Les cahiers EPS, n°43 (12/2011)

Editorial

Éditorial du numéro 43

Michel Delaunay

Le thème de ce numéro 43 s'est trouvé, en quelque sorte, justifié par l'importance accordée à la 5e compétence propre (CP 5) dans les programmes des Lycées (BO spécial n°4 du 29/4/2010). Elle recentre l'intérêt éducatif de l'EPS sur le domaine de la santé et plus directement sur la seconde finalité (ou objectif) de l'Éducation physique et sportive, tout en engageant les professeurs à enseigner différemment des APSA déjà présentes ainsi que des APSA "nouvelles" dénommées parfois ASDEP : Activité de Développement Personnel. Cette focalisation sur la gestion des conduites motrices rejoignant l'un des fondamentaux de l'identité de l'éducation physique scolaire définie par le GAIP de Nantes, il était logique de bâtir un numéro associant la CP 5 des programmes et le concept de "motricité durable" créé et développé par M. Delaunay.

"Au commencement était l'action..."

Cette transformation blasphématoire de J.W. Goethe, dans son Faust, du "Au commencement était le verbe et le verbe était Dieu" de la Bible, est le premier acte d'une conception de l'action qui cheminera chez E. Husserl et sa phénoménologie, chez L. Wittgenstein (inspirateur majeur de l'épistémologie piagétienne), puis chez G. Bachelard, dans la praxéologie (terme d'Espinas) qui se déclinera selon la pertinence motrice chez P. Parlebas, chez K. Popper et sa "logique de la connaissance". Le vaste mouvement actionnel des conduites humaines qu'il a initié et qui n'a fait que se renforcer jusqu'à l'époque moderne, retentit fortement dans les transactions socio-motrices et la pédagogie sémio-opératoire élaborées par M. Delaunay dès les années quatre-vingt, et dans la conception de l'EPS développée à Nantes. La motricité durable en est le prolongement le plus récent.

En matière d'éducation physique scolaire, l'action (motrice et non motrice) est non seulement au commencement mais également pendant le déroulement et en finalité. Les apprentissages, du premier instant scolaire à la fin des cursus obligatoires, s'y font par et avec les conduites motrices et grâce aux APSA qui sont leurs vecteurs culturels principaux. Ainsi, La motricité durable dont l'article princeps ouvrant ce numéro développe la caractérisation conceptuelle, n'a pas pour objet d'expliquer comment assurer la pérennité de pratiques sportives données, qu'ayant découvertes à l'école, la personne devrait "obligatoirement" continuer de pratiquer sous la même forme, avec les mêmes codes tout au long de sa vie. Elle se rattache directement et clairement à l'identité de l'éducation physique scolaire, discipline d'enseignement de savoirs fondamentaux par et pour des conduites motrices efficientes, adaptables et socialement intégratrices.

La motricité durable ambitionne que les effets positifs actuels de l'éducation reçue se continuent le plus longtemps possible. Pour ce faire, l'essentiel est d'assurer l'appropriation de connaissances, de méthodes et d'attitudes qui permettront à la personne de choisir des activités motrices, sportives ou non, de les pratiquer en fonction des âges et des conditions de sa vie, tant celles de son enfance que de nouvelles qui n'existaient même pas dix ou vingt ans avant. Elle est le signe d'une personne devenue "l'entrepreneur de sa propre vie" selon l'expression d'A. Ehrenberg, sans se soumettre au Culte de la performance (1991) qui engendre souffrance et isolement. La motricité durable, fruit persistant des apprentissages acquis, est cette puissance à faire évoluer sa propre éducation physique et à choisir, organiser, réguler des pratiques physiques pour maintenir toujours au mieux sa santé, son bien-être, son intégration dans les environnements naturels et culturels auxquels chacun est confronté tout au long de la vie.

Dans la première partie de ce numéro, les auteurs s'approprient le concept de motricité durable et le prolongent dans des mises en pratiques.

J.-L. Dourin opte pour une réflexion qui lie l'éducation motrice à "l'éducation pour un développement durable". Ces deux formes d'éducation relèvent selon lui des mêmes principes respectueux de la nature et d'une même culture bio-raisonnée (notion qui lui permet d'expliquer son point de vue).

L'article de F. Huot et B. Lebrun, en proposant des compétences méthodologiques "intemporelles" reposant sur une motivation durable, semble avoir trouvé une clé pour résoudre la contradiction insistante entre le court terme et le long terme en éducation. En accordant identité personnelle des élèves et logiques internes des APSA, l'enseignant facilite la construction de la durabilité des effets éducatifs.

E. Paulmaz poursuit patiemment la réflexion engagée dans les numéros précédents de la revue, en détaillant les conditions pour que la CP 5 soit l'occasion de la mise en place de méthodes (avec compétences et connaissances) plutôt qu'un prétexte pour introduire des APSA dont la vertu inhérente serait de donner et d'entretenir la santé. Le chemin est long et difficile. Il décrit bien ce que l'élève doit "endurer pour durer" et la nécessité de faire percevoir le sens de l'éducation si l'on veut une motricité durable.

À sa manière, J. Gibon revient sur la notion de sens vécu, en faisant reposer la motricité durable sur la possibilité d'éprouver du plaisir "au long cours" par la satisfaction de trois besoins culturels : l'appartenance sociale, la compétence acquise et l'autonomie. Il détaille une manière de procéder dans l'APS Ultimate (en principe rattaché à la CP 4), particulièrement bien adaptée au travail de la CP 5 (il rejoint, par l'exemple, la thèse que l'on trouve dans l'article de F. Huot et B. Lebrun).

Pour qu'il y ait motricité durable, il convient que les élèves puissent faire preuve d'autonomie dans la gestion de leurs conduites motrices. S. Moreau rapproche autonomie et motricité pour forger une nouvelle notion (l'autonomie motrice) dont il extrait les composantes fondamentales en termes de connaissances et de compétences.

Susciter le désir par l'intérêt des contenus abordés, acquérir des connaissances méthodologiques en misant sur la dévolution (G. Brousseau), s'appuyer sur le "déjà-là" et revaloriser systématiquement la mémorisation utile, voici quelques préconisations faites par G. Harent pour construire une motricité durable. Il amorce une illustration de son propos en envisageant de façon transversale les APSA et les APDEP (danse, escalade, demi-fond...).

Dans la deuxième partie, le point de vue des auteurs est renversé par rapport à celui développé dans la partie précédente : ils expliquent des pratiques en les référant au concept de motricité durable.

En opérationnalisant la motricité durable dans l'APS musculation, N. Terré retrouve à la fois des théories actuelles comme l'énaction du chilien F. Varella et des modalités didactiques accessibles à tous. En faisant construire concrètement les connaissances par l'expérience (l'incarnation), il engage une démarche pédagogique qui associe mémorisation et réinvestissement avec un processus de mise en sens (le marquage émotionnel), assurant ainsi la durabilité des acquis.

Enfin ! une approche qualitative de la performance caractérisée par ses processus et non par ses résultats ! On la doit à D. Evain et sa notion de performance méthodologique. En rapprochant les variables de complexité et difficulté dans différentes APSA et les ressentis des élèves, elle décrit une véritable technique pédagogique pour lier "l'ici et maintenant" à "l'ailleurs et plus tard", même si c'est plutôt au bénéfice de la durabilité des pratiques que de la durabilité des savoirs.

Bien en appui sur des exemples en football, en vitesse-relais et en acrosport, E. Derimay-Bohler focalise son analyse sur le décryptage raisonné et maîtrisé des ressentis. Elle s'efforce de caractériser les indices à reconnaître pour construire une motricité durable dans les APSA et au-delà dans les contextes de vie qui doivent faire sens pour les personnes.

En prenant appui sur la course en durée au collège, G. Pasquier choisit de traiter du "savoir s'entraîner" habituellement associé aux clubs sportifs. Il montre que, dans le cadre des textes officiels en vigueur, si l'objectif est de construire et maintenir une motricité efficiente, il est possible de modifier le rapport à soi-même et à l'apprentissage, chez l'enseignant et chez l'élève, et de jeter un pont entre s'entraîner et s'éduquer.

Dans la même veine du sujet face à lui-même, J. Robichon développe une réflexion sur le bon usage de soi, comme vecteur essentiel de la motricité durable. Il caractérise, dans quatre APSA (natation, course en durée, gymnastique et escalade), le sens, la démarche et les contenus (qu'il qualifie de recyclables i.e. réutilisables) permettant de faire un bon usage de soi dans des contextes d'action très différents. Les APSA sont les supports de l'acquisition et l'exploitation des ressources qui interviennent dans les façons de gérer ses conduites motrices qui associent toujours les élèves du collège à leurs apprentissages.

Pour D. Rigottard, l'important n'est pas tant l'enseignement de savoirs fondamentaux que de s'interroger sur les pratiques des élèves dans le futur. Cet article traite surtout de l'enseignement d'une pratique : l'escalade et la motricité durable sont essentiellement vues du côté "produit". La notion de fil rouge, intéressante en soi, mériterait que l'auteur en poursuive l'affinement conceptuel et épistémologique.

L'ensemble des articles montre que la motricité durable est un objet éducatif majeur qui connecte l'Éducation physique scolaire avec l'ensemble du monde qui l'entoure institutionnellement (l'éducation durable) et sociétalement (le développement durable). Elle permet de proposer un enseignement qui ne désavoue pas sa pertinence motrice tout en renforçant ses ancrages culturels spécifiques.

L'éducation physique n'est scolaire que parce qu'elle est porteuse de savoirs fondamentaux. À l'avenir elle s'assumera fondamentale (et seuls des professeurs certifiés et agrégés pourront la dispenser) ou ne sera plus (un BAFA, un certificat de qualification professionnelle ALS et un BESAPT suffiront à en animer les pratiques).

En axant l'éducation sur les méthodes pour apprendre à apprendre, sur la gestion des conduites motrices, sur les connaissances généralisables, sur l'interdisciplinarité et la transversalité, sur des compétences multi-variées couvrant des champs diversifiés de pratiques, sur l'obligation citoyenne de réussite de tous, l'EPS crée les conditions de son maintien dans le service public de l'éducation. Chaque fois qu'elle abandonnera l'un de ces paramètres, elle hâtera son démantèlement et son éviction de l'enseignement laïc, gratuit et obligatoire.

Le concept de motricité durable et la contribution des auteurs se veulent une ultime tentative des Cahiers EPS avant de disparaître, pour porter haut l'identité proprement scolaire de l'EPS, pour affirmer que l'éducation physique, ce n'est toujours pas le sport à l'école et que ses professionnels diplômés sont les seuls formés pour enseigner les savoirs fondamentaux que l'égalité citoyenne réclame.

L'éducation physique scolaire, telle que portée par l'école de Nantes vit et vivra, même si l'arrêt des Cahiers EPS empêchera sa voix originale de porter aussi loin ses idées et à ses penseurs d'avoir une audience nationale régulière. Parfois organisatrice de la pensée institutionnelle comme dans les années quatre-vingt-dix, elle s'est souvent vécue isolée dans une société qui ne cesse de se mettre en dépendance d'idéologies compétitive, communautariste ou consumériste tout en certifiant haut et fort qu'elle les condamne.

Alors, sans doute, ne peut-on pas "avoir raison seul contre tous"... quoique... Mais l'on peut "avoir raison seul avant tout le monde" et comme disait Coluche "ce n'est pas parce qu'ils sont nombreux à se tromper, qu'ils ont raison". L'avenir rendra ou ne rendra pas justice à l'école de Nantes. Aujourd'hui, en passant de l'action (écrire, convaincre, diffuser) à l'histoire, elle s'en remet à tous ceux qui trouveront intérêt à relayer ses conceptions, les exploiter, les faire fructifier.

Les cahiers EPS - Éditorial du numéro 43