Les cahiers EPS, n°42 (10/2010)

Exploiter le temps : quelles techniques ?

Gérer le temps : un contenu qui s'apprend

Guillaume Harent

Dans le monde du travail, la gestion du temps est une valeur centrale, une compétence attendue et recherchée. Dans la formation du futur citoyen, finalité affichée des programmes EPS, notre discipline apparaît comme un vecteur privilégié pour découvrir et acquérir les capacités, les connaissances et les attitudes liées à cette compétence valorisée dans l'univers professionnel.
Poser la question du temps, c'est avant tout s'interroger sur le concept pris dans sa complexité. Il faut, alors, en extraire les composantes fondamentales et définir les contenus d'enseignement qui y sont liés. C'est l'objet de cet article qui propose de concevoir "la gestion du temps" comme une compétence méthodologique traversant les compétences propres énoncées dans le programme du collège.

Le temps : un concept à circonscrire

"La gestion du temps" : une part psychologique

Qu'est-ce que "savoir gérer le temps" ? Répondre à cette première question requiert de définir le concept de temps dans son ensemble. Notion abstraite et difficilement perceptible par les élèves, le temps, "ne peut être perçu en lui-même" (Kant, cité par Paul Ricoeur dans Temps et récit, 1985). Il peut être isolé dans sa dépendance ou au contraire son indépendance à l'individu qui le vit. A. Einstein distinguait "un temps psychologique différent du temps physicien" (cité par P. Krzysztof dans L'ordre du temps, 1984). Cette double distinction est nécessaire pour structurer la réflexion.

En effet, la "gestion du temps" ne concerne que la part psychologique citée par A. Einstein, seul moment permettant à l'enseignant de mettre l'élève en position de maître des temps. Un travail peut alors être développé autour de la perception, de l'organisation et de l'utilisation du temps.

Des propositions didactiques autour de cette composante individuelle sont à envisager en extrayant les contenus d'enseignement les plus pertinents. Mais au préalable, il apparaît fondamental d'analyser la façon dont est orchestré le travail lié à l'apprentissage du temps dans le système éducatif.

De la connaissance à la maîtrise du temps

L'étude de l'organisation des apprentissages liés au temps dans le système scolaire montre que celle-ci s'organise en deux moments bien distincts.

L'école primaire semble être un lieu d'appropriation, de découverte du concept temps, où on "apprend le temps", où les enseignants tentent de faire en sorte que l'élève s'approprie un concept qui n'est pas perceptible à ses sens ("matérialiser l'immatériel" par un certain nombre de rituels biens établis dans les classes...).

Le collège permet quant à lui, une fois l'immatériel matérialisé, de travailler autour de l'identification, de la maîtrise et de la gestion des temps.

Les propositions liées à la "gestion du temps" semblent donc s'intégrer dans cette progression.

Dans ce cadre, l'EPS au collège apparaît comme un support privilégié pour vivre et apprendre le temps. En effet, cette discipline d'enseignement se positionne favorablement par la diversité de ses supports d'apprentissage. Toutes les APSA utilisées permettent d'aborder et de faire évoluer les élèves dans la diversité des temps. Cette discipline éducative place nécessairement l'élève dans des attitudes proactive et réactive successivement ou simultanément.

L'EPS au collège pour faire vivre "les temps"

Un traitement qui s'organise en quatre thèmes

Plusieurs thématiques peuvent être isolées pour travailler sur "la gestion du temps". Chacune d'elle apparaît fondamental et incontournable dans un enseignement global structuré autour de la gestion du temps et, par conséquent, de la maîtrise du temps.

  • Thème n°1 : Commander "son" temps.
  • Thème n°2 : Le temps vous appartient.
  • Thème n°3 : Chaque chose en son temps.
  • Thème n°4 : Profiter du temps présent (carpe diem).

Quels contenus peuvent être isolés dans ces quatre thématiques ? Quels liens peuvent être réalisés avec les compétences propres énoncées par les textes du collège ? Quelles mises en oeuvre pédagogiques y sont associées ? Peut-on caractériser un niveau 1 et un niveau 2 en matière de gestion du temps, comme il est proposé pour les autres compétences attendues du programme ?

Mettre en actes les thématiques

Cette phase consiste, à partir des quatre thématiques énoncées, à élaborer des contenus d'enseignement adaptés aux besoins des élèves et à les mettre en acte dans des situations d'apprentissage.

Afin de faciliter le raisonnement, chaque thématique est traitée séparément. Pour chacune d'elle, les contenus d'enseignement proposés peuvent être rattachés aux deux niveaux de compétences attendues. Afin de développer une EPS équilibrée, chacune des thématiques est liée à une compétence propre énoncée par les textes du collège (BO du 28 août 2008).

Commander "son" temps

Cette thématique peut être incluse dans la première compétence propre énoncée par les textes collège : "réaliser une performance motrice maximale mesurable à une échéance donnée (CP1)".

Les contenus suivants peuvent s'y associer :

  • Niveau 1 : connaître ses limites.
  • Niveau 2 : définir un ou des objectifs en lien avec le temps à réaliser.

Dans le cadre de l'utilisation de l'APSA "demi-fond", ce dernier contenu peut être interprété comme la capacité à annoncer l'utilisation d'un pourcentage de VMA (vitesse maximale aérobie) utilisé en fonction du temps de course imposé.

Ce contenu de niveau 2 ne peut, bien entendu, être acquis que par la maîtrise de connaissances disciplinaires indispensables. L'élève doit notamment connaître ses limites. Dans le cadre d'un travail élaboré en demi-fond, cela peut prendre la forme d'une intervention qui se structure autour du concept de VMA. La connaissance et la compréhension de cette limite individuelle permet de convertir des objectifs communs en projets personnels (alors exprimés en allures de course).

Situation d'apprentissage dans l'activité demi-fond

Description : les élèves tirent au sort un temps de course. De cette variable qui leur est imposée, ils annoncent le pourcentage de VMA qu'ils vont utiliser et traduire cet objectif en vitesse de course.

Exemple : 110% de VMA pour une course de trois minutes et 85% pour une course de neuf minutes.

Préalables : les élèves doivent connaître leur VMA, avoir vécu différentes allures de course en lien avec cette composante individuelle, et maîtriser les compétences mathématiques leur permettant de calculer une vitesse de course en fonction de l'expression d'un pourcentage de VMA.

But d'apprentissage pour l'élève : savoir adapter sa vitesse de course en fonction du temps de travail imposé. Tenir le temps de course annoncé sans s'arrêter ni même marcher, et parcourir le maximum de distance en fonction de ses propres capacités (référence au test VMA du type Luc Léger réalisé au cours de leçons précédentes).

Critère de réussite : le contrat est rempli sans aucun arrêt. La distance parcourue correspond aux potentialités "mesurées" de l'élève. L'élève peut également être équipé d'un "cardiofréquencemètre" qui indique si la situation est réalisée dans les zones de pulsation correspondante à la filière énergétique sollicitée (exemple : zone du seuil anaérobie situé entre 80 et 90% de la fréquence cardiaque maximale).

Le temps vous appartient

La compétence propre pouvant être rattachée est la CP2 : "se déplacer en s'adaptant à des environnements variés et incertains".

Les contenus associés peuvent être les suivants :

  • Niveau 1 : connaître et savoir mettre en oeuvre les méthodes de préparation, d'élaboration et de réalisation d'un projet.
  • Niveau 2 : être clair et concis. Une bonne communication contribue à une meilleure gestion du temps.

Dans le cadre de l'utilisation de l'APSA support "course d'orientation", ces contenus peuvent prendre la forme suivante pour le niveau 1 d'acquisition avec la situation d'apprentissage suivante :

Description : dans le cadre d'un projet de course, sur un parcours en étoile, l'élève choisit les balises qu'il décide d'aller récupérer. La variable utilisée est l'éloignement des balises qui permet de collecter plus ou moins de points durant le temps de travail fixé par l'enseignant.

But de tâche : l'élève doit, dans un temps qui lui est fixé, recueillir le maximum de points (4 points pour les balises éloignées, 2 points pour les balises placées à moyenne distance et 1 point pour les plus proches).

Acquisitions visées : l'élève doit connaître et maîtriser les différents critères liés à la mise en projet et énoncés par P. Meirieu (Apprendre oui, mais comment, 1988), c'est-à-dire se fixer un but clair (ex. : annoncer par écrit, avant de partir, la balise qu'il a choisi d'aller chercher), planifier les moyens pour atteindre cet objectif (ex. : expliquer verbalement le chemin qui sera pris - pas de carte, le travail se fait en mémorisation), et utiliser des repères pour effectuer une remédiation (ex. : se donner un temps, également annoncé, pour atteindre la balise, sinon revenir au point de décision).

Préalables : l'élève doit connaître ses limites (cf. thématiques précédemment illustrées) en termes de vitesse de course, en fonction du temps de travail qui lui reste. Il choisit également un parcours en fonction de sa capacité de mémorisation et de sa capacité à interpréter sur le terrain les indices observés sur la carte.

Critère de réussite : en fonction des limites physiologiques de chaque élève, évaluer la performance de l'élève en RK footing, c'est-à-dire en temps réalisé pour faire un kilomètre. Pour avoir un ordre d'idée, un élève de sixième ayant des qualités liées à la course de demi-fond mettra 10 minutes au kilomètre alors qu'un élève en difficulté tournera autour de 14 minutes.

Prendre part à un dialogue, à un débat, prendre en compte les propos d'autrui, peut s'inscrire comme une modalité inter-situations de récupération active (voir, en complément, "Quelle place pour l'oral ? Et si apprendre l'oral pouvait faciliter nos apprentissages moteurs", Guillaume Harent, Les cahiers EPS n° 36, juin 2007).

Carpe diem : profiter du temps présent

Cette troisième thématique se trouve facilement rattachée à la CP3 : "réaliser une prestation corporelle à visée artistique ou acrobatique", les contenus pouvant lui être associés sont les suivants :

  • Niveau 1 : la gestion du stress.
  • Niveau 2 : la concentration et l'efficacité (notamment dans l'observation) qui sont liées au niveau de stress et de fatigue.

Dans le cadre de l'utilisation de l'APSA "danse", les contenus d'un premier niveau peuvent se traduire ainsi : gérer le rôle de danseur lorsque ce dernier se retrouve sur scène en représentation. Un travail peut être réalisé sur la respiration (lente et complète) et sur le placement de regard (au-delà de la scène) afin de réduire la fréquence cardiaque et éviter les échanges de regards souvent anxiogènes.

Pour un second niveau, lors d'un travail réalisé autour des rôles socio-participatifs et de la construction du rôle de spectateur, l'élève doit s'adapter à un temps qui défile sans possibilité d'agir sur lui. La prise d'information et la concentration imposent de mémoriser les critères à observer et les différentes phases d'une chorégraphie. Cela permet de structurer le temps et de repérer l'apparition des critères d'observation.

Chaque chose en son temps

Cette thématique peut être intégrée à la CP4 "conduire et maîtriser un affrontement individuel ou collectif". Les contenus associés peuvent, alors, être les suivants :

  • Niveau 1 : apprendre à dire non (prise de décision).
  • Niveau 2 : établir des priorités (planifier ses actions).

Lorsque l'élève pratique des activités relevant de la CP4, et plus précisément des activités mettant en oeuvre des affrontements collectifs, les comportements moteurs liés au niveau 1 sont les suivants : l'élève prend ses décisions seul, sans prendre en compte l'environnement dans lequel il évolue; il ne connaît pas et ne repère pas les indices qui permettraient de placer son équipe en position favorable pour marquer ; le porteur de balle est guidé par sa vision centrale, obnubilé par le ballon, il n'arrive pas à dire non à ces comportements stéréotypés ni à faire des choix cohérents.

Lors de la pratique de l'APSA "basketball" dans un travail relatif à la prise de décision, l'élève se voit proposer un travail autour de l'algorithme d'attaque, plus précisément autour des choix qui se présentent à lui : tirer, dribbler ou passer.

La situation d'apprentissage mise en place pour faciliter l'acquisition des contenus de niveau 1 est la suivante :

Description : dans une situation de 2c1, le porteur de balle hiérarchise ses actions pour amener le ballon le plus rapidement possible en situation favorable de marque.

But d'apprentissage pour l'élève : gagner du temps sur le défenseur pour se retrouver en position favorable de tir sur, au moins, quatre attaques tentées.

Contenus à apprendre : la planification des actions. Celle-ci peut être exprimée de la façon suivante : "en premier lieu, je lève la tête pour repérer les indices et indicateurs me permettant de prendre la décision pertinente".

Les principes à acquérir : privilégier la passe au dribble pour progresser rapidement vers la cible. Lorsqu'il n'est pas possible de passer en direction de la cible et que le porteur de balle est seul, alors il dribble. S'il est seul en position favorable, alors il tire.

Critères de réussite : l'élève est capable de planifier ses actions en fonction du positionnement du défenseur, du partenaire et de la cible. Il dépasse alors le comportement stéréotypé alimenté par la seule volonté d'être porteur de balle et d'être marqueur de paniers à tout prix.

En ce qui concerne le contenu énoncé en niveau 2, celui-ci peut s'exprimer dans un travail élaboré autour des comportements défensifs. Dans une organisation collective en zone, l'élève est conduit à établir des priorités d'action en analysant son placement par rapport à la balle, à la cible et aux actions de ses camarades pour déclencher des réponses motrices de placement qui s'expriment sous formes de pression défensive, d'aide défensive ou de flottement défensif.

Conclusion

L'acquisition de la "gestion du temps" a été articulée selon quatre thématiques : apprendre à commander son temps, accepter que le temps puisse vous appartenir, être capable de vivre le moment présent et se doter d'outils permettant d'organiser ses actions dans un temps imparti. La gestion du temps est généralement la possibilité de relier et de coordonner des procédures d'organisation de temps différentes et parcellaires. Les thématiques proposées à titre de protocole dans cet article sont donc complémentaires, indissociables et non hiérarchisables.

Afin de reprendre le cadre général utilisé dans les derniers textes officiels relatifs au collège, deux niveaux d'acquisition sont retenus : le niveau 2 complète le niveau 1 par l'anticipation et la capacité d'annonce des objectifs fixés dans le cadre de cette gestion du temps.

La gestion du temps n'est réellement possible que si plusieurs paramètres sont respectés. Il faut :

  • se fixer des objectifs en lien avec ses capacités (projet) ;
  • acquérir des conditions et des méthodes de travail (hiérarchisation des tâches à réaliser) ;
  • garder une grande concentration (notamment en jouant sur la complexité de l'environnement à analyser).

Pour cela, il est nécessaire de "laisser du temps au temps" selon l'expression de F. Mitterrand, et de clairement positionner cette éducation sur un traitement transversal qui dépasse le cadre des APSA, des cycles d'apprentissages et des années scolaires. Cette approche de la gestion du temps dépasse le cadre de l'EPS, tout en lui étant consubstantielle, et devrait être toujours travaillée en coordination avec les autres disciplines. Ce n'est que dans ces conditions que la compétence à bien gérer son temps peut devenir une capacité transversale, utilisée et valorisée dans l'univers scolaire mais aussi professionnel.

Les cahiers EPS - Gérer le temps : un contenu qui s'apprend