Les cahiers EPS, n°41 (04/2010)

Socle commun et programme d'EPS

La pertinence du GAIP : la preuve par le socle commun

Patrick Beunard

Depuis sa création en 1988, sous l'impulsion et la direction de Michel Delaunay, le GAIP de Nantes s'est constitué une légitimité forte au sein de l'académie essentiellement et plus ténue dans le reste de l'Hexagone et à l'international. Participant aux différents processus de réflexion relatifs aux textes officiels de la discipline (programmes, protocoles et modalités d'évaluation), son audience n'a jamais réussi à faire la place épistémologique qui revient à ce courant de pensée, face à un courant général qui accordait et accorde toujours une place prédominante aux activités sportives au détriment de l'élève qui apprend et de la construction de ses savoirs.

L'école : une institution, parmi d'autres, qui fixe des objectifs et ne s'y tient pas

"La réussite de tous les élèves" est depuis de nombreuses années le slogan phare de l'Éducation nationale française. Il prend corps dans un certain nombre de dispositifs pédagogiques, impulsés au collège dès avant l'émergence du collège unique (réforme Haby en 1975) : les 10 % pédagogiques en 1973-1974, suivis de différentes formes de projets, itinéraires de découverte, parcours diversifiés, travaux croisés, etc., les TPE et PPCP apparaîtront beaucoup plus tard au lycée général, technologique et professionnel.

Afin d'aider notamment les élèves en difficulté et leur permettre de mieux réussir dans leurs parcours scolaires, ces différents dispositifs cherchent à articuler les différentes disciplines d'enseignement et à donner plus de cohérence à la construction des savoirs scolaires par les élèves eux-mêmes. Ils n'ont pas été forcément bien compris et acceptés par le corps enseignant, dont chaque membre se voyait relégué du statut de spécialiste disciplinaire à celui de généraliste pédagogique. De plus, l'application rigoureuse et méthodique de ces nouvelles façons d'enseigner n'a jamais vraiment été au rendez-vous, y compris encore aujourd'hui (ce que reproduit assez bien le film réalisé par Laurent Cantet, Entre les murs, palme d'or à Cannes en 2008). Si bien que certains collèges se sont même autorisés à ne pas (plus) inscrire ces plages d'enseignement dans leurs emplois du temps.

Ces mesures, peu soutenues, aboutissent régulièrement à des constats d'échec. Les observations menées par P. Bourdieu et J.C. Passeron à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix sont toujours d'actualité. Les élèves qui ne réussissent pas à l'école sont souvent issus des mêmes classes sociales défavorisées. Les efforts actuels pour instaurer des objectifs chiffrés pour l'entrée dans les Grandes Écoles post-bac, en attestent.

La conception nantaise de l'EPS : une utopie qui devient réaliste

Depuis les années soixante-dix, le système éducatif, au niveau institutionnel, s'efforce d'asseoir une nouvelle façon d'envisager l'enseignement scolaire, tant au plan de ses modalités que de ses contenus.

Le socle commun de compétences et de connaissances représente à ce jour le niveau le plus avancé et le plus élaboré de cette transformation en matière de conception. On n'y parle plus seulement de faire cohabiter deux, voire plusieurs champs disciplinaires, ni de les faire interagir, de les croiser, de les combiner pour en extraire les nouveaux contenus, mais on s'intéresse directement à l'élève, à ses besoins, à ses possibilités, pour définir les transformations souhaitables, envisageables dans différents registres de la connaissance, des relations humaines, de la vie en société. À partir de cette analyse, sont définies des compétences à acquérir, des connaissances à mobiliser pour les atteindre et des champs disciplinaires à solliciter pour opérer ces transformations. Les disciplines d'enseignement ou champs disciplinaires ne sont plus, dans cette conception, l'alpha et l'oméga de tout l'ordonnancement didactico-pédagogique. C'est l'élève qui focalise l'attention et c'est à partir de lui et pour lui que se dessinent les contenus à enseigner et faire apprendre. C'est déjà ce que disait la loi d'orientation de 1989 et qui avait été tant décriée à l'époque. Sans doute, cette formulation était-elle arrivée trop tôt dans le processus lent, très lent, d'évolution des consciences.

Or, sous l'influence européenne, la loi d'orientation de 2005 a initié le socle commun de compétences et de connaissances et le système éducatif est désormais en passe d'avoir à franchir le Rubicon. Il lui faut maintenant changer ses paradigmes de référence. Commet cela va-t-il se passer ? L'avenir nous le dira.

En parallèle de cette évolution, l'école nantaise de l'EPS, impulsée par M. Delaunay, a, d'une certaine façon, élaboré une conception qui s'apparente par de nombreuses facettes au socle commun de compétences et de connaissances.

Cette autre façon d'entrevoir l'éducation des conduites motrices des élèves prend ses distances avec une approche centrée sur les différents sports ou APSA (activités physiques, sportives et artistiques) en combinant, pour aboutir à l'émergence de fondamentaux éducatifs, des croisements de champs de pratiques :

  • à caractères culturels : les principes opérationnels dont la vocation est de permettre à un élève de reconnaître dans des activités proches, de la même famille ou pas, des ressemblances dans les opérations à mettre en oeuvre pour agir et ainsi faciliter et accélérer les apprentissages nouveaux et leur adaptation à de nouvelles pratiques ;
  • à caractères méthodologiques ou gestionnaires : les principes de méthodes et de gestion pour aider les élèves à plus et mieux apprendre, à plus et mieux utiliser leurs acquis pour en construire de nouveaux, à plus et mieux gérer leurs ressources pour apprendre, comprendre et agir.

Au travers notamment des Cahiers EPS de l'académie de Nantes, mais également de nombreuses rencontres et conférences données dans tout l'Hexagone, ainsi que de la publication de plusieurs ouvrages dans la collection "Corpus" pour expliciter cette démarche (sports collectifs, danse, natation, école primaire, etc.), le GAIP de Nantes a essayé de diffuser au plan national les idées qui sous-tendaient cette approche nouvelle.

Avec un peu de recul, depuis 1988 on peut avoir l'impression que, comme Don Quichotte, le héros de Cervantès, l'école nantaise et le GAIP se sont battus contre des moulins à vent. Ce point de vue est sans doute trop abrupt, car il y a eu de vrais espoirs d'inclusion dans les textes officiels (notamment au moment de la parution en 1991 du texte de Claude Pineau "Introduction à une didactique de l'EPS" et, dans sa proposition de "Schéma directeur des programmes" de janvier 1994) et quelques avancées malgré tout (programmes du lycée à partir de 2001 et du collège en 2008).

Quelques avancées des programmes, en faisant référence à des composantes ou des compétences d'ordre méthodologique, et en s'arrimant " du bout des lèvres " au socle commun promu par la loi au rang de passage obligé au niveau de l'école primaire et du premier cycle du secondaire, doivent être soulignées.

L'espoir renaît donc, pour les tenants de l'école nantaise, de faire valoir leur point de vue une fois encore (cf. l'article de M. Harmand sur le "nouveau rendez-vous... manqué ?"). Aujourd'hui, l'environnement général au sein du système éducatif semble beaucoup plus favorable grâce à l'existence du socle dont un certain nombre d'orientations sont compatibles (pour ne pas dire conformes, ce qui serait présomptueux mais pas faux) avec les choix fondamentaux de la "dite" école nantaise.

Il s'agit là d'une opportunité objective à ne pas manquer. Il convient désormais d'insister sur l'incohérence, qui naît de la présence imposante du socle commun, qu'il y aurait à maintenir le statu quo d'une EPS comme " pratique polyvalente d'APSA ". Comme le proposent les articles de ce numéro des Cahiers EPS, c'est l'occasion de revisiter les programmes, textes relatifs à l'évaluation des élèves, notamment aux examens, de proposer des mises en oeuvres pédagogiques à la " nantaise ", en accord de fond avec le système scolaire actuel.

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