-à-dire apprendre à se préparer à l'effort, à préserver son intégrité physique, à s'économiser tout en restant efficace et à récupérer pendant et après l'effort et plus particulièrement connaître le fonctionnement bio-organique du corps ;
  • s'adapter dans différents milieux en étant capable d'anticiper, de se repérer, de conserver son équilibre ;
  • développer des attitudes personnelles, d'attention de son corps, de maîtrise de ses émotions, de lucidité, de connaissance de soi ;
  • développer des attitudes d'adaptation motrice à l'environnement, en se sécurisant et en s'informant avant de faire des choix, en anticipant la chaîne des conséquences possibles.

Un individu autonome sur le plan moteur s'appuie sur un ensemble de ressources dont les enseignants développent le plus large éventail chez les élèves. En parallèle, ceux-ci apprennent à gérer, organiser, adapter ses ressources afin de les exploiter et de les optimiser au mieux.

La notion d'efficience devient centrale dans l'acquisition de l'autonomie motrice. Le vieil adage selon lequel il faut "s'économiser pour durer" peut ici trouver son application.

L'élève acquiert la compétence à réguler sa dépense énergétique s'il veut poursuivre son effort tout en restant efficace et lucide. Les activités à dominante énergétique comme le demi-fond, la natation ou les sports collectifs par exemple, contiennent cette problématique dont l'appropriation des contenus d'enseignement conduit à l'autonomie motrice.

S'adapter quels que soient les espaces de pratiques, requiert le développement de la capacité à analyser ses propres conduites motrices, en liaison avec la situation vécue, afin d'apporter une réponse juste. Celle-ci est parfois une anticipation motrice ou comportementale au fur et à mesure de l'évolution de l'action.

L'acquisition d'attitudes pertinentes développe le jugement qui permet l'adaptabilité du comportement. Elles s'élaborent autour du sujet lui-même, de son environnement ou de l'action réalisée. Elles guident l'élève et lui permettent de raisonner de façon critique afin de prendre les meilleures décisions au moment souhaité. Elles prennent appui sur le corps sensible qui est sollicité. L'intériorisation d'éléments objectifs et subjectifs comme la fréquence cardiaque, les sensations perçues ou encore la conscience de ses propres limites font l'objet d'un véritable enseignement.

L'élève intègre alors une démarche opératoire qui permet de conscientiser ces indices corporels ou extérieurs dans la perspective de les exploiter dans un avenir plus ou moins proche. L'idée n'est pas de rester sur le repérage d'éléments pour en tirer des conclusions définitives mais bien d'apprendre à les analyser, à les comprendre pour agir de façon adaptée et selon l'évolution de ses ressources.

Les connaissances sur le fonctionnement corporel deviennent essentielles en ce qu'elles représentent un nutriment de la gestion de l'engagement moteur. L'enseignement de l'EPS, en faisant vivre à l'élève un ensemble d'expériences motrices, oeuvre dans le sens de la connaissance de soi et de la compréhension de ses propres fonctionnements. Au collège, et notamment en classe de 5e, une partie du programme de sciences et vie de la Terre traite ce point ("fonctionnement de l'organisme et besoin en énergie", BO spécial n°6 du 28 Août 2008). Elle constitue un levier d'apprentissage dans le cadre d'un travail interdisciplinaire par exemple.

L'autonomie motrice suppose donc l'atteinte de plusieurs objectifs : préserver son intégrité physique, améliorer son potentiel moteur en laissant intacte la faculté de s'adapter à la nouveauté tout en développant des attitudes critiques vis-à-vis de son environnement et de soi-même afin de pouvoir faire des choix de conduites motrices adaptées.

L'autonomie motrice, une exigence institutionnelle

L'institution attend de l'éducation physique et sportive qu'elle "forme [...] un citoyen cultivé, lucide, autonome [...] responsable de la conduite de sa vie corporelle pendant la scolarité et tout au long de la vie [...]" (BO n°5 du 30 Août 2001). L'autonomie motrice apparaît comme une déclinaison de cette grande finalité et peut devenir un objectif institutionnel majeur qui engage chaque élève vers une gestion autonome de ses propres actions.

Le septième pilier du socle commun de connaissances et de compétences fait aussi référence à "l'autonomie et l'initiative" qu'il définit comme la possibilité "[...] d'agir et de choisir en connaissance de cause, en développant la capacité de juger par soi-même" (BO n° 29 du 20 juillet 2006). Différentes connaissances, capacités et attitudes sont répertoriées. Certaines font échos à ce qui peut être mis en oeuvre dans le cadre des leçons d'EPS : connaissance de ses points forts et de ses points faibles, capacités à acquérir des méthodes de travail, à raisonner, à s'auto-évaluer, à avoir une bonne maîtrise de son corps ou encore attitudes permettant de se prendre en charge personnellement pour exploiter ses facultés intellectuelles et physiques.

Le socle commun constitue donc un fondement essentiel dans l'acquisition de l'autonomie motrice comme contenu de l'enseignement de l'EPS. À charge aux enseignants de dépasser la conception cognitive de l'autonomie pour s'approprier sa conception motrice.

L'autonomie motrice s'apprend

L'autonomie motrice, un processus qui prend du temps

L'autonomie motrice est un processus qui s'acquiert avec le temps. Elle est, par ailleurs, soumise à un ensemble de connaissances "à apprendre et pour apprendre" par les élèves, et ce, tout au long du cursus scolaire. La mobilisation de ces connaissances dans différentes APSA permet aux élèves de créer des liens entre chaque situation. Grâce à l'accompagnement de l'enseignant, l'élève utilise ces liens pour conforter ses connaissances et les pérenniser.

Ces connaissances sont d'autant plus pertinentes qu'elles présentent un caractère généralisable d'une activité à l'autre et qu'elles prennent du sens aux yeux des élèves. Il est central que leur utilité s'affiche pendant les leçons d'EPS, mais également dans le quotidien, au cours des activités professionnelles ou de loisir, plus ou moins lointaine selon les élèves. Par exemple, la nécessité d'acquérir l'autonomie motrice pour les élèves de lycée professionnel est encore plus prégnante et même indispensable dès lors qu'ils s'orientent vers les métiers du bâtiment ou de la sécurité civile.

Quelles connaissances à apprendre pour devenir autonome ?

L'ensemble de connaissances présenté ici se rapporte à des capacités et à des attitudes, conformément aux programmes officiels. Selon les principes de répétition, de réinvestissement et de variété contextuelle, ces connaissances sont à mobiliser régulièrement, à partir de pratiques dans différentes APSA.

Chacun des cinq thèmes se décline en différentes capacités ou attitudes qui se rapportent ensuite à des connaissances qui y sont associées.

Document (format PDF) : Thème 1 : Gérer ses ressources

Document (format PDF) : Thème 2 : S'adapter

Document (format PDF) : Thème 3 : Des attitudes par rapport à soi

Document (format PDF) : Thème 4 : Des attitudes par rapport à l'action et à l'environnement

Document (format PDF) : Thème 5 : Des connaissances sur le fonctionnement de son corps

L'autonomie motrice mise en oeuvre

Des contextes d'utilisation variés

Les domaines dans lesquels s'applique l'autonomie motrice, pensée comme une bonne gestion de ses compétences motrices, sont multiples. L'acquisition de l'autonomie motrice est d'autant plus pertinente qu'elle présente une utilité courante. En effet, les adultes de demain, élèves d'aujourd'hui, présentent des trajectoires de vie différentes selon leurs goûts, leurs envies, leurs sensibilités. Ils évolueront dans des contextes professionnels variés, sollicitant ou non leur corps.

Deux ensembles de situations dans lesquelles un adulte trouve intérêt à gérer ses compétences motrices peuvent ainsi être distingués :

  • dans le cas de situations d'entraînement choisies pour développer et entretenir son capital physique, la pratique se fait seule ou encadrée. Or, de nombreuses pratiques physiques offertes proposées aujourd'hui ne tiennent pas compte de la dimension sensible du corps de l'individu. Elles occultent souvent le passé traumatique de ses consommateurs. L'individu autonome s'est construit un regard critique et lucide sur les activités qu'il pratique, ou pour lesquelles il est guidé, afin d'éviter toute atteinte de son intégrité physique et d'évoluer dans les limites de ses ressources ;
  • dans le cas d'un engagement corporel dans une tâche de la vie quotidienne ou professionnelle sollicitant une action corporelle exigeant de la précision, de la force ou de l'endurance, les modes de vie actuels, l'allongement de la vie professionnelle, le nombre d'accidents du travail (651 453 en 2009 selon l'Institut national de la Recherche et de la Sécurité) sont autant d'éléments qui cautionnent l'apprentissage d'une autonomie motrice à l'école.

Une mise en oeuvre possible dans l'activité biathlon

À travers l'exemple de l'APS biathlon, il est possible de rattacher la compétence propre n° 5 "Orienter et développer les effets de la pratique en vue de l'entretien de soi", à condition que les apprentissages soient orientés vers l'acquisition de l'autonomie motrice.

La compétence attendue peut se formuler ainsi : "Réaliser la meilleure performance possible en enchaînant deux épreuves de natures différentes : enchaîner trois courses de 400 m à une allure proche de sa VMA, entre lesquelles il y a une série de cinq lancers de précision."

Les compétences à y rattacher et aidant à construire l'autonomie motrice sont :

  • s'adapter en anticipant, c'est-à-dire améliorer son temps de réaction en prévoyant et en visualisant pendant la course l'aire de lancer et la nature de l'action à réaliser pour lancer précisément ;
  • gérer ses ressources en s'économisant tout en restant efficace, c'est-à-dire limiter les déperditions d'énergie en relâchant les groupes musculaires du train supérieur pendant la course, et gérer l'intensité de son engagement en prenant en compte le rythme de ses fréquences cardiaques pour réguler son engagement ;
  • récupérer pendant et après l'effort en structurant sa respiration sur son rythme de course et en expirant profondément pour réduire rapidement sa fréquence cardiaque avant chaque série de lancers de précision ;
  • maîtriser ses émotions pour rester lucide en réduisant les effets négatifs du stress lié à l'alternance du type d'effort et à un échec éventuel aux lancers de précision.

Application dans une situation d'apprentissage :

  • Description : les élèves doivent courir quatre séquences de 250 m à 100 % de leur VMA entre lesquelles ils doivent réaliser une série de cinq lancers de précisions (balles de tennis lancées dans une caisse située à trois mètres par exemple).
  • Préalable : les élèves connaissent leur temps de référence, c'est-à-dire le temps de course pour réaliser 250 m correspondant à 100 % de leur VMA. Les élèves se sont aussi entraînés aux lancers de précision durant les leçons précédentes.
  • But d'apprentissage pour l'élève : savoir gérer l'intensité de son engagement dans les quatre phases de course, retrouver rapidement un état de sérénité pour être efficace dans les phases de lancers, se remobiliser rapidement après un effort.
  • Critère de réussite : réaliser l'épreuve dans sa globalité dans un temps égal à quatre fois son temps de référence + quinze secondes avec dix lancers réussis sur quinze tentés.

Conclusion

Le corps et les conduites motrices tiennent une place importante dans notre société actuelle. Ils représentent aujourd'hui des médiateurs sociaux à sculpter, à façonner, à préserver à l'heure où l'espérance de vie s'allonge, ou à condamner lorsqu'il sort des critères communément admis. Pour tous les soins et usages qui le concernent, le corps constitue une cible permanente pour notre société de consommation. Cela invite à mesurer l'importance d'une éducation corporelle raisonnée et responsable.

Ainsi, les expériences corporelles vécues pendant les leçons d'EPS construisent une véritable connaissance de soi par l'action, à condition qu'elles amènent l'élève à vivre et comprendre son corps sensible, mécanique et physiologique et qu'elles l'incitent, par une activité réflexive, à mieux en connaître et comprendre son fonctionnement. L'enseignement/l'apprentissage de l'autonomie motrice sont donc des moyens de construire un rapport à soi, fondé sur l'épanouissement personnel, l'aisance motrice, l'adaptation, la gestion de ses ressources et la capacité à faire des choix et en envisager les conséquences.

L'enseignant amène l'élève à conquérir son autonomie aussi bien motrice que psychologique, par la pertinence et la durabilité des connaissances qu'il transmet et des protocoles de réutilisation qu'il fait construire.

Finalement, l'enseignant "n'aura jamais été aussi utile que lorsqu'il aura réussi à se rendre inutile"1,


(1) Ardoino (J.), Propos actuels sur l'éducation, Paris, Gauthier-Villars, 1971.

Les cahiers EPS - L'autonomie motrice pour durer