Les cahiers EPS, n°41 (04/2010)

La part des collégiens dans les apprentissages

Quand l'éducation physique s'ouvre à la nature

Jean-Luc Dourin

"Développer des ressources..., subir des transformations..., prendre conscience de l'importance de préserver..., apprendre à gérer..., culture raisonnée...". Non, ce ne sont pas des mots utilisés par les médias en ces temps de sommet de Copenhague où l'environnement déréglé est au centre des débats. Ce sont des extraits des objectifs du programme d'EPS du collège de 2008. En EPS, l'élève doit apprendre à composer avec sa propre nature qu'il doit inscrire dans un développement durable. Complémentairement, l'observation ou l'évocation de règles et de principes qui régissent la nature favorisent aussi la construction, la compréhension et la mémorisation de connaissances qui s'appliquent dans l'action motrice raisonnée, objet d'enseignement de l'EPS.

L'environnement dans le programme

"Agir dans le respect de soi, des autres et de l'environnement par l'appropriation de règles."

Cette phrase relevée dans une compétence méthodologique et sociale issue du programme suscite une interrogation : de quels types de règles est-il question ?

Dans la compétence propre à l'EPS "se déplacer en s'adaptant à des environnements variés et incertains...", il est question de respecter l'environnement. Que doivent, plus précisément, respecter les élèves ?

Conformément à la finalité et les trois objectifs énoncés au début du programme d'EPS de collège et avec le souci de respecter l'esprit du socle commun, cet article a pour objet de tenter de déterminer des savoirs fondamentaux évoqués mais non énoncés dans le programme en matière "d'environnement".

Comment aider chaque élève à se considérer comme un être vivant, maillon écologique pouvant agir pour vivre sa brève histoire naturelle dans le respect de soi et d'autrui ?

Une proposition de mise en oeuvre, dans le cadre d'un projet local, est abordée en illustration pour des élèves de cinquième.

Des repères pour une hypothèse de travail

Des constats de dérégulation

L'environnement est un terme à la mode. Il associe la présence de l'homme dans la nature à un fatras où les facteurs économiques et sociaux côtoient les facteurs écologiques pour engendrer des milieux qui n'ont parfois plus rien de naturel. Les dérèglements de cet environnement sont évoqués quotidiennement par les médias (réchauffement climatique, extinctions d'espèces, désertification, pénurie d'eau...). Dans un tel contexte, quelles règles les élèves peuvent-ils apprendre à l'occasion de leçons d'EPS pour agir dans le respect de l'environnement. En l'absence de contenus précisés par les textes, des enseignants font de leur mieux et proposent des règles et des principes qui leur semblent pertinents : jeter les détritus à la poubelle, trier les déchets, ne pas casser les plantes, ne pas effrayer les animaux, ne pas faire trop de bruit, économiser l'eau...

Bien entendu, la manière d'appréhender ces règles peut se faire de manière diversifiée : de règles édictées présentées comme des interdits, mais néanmoins nécessaires, à des règles justifiées et discutées dans la classe, reformulées par les élèves dans plusieurs contextes, on peut concevoir des approches plus ou moins discutables...

Cet article prend le parti d'indiquer à l'enseignant qui cherche à déterminer ces règles qu'il fait fausse route lorsqu'il les cherche dans l'environnement dérégulé évoqué plus haut.

Une autre piste

La nature a ses règles qui déterminent et limitent la naissance, la vie, la reproduction et la mort de tous les êtres vivants. Certes, "le hasard et la nécessité", dixit J. Monod (1970), ne sont pas absents des phénomènes qui règlent la nature et il n'est pas non plus question de leur prôner une quelconque dévotion, mais il s'agit d'appréhender la nature comme un fonds culturel susceptible de porter ses propres savoirs fondamentaux.

L'observation de la nature pour extraire des règles et principes peut s'opérer sur soi, sur autrui (biologie au repos et à l'effort) ou sur la nature lorsqu'elle est accessible.

L'hypothèse de travail consiste à établir un parallèle entre les accommodations du vivant et l'action motrice raisonnée, dans le cadre des programmes scolaires. Ce parallèle peut se faire dans le cours à l'occasion d'évocations ainsi que d'observations directes à partir desquelles l'élève peut accéder à la connaissance.

Par exemple : l'observation d'une mortalité de poissons dans une rivière où l'on décèle la présence d'une pollution liée à l'excès d'engrais par l'expansion de certaines espèces végétales démontre les effets d'une rupture d'équilibre d'un milieu vivant. Cette observation peut permettre de construire la connaissance que l'introduction d'une substance polluante a des effets négatifs sur certaines formes de vie et peut favoriser d'autres formes de vie. Par analogie pour l'action motrice, une alimentation déséquilibrée (par l'excès d'alcool par exemple) entraîne une altération des capacités motrices et favorise la prise de poids.

L'intérêt de ce rapprochement est de rendre perceptible ce qui peut ne pas l'être ou ce qu'il est délicat d'aborder en classe. Dans l'exemple choisi, les effets négatifs de la prise d'alcool sont souvent invisibles. Observer une image d'un foie d'alcoolique peut aussi informer mais cela peut aussi choquer un élève dont un parent peut être concerné. Le rapprochement proposé est plus neutre en émotion, tout en démontrant un principe qui peut s'appliquer à la fois sur la nature ou la propre nature d'un homme. Cette neutralité est une alliée pour un enseignant qui peine à sensibiliser les adolescents en matière de prévention, car ces derniers surestiment leur capacité personnelle à résister aux produits que les adultes qualifient de néfastes, et n'envisagent pas pour eux-mêmes la maladie et la mort.

Afin d'inciter l'élève à apprendre des règles valables pour soi, les autres et pour l'environnement, il faut l'inciter à réaliser des rapprochements entre ses milieux intérieurs (neurotransmetteurs, hormones, liquides, tissus...), soumis à des facteurs environnementaux (action motrice, météo, relief...) et des phénomènes observables dans la nature exposée aux mêmes facteurs.

Les seuils de tolérance de la vie peuvent être plus bas que ceux des humains (les oiseaux utilisés dans les tranchées de la première guerre mondiale permettaient de détecter les gaz empoisonnants avant d'affecter les soldats...) et leur observation en est facilitée. En revanche, la technologie vient au secours de l'humanité pour atténuer des facteurs environnementaux (air conditionné, moyens de locomotion, médicaments...) et l'éducation physique qui oeuvre à l'enseignement de principes et de règles doit parfois se débarrasser de ces boucliers protecteurs qui masquent les possibilités qu'a l'élève de prendre conscience des facultés naturelles qu'il peut, pourtant, mobiliser avec quelques connaissances, capacités, attitudes (la locomotion par énergie humaine peut parfois remplacer d'autres moyens de locomotion, tout en favorisant la santé de ceux qui s'en servent si l'on est un peu courageux...).

Certes, les collèges sont implantés dans des zones plus ou moins urbanisées, offrant des accès à la nature très inégaux. D'un collège implanté au centre d'une grande ville à un autre à la porte d'une forêt de moyenne altitude ou en bord de mer, les professeurs d'EPS peuvent se sentir plus ou moins concernés par la problématique de cet article.

Pourtant, et à moins d'être confiné dans un gymnase à longueur d'année, des outils mis à disposition par les scientifiques peuvent servir le professeur désireux de déterminer des ponts entre la nature et la nature des hommes.

Par exemple, des facteurs écologiques variés peuvent être étudiés et permettre l'acquisition de connaissances sur l'environnement et sur soi. Par définition, un facteur écologique est un "élément du milieu susceptible d'agir directement sur les êtres vivants...". Or, un élève est un être vivant ! Et "tous les êtres vivants sont constamment exposés de façon simultanée à l'action conjuguée d'un grand nombre de facteurs écologiques, dont beaucoup varient dans le temps et dans l'espace" (Bernard Fischer, Marie-France Dupuis-Tate, Le guide illustré de l'écologie, éditions de La Martinière, 1996).

Le paragraphe qui suit décrit différents types de facteurs écologiques afin de faciliter les recherches personnelles du lecteur, puis une mise en oeuvre est proposée.

Appréhender l'écologie comme un fonds de connaissances

Les facteurs écologiques

Des scientifiques distinguent plusieurs types de facteurs écologiques : les facteurs abiotiques, les facteurs biotiques, les facteurs anthropiques.

Les facteurs abiotiques sont des éléments physiques, chimiques et peuvent être mesurés.

Ils peuvent être climatiques (l'éclairement, la température, la pluviosité, l'hygrométrie, le vent, la neige, la pression atmosphérique) ou non climatiques (topographiques, liés à la nature physico-chimique de l'eau, du sol...).

Les facteurs biotiques concernent les influences mutuelles des êtres vivants entre eux. Il peut s'agir d'interactions entre individus d'espèces différentes "hétérotypiques" (indifférence, antagonisme, parasitisme, symbiose) ou entre individus d'une même espèce "homotypiques" (effets de groupe, de masse, de compétition...).

Les facteurs anthropiques peuvent agir sur l'environnement (loisirs de pleine nature, urbanisation, pollutions...).

Tous ces facteurs peuvent varier selon des gradients plus ou moins abrupts. La vie s'adapte (génétique) assimile ou s'accommode (avec un temps plus ou moins long) en fonction des facteurs auxquels elle est soumise. Dans le cas contraire, elle devient malade et peut mourir.

Description d'un projet local (mise en oeuvre)

Une classe de cinquième est en projet "Éducation physique et environnement" sur l'année. En complément des trois heures d'EPS obligatoires, trois heures de l'emploi du temps sont consacrées à des apprentissages de pleine nature. Ces apprentissages se déroulent lors de "sorties éducatives" où les élèves doivent faire des déplacements variés sur des parcours plus ou moins accidentés (VTT, run&bike, trail, raid kayak, courses d'orientation, escalade...). Le projet s'articule autour du thème : se connaître, connaître l'environnement, se préparer, se préserver dans les activités de pleine nature.

À chaque leçon, son thème : il s'agit, le plus souvent, de se déplacer longtemps à vitesse optimum dans un milieu naturel plus ou moins accidenté et/ou imprévisible.

Des contenus sont choisis en fonction des possibilités locales.

Ainsi, en matière de connaissance de soi, les élèves sont conduits à exprimer ce qu'ils ont fait, ce qu'ils ont ressenti, à mesurer leurs progrès. En particulier, ils peuvent apprendre que l'entraînement régulier permet de s'habituer à parcourir des grandes distances (40 km de VTT, 12 km de course, 10 km de kayak, 3 heures de marche...). Les sensations de chacun sont à prendre en compte pour éviter la rupture du déplacement par déséquilibre (acidose, coup de chaud...). S'exposer régulièrement à l'effort prolongé en pleine nature permet de renforcer sa santé et ses équilibres (poids, humeur, concentration...).

En matière de préparation logistique, les élèves verbalisent la manière dont ils se sont préparés pour les itinéraires, les distances, les vitesses, le matériel et l'alimentation à emporter. Ils apprennent que la préparation est indispensable pour assurer le confort et la sécurité. Le matériel doit être à la bonne taille, bien réglé, correspondre au type d'utilisation. La préparation des parcours et la prise en compte de la météo, de l'énergie de chacun et du temps, sont à prendre en compte. Anticiper la préparation logistique apprend à accroître les possibilités effectives de secours, d'augmentation de rayon d'action. La progressivité des déplacements entrepris est de mise pour permettre l'accommodation chronique de l'organisme pour lequel un échauffement initial est toujours indispensable pour permettre l'accommodation aiguë de l'organisme au type de déplacement...

En matière de préservation de soi et des autres, les élèves apprennent des règles de sécurité, des connaissances liées à la gestion de l'effort, à la gestion de l'imprévu. En particulier, ils doivent construire l'idée que la sécurité de tous est à assurer par chacun qui doit veiller à sa sécurité au fur et à mesure du déplacement. Le réglage de l'allure, des choix de braquet, de taille de foulée, de cadence de pagayage doivent permettre de prolonger l'effort. Les forces et les éléments naturels doivent être constamment pris en compte pour permettre la sécurité et l'efficacité du déplacement. L'alimentation, le sommeil et l'hydratation doivent faire l'objet d'une attention particulière. L'entraide est indispensable pour que le groupe soit en sécurité (rester groupés, prévoir des espaces de sécurité, du matériel de secours). L'apprentissage du sauvetage aquatique augmente les capacités à se sauver, sauver les autres. L'apprentissage des gestes de premiers secours fait partie intégrante du projet.

Pour ce qui est de connaître l'environnement, les élèves doivent noter ce qu'ils ont observé et verbaliser les liens qui peuvent être construits entre la nature et leur propre nature. Ils apprennent que les facteurs écologiques sont à prendre en compte pour cheminer avec la nature et non lutter contre ses forces. La nature a ses rythmes qu'il convient de respecter pour ne pas la perturber. Non loin du collège, le patrimoine écologique et environnemental est à rechercher/découvrir pour se repérer, mesurer ses aspects originaux, repérer des lieux de pratique APSA, acquérir des connaissances sur la nature. Les assimilations/accommodations de la nature sont à observer pour construire des connaissances et des principes applicables dans les activités de pleine nature.

Les apprentissages se déroulent en amont, pendant et en aval de chaque sortie. Les aspects liés à la préparation sont abordés en vie de classe et par des documents qui précisent, par exemple, le matériel à prévoir. Pendant la sortie, des pauses permettent d'aborder d'autres apprentissages lorsque des problèmes se posent comme, par exemple, le réglage des vitesses sur un VTT en fonction du relief. Après la sortie, les élèves sont conduits à verbaliser leurs impressions par des écrits et à l'oral en vie de classe.

Un support leur est proposé par des publications hebdomadaires http://clg-fontaine-44.ac-nantes.fr/spip/spip.php?rubrique50. Un travail de recherches et de mise en forme multimédia mené en période hivernale permet de conduire les élèves à exposer oralement leurs connaissances approfondies. En particulier, ils formulent une problématique qui doit établir les ponts entre la nature et l'action motrice. Quelques-unes de ces problématiques sont livrées au lecteur.

- Julie : peut-on pratiquer une APSA de pleine nature dans un environnement pollué et rester en bonne santé ?

- Clarisse : comment les animaux résistent au froid, comment doit-on s'habiller pour pratiquer les APSA de pleine nature par temps froid ?

- Léa : comment les animaux se fondent dans la nature, comment pratiquer des APSA de pleine nature sans déranger la faune ?

- Alban : comment pratiquer la planche à voile pendant des longues durées ; comment les oiseaux de mer font-ils pour voler sans cesse ?

Des intervenants extérieurs sont parfois sollicités pour faciliter la construction des connaissances (apiculteur, antenne médicale de lutte contre le dopage, gestionnaires de milieux naturels...).

Mises en relation des règles naturelles et des règles de l'action motrice raisonnée

Le tableau annexé à cet article établit des correspondances entre des règles et des principes de la nature qui peuvent s'appliquer en action motrice raisonnée. Il n'est pas exhaustif et vise à engager un ensemble de correspondances répondant à l'hypothèse de travail adoptée.

Certaines règles et principes s'appliquent à "se connaître" et sont identifiés par la lettre (A), d'autres à "se préparer" (B), à "se préserver" (C) ou "connaître/préserver l'environnement" (D).

La classification des facteurs écologiques présentée en amont est choisie de manière empirique mais elle semble pertinente pour faciliter la recherche des connaissances.

Dans la première colonne se trouvent les facteurs écologiques auxquels les élèves sont confrontés. Dans la seconde et la troisième, l'observation d'un phénomène naturel et des règles qui semblent s'appliquer dans la nature sont verbalisés. Les quatrième et cinquième colonnes tentent d'établir des ponts, d'une part, entre les phénomènes et les règles qui s'appliquent dans la nature et, d'autre part, ceux qui doivent être observés dans l'action motrice. Dans la dernière colonne, des principes intégrateurs des règles que l'on doit faire apprendre en EPS sont identifiés car les connaissances à construire par les élèves n'ont d'intérêt que si elles peuvent être recontextualisées.

Document (format PDF) : Quand l'éducation physique s'ouvre à la nature (tableau de correspondances)

Conclusion : une approche éducative en débat

L'éducation physique a souvent recherché des connaissances dans des disciplines voisines. Il ne s'agit pas de faire un cours de science de la vie et de la Terre mais, bien au contraire, de démontrer qu'une action motrice raisonnée passe par la compréhension des phénomènes du vivant. Un travail interdisciplinaire peut être envisagé dans lequel l'enseignant d'EPS, qui est souvent un naturaliste qui s'ignore, peut trouver sa place.

Devenir capable de respecter l'environnement, de respecter sa propre nature suppose l'acquisition de connaissances et l'intégration de principes. L'observation et l'évocation des accommodations et adaptations de la nature aux facteurs écologiques constitue un fonds naturo-culturel à explorer pour faciliter la compréhension et la relation entre le devenir de l'environnement et le devenir de soi. De ce fonds peuvent être extraits des savoirs fondamentaux qui aident à la structuration de la personne.

Dans le cadre d'une leçon d'EPS, le risque des digressions chronophages au détriment de l'action peut néanmoins apparaître. Les enseignants qui organisent des pratiques d'APSA sous des formes sportives où seules les informations utiles sont extraites de l'environnement pour agir avec efficacité pour aller plus vite, plus loin ou plus haut, peuvent considérer que l'observation de la nature, qu'elle soit directe ou seulement évoquée constitue une perte de temps et un risque de perte d'efficacité ou de performance.

L'angle d'attaque proposé par cet article est guidé par la conviction que les enfants sont peu enclins à respecter des règles dont ils ne comprennent pas le sens. Les aider à comprendre les phénomènes qui régissent la nature, en comparaison avec des phénomènes qui régissent leur propre nature et l'action motrice raisonnée, doit leur permettre de développer, à chacun de leurs choix et de leurs actes, une haute conscience écologique qui leur permettra d'évoluer durablement dans un environnement qu'ils sauront préserver.

Les cahiers EPS - Quand l'éducation physique s'ouvre à la nature