Les cahiers EPS, n°34, page 30 (06/2006)

Innover : des formes au fond

Innover en changeant les pratiques : un exemple en tennis de table

Guy Pommier,
Michel Sakni.

" L'éducation physique est de ces domaines où souvent la recherche est sans application et l'innovation sans recherche "
Pierre Agert

Cet aphorisme relance la réflexion permanente sur les relations entre l'action et la recherche, le praticien et le théoricien.
Jean-Yves Rochex distingue l'action et la recherche par les logiques et pratiques qui sont différentes (journée d'étude du 1er juin 2005 à l'IUFM de Nantes dont le thème était : " Les mouvements pédagogiques entre pratique, formation et recherche "). L'action vise l'efficacité et la pertinence, elle traite des situations particulières et uniques. Elle se donne des cadres de référence souvent hétéroclites, voire opportunistes. Elle se donne à voir en cours d'EPS. La recherche vise la compréhension et la modélisation, elle se donne des cadres méthodologiques et un appareillage conceptuel explicite, systématique et contrôlable. Elle trouve son champ d'application en laboratoire.
Certains enseignants se disent chercheurs parce qu'ils se sentent en recherche. D'autres se posent des questions, cherchent et se proposent de modifier et répondent aux multiples questions inhérentes à la situation d'apprentissage en faisant vivre de manière inventive le rapport que leurs élèves entretiennent avec le savoir. C'est peut-être en cela qu'on parle d'innovations.
Ces innovations qui existent en tant que " théorie pratique " (formule de Durkheim), " appartiennent " aux praticiens. Est-il possible de les identifier ? Comment définir l'innovation ? Pourquoi décide-t-on de changer sa pratique ? Peut-on oser et bousculer certaines logiques ? Peut-on donner une explication théorique à une démarche qui se veut " pratique " au départ ?
L'espace de réflexion qui suit témoigne d'un acte pédagogique inscrit dans une temporalité (un cycle de tennis de table en classe de sixième) pour permettre à tout " lecteur praticien " de mettre en perspective des actions qui visent à rendre les savoirs différents et accessibles. Les auteurs, à deux titres différents (inspecteur et professeur), tendent à s'inscrire dans un processus évolutif de changement ou d'innovation. L'innovation est ici à préférer au mot " nouveauté " car dans " innovation " (du latin " in novum "), il y a l'idée de mouvement, d'action, celle qui construit l'avenir en s'appuyant sur le passé.

Qu'est-ce qu'innover ?

L'innovation comme processus de " l'émergence de l'inédit "

Pour reprendre la formule de Jean-Marie De Ketele, Évaluer les pratiques innovantes (édition SCEREN, 2002), le cycle concerné entre parfaitement dans cette démarche tant l'inédit, dans le sens de non diffusé et nouveau, est émergent. Innover, est-ce faire du nouveau ? Certes oui, mais à condition d'inscrire l'innovation dans le sens de l'action, de faire du neuf sur un contexte et de faire du nouveau en considérant ce qui se faisait dans le passé.

Comment entre-t-on dans un processus d'innovation ? Sans forcément le conscientiser, il y a tout d'abord une volonté de changer en acceptant de :

  • saisir l'opportunité de faire autrement en plaçant les élèves dans un autre contexte d'apprentissage ;
  • prendre le risque de l'insatisfaction dérangeante à chaque fois que l'on propose quelque chose de différent.

C'est en réalité, et quelle que soit l'échelle, envisager le remplacement d'un modèle par un autre.

L'inédit dans un cycle de tennis de table en sixième

Avant de dévoiler le cycle dans son contenu (le quoi) et dans sa démarche (le comment), il demeure évident que l'innovation ne se posera pas en mêmes termes si l'on est en classe de sixième ou en classe de lycée.

L'un des mobiles de l'innovation est avant tout l'engagement de l'élève. Il y a bien la volonté de lui donner la motivation et l'envie d'apprendre, de répondre à ses attentes, à ses besoins et engager sa motricité dans un sens large pour qu'il devienne acteur de ses apprentissages, traitant les situations et contrôlant sa progression de leçon en leçon.

L'innovation trouve aussi sa source dans une démarche de recherche de solutions pratiques pour aborder cette riche activité qu'est le tennis de table sans la transformer au point d'avoir le sentiment de l'abandonner. Les composantes matérielles, comme l'installation sportive (salle de 12 x 18 m avec cinq tables seulement) nécessitent des adaptations. Elles rendent nécessaire l'introduction d'astuces, de situations nouvelles, pour que l'activité soit optimale et prenne du sens pour l'élève.

En quoi le cycle de tennis de table proposé est-il innovant ?

L'ensemble des situations a été élaboré avec les élèves et vise la résolution de problèmes précis (rechercher une trajectoire basse, jouer loin...). Avec eux, des niveaux d'exigence ont été concertés en fonction de leur groupe de niveau. Ils situent leur performance et mesurent leur progrès sur une même situation, avec des partenaires différents, et grâce à un outil simple d'évaluation : " la toile d'araignée ". Des records de classe permettent aux élèves de se situer au sein même de la classe. Des situations en travail seul et par deux (coopération, continuité) font que toute la classe travaille en même temps dans un espace réduit. Cette façon de faire vise à éviter les attentes inutiles des élèves perçues comme moments perdus pour apprendre et progresser.

Où se situe l'innovation dans ce cycle de tennis de table ?

Dans les fonctions des différents ateliers - situations

Cinq tables sont disposées au centre de la salle. Le principe est commun aux cinq tables : il convient d'échanger à deux en continuité, pendant deux minutes mais avec des exigences et des objectifs différents. Les échanges sont comptabilisés sur la grille d'évaluation (" l'araignée "). À chaque table correspond un thème.

- " La barrière de corail ". Un trait est matérialisé en arrière de la table (cela peut être une barre reposant sur deux petits plots) et constitue la limite à ne pas franchir (distance joueur - table).

- " La danse ". Faire le plus d'échanges en 1 contre 1 en touchant de la main (après chaque renvoi) une balise (cône de chantier) située à droite et à gauche en arrière de la table (1 mètre).

- " Le cerceau de feu ". Un cerceau (GRS) repose à la verticale sur une cale, au centre de la table le long du filet. Les échanges se font en passant obligatoirement par le cerceau.

- " Les îles interdites ". Deux crêpes en caoutchouc, rondes et de tailles différentes, posées sur une demi-table, sont à éviter.

- " La ballade ". Les échanges en continuité se font sur la table entière mais le nombre des échanges est imposé en deux minutes (trente échanges à quinze échanges selon les groupes).

Dans les dispositifs et l'organisation de l'environnement

Vingt-deux ateliers sont possibles dans cette salle de 12 x 18 m. L'environnement est optimisé au maximum. L'élève travaille seul avec un but et des critères de réalisation et de réussite. Il explore des expériences motrices originales avec des supports différents. Ses résultats sont immédiatement reportés sur une feuille. Il est debout ou à genoux. Les espaces d'évolutions et les supports de travail sont variés et organisés pour permettre l'apprentissage de savoirs fondamentaux.

- Au sol. De petites tables (2 x 1 m) sont dessinées au sol et les élèves contrôlent les renvois dans cette espace. Ils sont à genoux.

- Au sol et sur les murs. Envois, selon le principe du " squash ", avec une zone de retour au sol définie.

- Sur les murs. Plusieurs cibles sont proposées (carrées, rondes) avec des points (200 au centre et 50 vers les extérieurs).

- Sur des tables de tailles différentes.

  • La petite table de tennis de table de démonstration de 30 x 60 cm).
  • La table rectangulaire de salle de classe (60 x 120 cm) utilisée dans sa largeur. Une ligne au centre remplace le filet.
  • Cette même table est posée verticalement au sol. Elle devient cible de " squash ".
  • La table de tennis de table repliée. La table de classe par une personne contre le mur.

Dans le rapport du professeur à l'élève

L'innovation est avant tout pour l'élève, rappelons-le. L'enseignant pose le cadre conceptuel du cycle. Il aménage le milieu, organise les groupes de niveau et devient, après " délégation " de pouvoir (semi-autonomie des élèves) plus disponible pour guider les apprentissages et intervenir auprès de tous et de chacun sur les indices corporels.

Les élèves agissent dans et sur les situations et les modifient en fonction de leurs propres ressources et rythmes. Ils connaissent immédiatement leurs résultats et affichent leurs progrès.

Pourquoi innover ?

Plusieurs paramètres soutiennent l'innovation qui est à considérer comme une sorte de réponse adaptative.

- Prendre en compte les contraintes : espaces, matériel, nombre d'élèves (en définitive, on peut ne pas éprouver le besoin d'innover si on dispose d'une salle spécialisée avec douze tables !).

- Montrer qu'il est possible de faire du tennis de table autrement que sur une table standard (utilisée immuablement quels que soient besoins et objectifs).

- La volonté de proposer un cycle sortant de " la norme de la répétition à l'identique " et le désir de ne pas reproduire toujours les mêmes approches qu'elles soient de nature didactique ou pédagogique. C'est le franchissement de cette frontière entre la conformité et l'espace de liberté pédagogique que l'enseignant ose ainsi.

- Présenter aux élèves des situations posant des questions en actes et appelant des réponses adaptatives dans des contextes dérangeants.

Au terme de ce premier temps de raisonnement, on peut noter que le fait d'avoir placé les élèves dans une voie afin de " faire du nouveau en se servant de l'existant " et donc pour un enseignant d'avoir changé sa pratique, représente une démarche innovante. Mais, et même si l'innovation reste une notion toute relative (cf. l'éditorial de M. Delaunay), peut-on faire en sorte qu'avec l'activité tennis de table, l'espace de liberté d'un enseignant soit exploité aux limites de son pouvoir d'éduquer ? Ainsi, s'engager dans une voie innovante ne peut se restreindre à changer les conditions matérielles. Il faut :

  • accepter de bousculer la logique interne de l'activité ;
  • valider un outil d'émergence de l'inédit pour s'en servir de guide.

Pour innover, il faut parfois accepter de bouger les bases et de remplacer un modèle courant par un autre.

Une logique interne bousculée

Le modèle courant

Le contexte d'inspections ou de visites laisse apparaître une pratique en hausse des activités de type " raquettes " et le tennis de table vient en bonne position dans la programmation des pratiques en milieu scolaire.

Le tennis de table, interrogé par les programmes, prend en considération la pratique compétitive et l'apprentissage des principes fondamentaux de l'activité dans le respect de sa " logique interne " (expression chère à P. Parlebas). Dans cette activité d'opposition, l'élève est souvent, au cours des leçons du cycle, confronté à des résolutions de problèmes liés à la technique (coup droit, revers, services) ou d'ordre tactique (placement sur trajectoire afférente, production de trajectoires variées (directions, forces, effets). L'objet d'étude y est souvent le même pour tous et le sens est " imposé " par la reproduction attendue de gestes techniques et d'une intention que l'on souhaite idéale (gagner sur l'adversaire).

Un autre modèle

La logique interne est à respecter mais elle ne doit pas rendre l'élève externe à sa pratique. Elle doit devenir l'outil de la logique d'apprentissage des élèves. Et ce renversement du moyen et de la fin est véritablement l'essence d'une innovation. Le modèle proposé bouscule cette logique interne mais conforte l'enseignant dans une démarche scolaire où l'élève est au coeur de sa réflexion et où de véritables interactions dialectiques s'instaurent entre le professeur, les savoirs, l'élève et le milieu dans lequel il évolue.

L'élève est directeur des procédures, pris à son niveau d'acquis et de besoin, dans un espace adapté à ses ressources, et il s'engage sous la conduite de l'enseignant dans une voie de progrès.

L'outil pour l'inédit

Pour faciliter la démarche qui vous a été décrite, De Ketele propose un outil méthodologique qu'il nomme l'IRPV.

- I comme " idéalement souhaité " car entrer dans une démarche innovante est un acte volontaire de l'enseignant pour rompre avec la routine, répondre à un besoin particulier et oser faire autrement ou encore entrer dans une activité nouvelle. Ce fut le cas.

- R comme " déjà réalisé ou en cours de réalisation ". Il s'agit bien de valider une action de recherche déjà faite par un collègue ou en cours d'expérimentation par soi-même.

- P comme " possible " dans le sens d'acceptable, faisable et concevable d'après vos convictions et dans le respect des données institutionnelles.

- V comme objet d'une " volonté d'engagement ". Voulez-vous mettre en oeuvre une démarche nouvelle, un projet novateur ?

L'illustration précédente montre bien que l'action innovante proposée est bien passée au crible du questionnement que pose l'outil de De Ketele.

Cela manifeste aussi la volonté d'articuler l'inédit, la recomposition des rapports enfant - adulte et institution au triangle didactique " élève - professeur et savoirs " auquel on pourrait adjoindre un quatrième sommet qui serait proche des " valeurs " que l'on transmet. Ce nouveau polygone, cette nouvelle pyramide, constitue une innovation en ceci que les valeurs éducatrices véhiculées lors de ce cycle ont une incidence sur les savoirs transmis et sur les rapports entretenus entre l'élève et le professeur.

Conclusion

L'innovation n'est pas un privilège réservé à un cercle d'initiés ou à une catégorie de personnel qui veut changer l'école pour changer la société. On ne peut se contenter de préserver jalousement quelques conquêtes quand l'innovation doit être l'affaire de chacun, une posture partagée entre tous, nécessaire à la société.

Tous ceux qui acceptent de bousculer sans la nier la logique interne des APSA, de s'inscrire dans un processus " transmettre - apprendre " pour des élèves dont on a identifié les besoins et construit un projet scolaire d'engagement vers la voie de la réussite, tous ont la possibilité d'être innovants à leur mesure.

Parmi les conceptions les plus novatrices des dernières décennies, l'énaction, concept des neurosciences cognitives de F. Varela, soutient globalement la démarche qui a été dessinée au cours de ce cycle de tennis de table, fruit d'une recherche. Mis en application, il a été validé par une institution incitant à l'innovation selon des procédures maîtrisées. Initié au départ comme une remédiation à certaines formes de contraintes, cet effort d'innovation s'est situé ensuite à la frontière de la conformité et d'un espace de liberté et a gardé le principe fort de donner aux élèves l'envie de s'engager et d'apprendre.

Les cahiers EPS - Innover en changeant les pratiques : un exemple en tennis de table