Les cahiers EPS, n°34, page 17 (06/2006)

Questionnaire de vie

Le " Questionnaire de vie " de Michel Delaunay

Entretien avec Michel Delaunay.

Biographie

Né le 18 août 1941 à Paris 15e d'une famille parisienne depuis 1815, privé de père, éduqué à Saint-Denis (93) et dans le 15e arrondissement, au sein d'une famille de femmes et fortifié par l'autorité des internats (7 ans dont 4 en IMP dans l'Oise), il engage une scolarité primaire chez les Frères des Écoles (Saint-Denis) puis à Saint-Stanislas (Paris), la poursuit dans le secondaire public pour la terminer au lycée Champollion de Grenoble par un baccalauréat littéraire à 20 ans et quelques redoublements. À partir de 1953, des séjours linguistiques et chantiers de jeunesse (Angleterre, Allemagne) l'européanisent. Puis, il est ouvert sur le monde (Israël, URSS, Inde, Népal et Tibet, Ladâkh...) par son beau-père L. Mahuzier (conférencier cinéaste à Connaissance du monde) qu'il accompagnera puis aidera. Il doit, dès la fin de l'enfance, à l'exigence toujours insatisfaite de sa mère (qui ne le voyait qu'en A. Einstein, A. Schweitzer ou W. Horowitz) d'avoir poussé ses ressources et élaboré quelques talents. Il prépare P1 au CREPS de Dinard (avec MM. Binet, Le Boulch, Essioux...) sous la vigilance affectueuse de son parrain qui dirige le chantier BTP du barrage sur la Rance et il entre à l'ENSEPS, major de la promotion 1962-1965. Il commence des études de droit, fait la PMS et les EOR, finalement inutilement. Puisque, après avoir été nommé au lycée Carnot (Paris), il refuse les avantages d'être gradé et part comme seconde classe en coopération militaire puis civile au Maroc. Marié à H., séfarade de Casablanca, dont il divorce trois ans plus tard, il revient en France, nommé à l'IREPS de Marseille, sur un poste de psycho-pédagogie. Commencées à Rabat et Bordeaux, il finit ses licence et maîtrise de psychologie à Aix-Marseille (laboratoire de J. Paillard) et obtient un DESS de psychopathologie qui lui permet d'exercer, 7 années durant, les fonctions de psychologue clinicien à mi-temps au centre Saint-Thys (IMC), parallèlement à ses enseignements. Il obtient un doctorat de psychologie en 1976 (laboratoire de M. Gilly) fortement inspiré par l'épistémologie de J. Piaget avec lequel il a la chance d'échanger lors de voyages à l'Institut J.-J.-Rousseau de Genève. Il suit, de 1971 à 1978 une analyse didactique en psychanalyse, une formation de moniteur de dynamique des groupes, pense sérieusement alors à une réorientation et à ouvrir un cabinet de psychologie psychanalytique. La perspective de vivre à plein temps dans un univers pathologique ne lui convenant pas, il présente le concours de la nouvelle INSEP et y réussit major de sa promotion (1978-1980). Deux années " sabbatiques " à côtoyer l'élite de l'EPS d'alors (P. Parlebas y exerce encore) et des sciences sociales (P. Bourdieu, E. Morin notamment). Inscrit à Paris VIII-Vincennes pour passer une (seconde) thèse (en sciences de l'éducation avec M. Lobrot), il travaille avec G. Lapassade, R. Lourau. Mémoire (fondé sur l'interactionnisme dialectique) et diplôme d'INSEP en poche, il continuera à préparer une thèse d'état dans le laboratoire de R. Pagès (Paris Sorbonne) jusqu'en 1985. N. Dechavanne, amie de promotion à l'INSEP, l'introduit à la FFEPGV où il connaîtra sa seconde femme Christine.

Il y tiendra divers rôles et fonctions (animateur, président de région, membre du CODIR national, responsable des commissions "recherche" puis "relations internationales"...). Cette expérience associative durera de 1980 à 1995. De retour à Marseille, il présente la première session de l'agrégation EPS en 1983, à laquelle son "fils d'ENSEPS" A. Hébrard est major et lui "que" 6e. Le 11 septembre 1984, il est père d'une petite Emeline et arrête sa vie d'étudiant perpétuel. En 1986, J. Eisenbeis le recommande à C. Pineau (Doyen IGEN EPS) qui le connaissait pour l'avoir entraîné syndicalement avec lui du temps de Ph. Néaumet. Il devient inspecteur d'académie à compétence pédagogique en 1987, la même année que M. Volondat, président de la dernière agrégation à laquelle il participera en 2006. Nommé à Nantes, qu'il ne connaît que pour avoir possédé non loin de là le "Club de l'Étoile" à Saint-Jean-de-Monts (85), il lance l'académie dans l'expérience des académies pilotes (dirigée magistralement par C. Pineau) pour construire des programmes en EPS. De 1987 à 1994, il met en ordre un champ de concepts et de pratiques lentement élaborés depuis vingt ans. Sous sa direction se constitue un corpus de contenus et de méthodes, qui fondera significativement jusqu'en 1995, les textes programmes EPS (et inspire encore les plus récents) et que l'on dénomme aujourd'hui "l'École de Nantes". Avec P. Fresse, il crée en 1989 la "Revue EPS de l'académie de Nantes", avec l'appui indéfectible de Mme Prate-Robert du CRDP/CNDP, afin de faire connaître les travaux du GAIP (groupe académique d'innovation pédagogique) et des GEFOP engageant jusqu'à 250 enseignants à formaliser des savoirs fondamentaux scolaires et mettre en pratique principes, règles et méthodes pour fonder l'identité de l'EPS, discipline d'enseignement. En 1994, il est nommé chargé d'une mission d'inspection générale, rattaché au groupe de l'enseignement primaire, en liaison avec le groupe de l'EPS. Il remplit les fonctions d'IGEN en titre (des rapports aux ministres - CLIS, RASED, Rythmes scolaires entre autres - aux inspections des IEN-CCPD...). Dans cette période, il est appelé à créer et à diriger la collection CORPUS (CNDP/CRDP), relative à l'EPS du premier et second degrés et actuellement riche d'une quinzaine de publications. À partir de l'an 2000, relançant son désir d'engagement humaniste, il rejoint deux associations connues, dont l'une au même âge tardif que le fit Voltaire en son temps. Sa charge de mission IGEN prend fin. En 2001-2002, il retrouve des fonctions d'IA-IPR à Nantes, des amitiés professionnelles, le plaisir de (re)piloter le GAIP et d'agir au quotidien pour les élèves et l'EPS. Il y termine sa carrière en juillet 2006.

Disposant d'une carte d'étudiant (études et diplômes) jusqu'en 1985 (bac +24), membre de nombreux laboratoires de recherche pendant plus de vingt-cinq ans (J. Paillard, M. Gilly, P. Parlebas, R. Pagès), acteur régulier d'associations sportives, éducatives et professionnelles, co-fondateur, à l'initiative de P. Parlebas, de la SERSAM, juré de soutenance de thèses doctorales, membre des jurys des CAPEPS et des agrégations externe et interne de 1985 à 2006, du CRPE, auteur de plus de 60 articles, éditoriaux et d'ouvrages (livres, films...) et de rapports ministériels, ainsi que de publications associatives, conférencier et expert invité en France et à l'étranger dès 1970 (Conseil de l'Europe, CONFEJES et divers ministères aux organismes scientifiques et associations professionnelles), il continue, en 2005-2006, d'être le directeur du GAIP (Nantes), rédacteur en chef des "Cahiers EPS" depuis leur création, directeur de la collection nationale CORPUS (SCÉREN) et d'assurer des conseils et des expertises, notamment à l'IFEPS d'Angers.

Officier dans l'Ordre des Palmes académiques, bien moins médaillé que son arrière-grand-père, directeur de l'école du Centre à Bondy, les responsabilités politiques et civiles manquent à son expérience. C'est un (vrai) regret, contrepartie d'une volonté de penser et d'agir en conservant toujours pour principe directeur son libre arbitre.

La personne

Quelles sont vos principales qualités ?

Être convaincu que l'intelligence est le fruit du travail et persévérer toujours, raisonner logiquement, pouvoir relativiser (surtout ce qui est prétendu certain), anticiper, posséder deux doigts d'inventivité, exploiter le conflit en y respectant la personne, avoir confiance dans la jeunesse et en tous ceux qui construisent quelque chose, développer peu d'angoisse pathogène et connaître plutôt bien mes faiblesses et forces, être persuadé que " la seule chose absolue dans un monde comme le nôtre, c'est l'humour ". (A. Einstein)

Quels traits de votre personnalité vous reproche-t-on le plus ?

L'exigence sans complaisance, une certaine incapacité à admirer les héros, ne pas être assez fataliste, avoir (ou vouloir avoir) toujours raison, chercher " le pourquoi du comment " sans cesse, faire de l'humour à tout propos (et aussi dire des jurons trop souvent), en pardonnant de ne pas pouvoir oublier aussi qui et quoi, pouvoir se couper du monde jusqu'à l'indifférence tout en ayant besoin des autres.

Quelle est votre TOC (trouble obsessionnel compulsif ou marotte) dans la vie quotidienne ?

Manipuler sans cesse les télécommandes (TV, hi-fi...), à la fois " doudous " et objets de puissance.

Avez-vous un hobby qui ne vous a jamais quitté tout au long de ces années ?

La hi-fi (dès 1959) pour la technique et la sensualité des sonorités et de la musique qu'elle produit.

Votre devise ou la maxime qui vous convient le mieux ?

" Res non verba. " (Des faits pas des paroles.)

Cinq citations ou aphorismes qui traduisent votre manière de vous conduire dans le monde ?

" Penser globalement, agir localement " (précepte de l'école de Palo-Alto).

" Rien de va de soi. Rien n'est donné. Tout est construit " (G. Bachelard).

" Rien n'est plus pratique qu'une bonne théorie " (P. Valéry).

" On doit repenser tout ce qu'on veut nous faire penser " (E. Ionesco).

" Toute personne qui dirige ou fait quelque chose a contre lui ceux qui voudraient faire la même chose, ceux qui précisément font le contraire et surtout la grande armée des gens, beaucoup plus sévères, qui ne font rien " (Jules Clarétie).

Quel est le compliment le plus ambivalent que l'on vous ait fait ?

Un dernier en date vient d'une inspectrice que j'estime qui, constatant que mes contradicteurs ne pouvaient plus rien arguer, me glissa à l'oreille : " tu vas les faire devenir autistes ". Humainement exécrable, argumentairement, c'est un compliment absolu. Peut-être ne l'a-t-elle pas pensé ainsi ?

Quels ont été les penseurs phares qui ont éclairé votre route ?

Et Jésus et Marx, Freud et Piaget, Freinet et Rogers, l'école de Palo-Alto et l'interactionnisme dialectique, P. Parlebas, E.Morin et les théories de la complexité.

Des ouvrages littéraires ou scientifiques ont-ils marqué les grandes étapes de votre vie ?

Pendant les 20 000 jours qui me séparent de la fin de l'enfance, j'ai dû lire autant d'ouvrages, parcourir plus du double de magazines et journaux, souvent pour en photocopier ou découper des articles, j'ai acheté plus de 7 000 livres que j'ai annotés et exploités (mon grenier peut en témoigner)... Alors en choisir quelques-uns... Au moment de remplir ce questionnaire je me souviens (affectivement) que m'ont marqué :

Dans la petite enfance : les évangiles, Les histoires comme ça (R. Kipling), les Contes de H. C. Andersen.

Plus tard dans l'adolescence : trois poèmes qui ne m'ont pas encore quitté : If de R. Kipling, Liberté de P. Eluard, La mort du loup (III) d'A. de Vigny et les dictionnaires Robert, Littré, Larousse du XIXe siècle hérité de mon arrière-grand-père, complétés ultérieurement par l'Encyclopédia Universalis.

  • Adulte jeune : Les pensées de B. Pascal, Introduction à la psychologie dynamique (A. Colette), L'homme dominé (A. Memmi). Logique et connaissance scientifique (Pléiade - sous la direction de J. Piaget).
  • Adulte mûr : La dimension cachée (E.T. Hall) L'éducation physique en miettes (P. Parlebas), Les murs de l'asile (R. Gentis), Personnality at the crossroad (D. Magnusson et N. Endler), Critique de la décision (L. Sfez), La connaissance de la connaissance (E. Morin).
  • Plus récemment, les influences peuvent se retrouver, en transparence, dans mes écrits ou conférences...

Quelles sont les musiques qui vous accompagnent ou vous consolent ?

Cela dépend des périodes de la vie mais, elles ont toujours irrigué mes joies, mes peines et mes solitudes. À la fin de ce troisième quart de vie, s'il faut sélectionner quelques " Happy few ": J. Ferrat chante Aragon, les quintettes pour cordes de W.A. Mozart, les oeuvres de F. Schubert entre 1822 et 1828, la musique sacrée d'A. Vivaldi, les requiems tous les requiems, la musique contemporaine polonaise (Lutoslawski, Penderecki...).

Quelles sont vos sept merveilles du monde ?

Hormis ma fille (comme tout le monde) : le cycle des saisons, Paris et son ensemble culturel et architectural, un confit d'oie accompagné d'un " Pétrus " ou d'un " Cheval blanc ", l'école de peinture impressionniste, le Potala à Lhassa, murs, histoire et philosophie (en hommage à mon beau-père), l'émotion partagée d'un spectacle réussi, la variété des paysages et des cultures de la France, même si j'admire les autres beautés du monde.

Pour vous, quels sont les cinq coups de génie de l'humanité ?

La dialectique de Platon à Hegel et Marx, jusque dans ses avatars interactionnistes et écologiques récents, le Siècle des Lumières débouchant sur la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, la démocratie et la laïcité, l'électricité parce qu'elle a aussi permis d'apporter la culture (symboliquement la lumière) dans l'espace privé (lire la nuit, cinéma, radio, télévision, informatique...), la formalisation de l'inconscient depuis ses origines magiques et religieuses et sous toutes ses formes (le surréalisme), les décryptages modernes de la biologie (neurologique, chimique avec les vaccins et antibiotiques et génétique depuis Watson et Crick), mais il y en a tant d'autres... Comme avoir pu s'abstraire de la pesanteur (avion et vol interplanétaire)...

Quelles qualités humaines appréciez-vous ?

Préférer les communautés (ce qui relie) aux différences (ce qui sépare). Savoir associer cohérence et doute, aimer ou détester sans rejeter l'homme (la fraternité en quelque sorte), pouvoir proposer chaque fois que l'on critique, s'engager sans se perdre dans l'action, tirer son pouvoir du pouvoir que l'on donne aux autres, être fidèle sans cécité, prendre le temps de vivre pour soi tout en demeurant attentif aux autres.

Quels défauts humains vous exaspèrent-ils le plus ?

La méchanceté quand elle se fait passer pour de l'intelligence, l'amalgame qui remplace l'analyse, appliquer la parabole de la poutre et de la paille en accusant l'autre de le faire, confondre tolérance et complaisance, être inexact et imprécis avec assurance, se prétendre responsable sans assumer les conséquences, s'affirmer libre quand on n'est qu'affidé.

Ce que vous admirez par-dessus tout ?

J'hésite entre être devenu adulte en conservant des parts d'enfance et d'adolescence sans les subir et l'harmonie et la mesure dans les engagements humains en appliquant le précepte de B. Pascal " Quand il se vante je l'abaisse quand il s'abaisse je le vante ".

Ce que vous détestez foncièrement ?

Ce qui attente à la vérité, à la justice et à la liberté, mais aussi, et là je citerai Beaumarchais, [...] " médiocre et rampant et l'on arrive à tout [...] avoir souvent pour grand secret de cacher qu'il y en a point, s'enfermer pour tailler des plumes et paraître profond quand on n'est, comme on dit, que vide et creux [...] " (Le mariage de Figaro).

Le professionnel

Quel jugement portez-vous sur vos propres conduites motrices ?

Elles me procurent depuis longtemps adaptation et plaisir et depuis peu deviennent moins fiables et moins silencieuses. Tant qu'elles répondront à mes désirs et mes projets je ne pourrai pas m'en plaindre...

Quel don naturel auriez-vous aimé posséder à l'extrême ?

Être en pleine forme en ne dormant que 4 ou 5 heures par nuit.

Qu'auriez-vous changé de votre corps si vous l'aviez pu ?

S'il faut répondre, formulons fantasmatiquement que j'aurais aimé avoir eu 8 ou 10 centimètres de plus dans toute la moitié inférieure du corps.

Dans quel(s) sport(s) avez-vous été le plus en réussite ?

Tout a commencé l'été 1947 au club de Berck-Plage, a continué dans les internats style anglais (sport l'après-midi) pour ne plus vraiment me lâcher jusqu'à 30 ans. Aucune réussite à un niveau national ou international dans un sport en particulier, mais de multiples dans de nombreux à des niveaux plus modestes : l'athlétisme (courses de vitesse et perche), la natation (option d'agrégation), le football, le basket-ball (malgré la taille et grâce à R. Mérand), la gymnastique aux agrès (équipe de l'ENSEPS), le ski (flèche d'argent), le judo (entraînements maintenus jusqu'à 34 ans) En fait, j'étais un boulimique d'expériences corporelles, une sorte de spécialiste de la polyvalence multi-familles sportives ou non (yoga, techniques orientales, gyms douces en période psychanalytique...).

Quel champion auriez-vous aimé être ?

Le champion n'est pas un modèle dans mon mode de pensée. Pour rester conforme à la logique du sport, pourquoi ne pas choisir d'être celui ou celle qui a obtenu le plus de victoires et de médailles au monde, quel que soit le sport ou alors qui a gagné le plus d'argent ?

De quels faits dans l'exercice du métier êtes-vous le plus fier ?

D'avoir toujours formé des élèves, étudiants, professeurs à réussir, à faire qu'ils se passent de moi, sans trop m'oublier. Avoir élaboré avec les enseignants (marseillais puis nantais et au-delà) un courant de pratiques et de pensées à fonction d'éducation plus encore que d'enseignement. Finalement, d'avoir contribué à construire, dans la profession, le sens de ce qu'est être " professeur d'éducation physique à identité scolaire ".

Qu'avez-vous raté et dont le souvenir revient régulièrement ?

Sans doute de ne pas avoir su m'inclure dans un réseau d'influence et de ne pas avoir trouvé les bons arguments et choisi les bonnes postures pour être IGEN quand cela était possible. Je n'étais pas " la bouche qui convienne à leurs oreilles " (F. Nietzsche) " faisant la faute énorme, ayant raison sur le fond, d'avoir tort dans la forme " (V. Hugo)

Quelle valeur ajoutée pensez-vous avoir apporté dans l'exercice de vos responsabilités ?

D'avoir offert un contre-point ou un contre-chant aux idéologies dominantes semblant aller de soi, de ne m'être pas contenté d'une épistémologie critique mais m'être engagé dans une épistémologie constitutive et d'avoir fourni des concepts et des outils pour penser autrement un enseignement plus justement centré sur la personne qui apprend. Tout ceci avec le légalisme d'un fonctionnaire du service public (trois termes républicains qui sonnent juste à ma conscience).

De quels éducateurs historiques français vous sentez-vous le plus proche ?

E. Claparède (suisse), Alain et C. Freinet pour les grands anciens, puis ultérieurement de R. Mucchielli et ses opuscules, A. Vasquez et F. Oury et M. Lobrot (formidable " pour ou contre l'autorité ") et actuellement de P. Meirieu, non que je sois un affidé mais je trouve qu'il écrit tellement de choses exactes, alors j'en fais mon miel.

Quels sont les courants d'idée qui ont le plus marqué dans votre cheminement professionnel ?

Le marxisme, l'épistémologie génétique, le structuro-fonctionnalisme et la systémique, les conceptions de la pensée divergente, la dynamique des groupes, la psychanalyse, l'interactionnisme dialectique, l'analyse transactionnelle, les théories de la complexité... Et tout cela sans trop de juxtaposition ou de contradiction, un peu comme on métabolise des aliments.

Quelles sont les cinq personnalités qui ont marqué l'éducation physique scolaire pendant vos quarante ans de métier ?

À des titres divers, J. le Boulch, R. Mérand, P. Parlebas, C. Pineau et, même si je le déplore, la personnalité collective du SNEP.

Quelles sont les personnes les plus surfaites de la profession ?

À toutes les époques, des personnalités se sont trouvées mises en avant conjoncturellement sans avoir la valeur affichée. Pour répondre franchement à cette question faite pour se faire des ennemis... il existe deux personnes morales surfaites : ce sont les universitaires en STAPS, mais j'en connais d'excellents (ceux-ci ne s'offusqueront pas) et les " penseurs pédagogiques " du courant syndical SNEP (mais ils ne s'en rendent pas compte). Quelques personnes physiques ont été reconnues pour être largement dépassées par leur égo. Il y en eut à Orsay, il y en eut à Rennes et à Lyon, actuellement le " pompon " est détenu par un Montpelliérain dont la femme possède une réelle valeur pédagogique.

Quel est l'événement le plus important dans l'histoire disciplinaire que vous avez vécue ?

Le " retour " de l'éducation physique et sportive à l'Éducation nationale, indiscutablement.

Quels sont ceux que vous auriez aimé ne jamais voir se produire ?

Le statut dérogatoire des PEPS. La suppression des ENSEPS, la fonte des horaires de l'EPS en éducation et en formation, la main mise sur la pédagogie par un syndicat stalinien, le remplacement des " textes Pineau par les suivants, les textes livrant l'éducation physique scolaire aux intervenants extérieurs sous couvert d'emploi et de décentralisation, la loi Fillon en ce qu'elle ne reconnaît pas les savoirs fondamentaux en et de l'EPS.

Donnez les mots (ou locutions) les plus pertinents pour caractériser l'EPS.

Identité scolaire, savoirs fondamentaux, conduites motrices, sens et significations, réussite de tous.

Donnez cinq qualificatifs pour un bon professeur d'éducation physique.

Animateur (avec chaleur et rigueur), metteur en sens, compétent en connaissances et en méthodes, différenciateur, à logique scolaire (qui est un magnifique qualificatif) mais c'est valable pour tout professeur.

Trois conseils pour le professeur débutant ou chevronné à votre choix ?

" L'éducation n'est subordonnée à rien sauf à plus d'éducation " (J. Dewey).

Assurez-vous de faire apprendre. Enseigner n'en est que le moyen, à exercer sans violence et sans chercher à se faire aimer.

Pédagogie et didactique sont toujours sémio-opératoires (structurations guidées par le sens). Si l'élève n'attribue pas en permanence du sens à son éducation, il en devient l'objet et n'en est plus le sujet.

Quelle est la plus belle phrase qu'un pédagogue de l'EPS puisse dire aux élèves ?

" Aujourd'hui vous allez apprendre... (ceci). "

Quelle est celle qui vous exaspère au plus haut point ?

Celle(s) qu'un enseignant dit aux élèves : " Organisez-vous, vous êtes en autonomie, faites votre projet... " sans leur avoir appris les connaissances et les méthodes pour le faire. C'est tuer dans l'oeuf de magnifiques compétences.

Que vous ont appris vos maîtres (au sens large) ?

Les vrais m'ont appris à ne pas en avoir tout en bénéficiant de leur savoir. Ils m'ont formé à apprendre à apprendre (C. Bernard) et à apprendre en apprenant des autres. Et de ce fait j'ai pu cheminer entre Socrate " un maître sans savoir " et Aristote " un savoir sans maître " pour devenir un maître avec savoir et pour savoir être un maître... Nous ne sommes rien sans nos grands et nos petits anciens, mais nous ne sommes rien si nous les répétons. Beaucoup trop d'entre nous ne sont que des échos.

Que vous ont appris vos élèves (au sens large) ?

Qu'ils sont toujours plus forts que nous, même quand nous les considérons comme nos égaux. Ils ont l'avenir immense pour eux quand nous ne leur apportons qu'un minuscule passé. Ils reformulent, toujours à leur manière, ce que nous avons voulu pour eux et c'est souvent mieux. Ils vous renvoient l'image de votre excellence ou de votre faillite et ainsi qu'il n'y a, finalement, que vous-même face à vous-même dans cet univers hypercomplexe.

Quelle la plus grande force de l'éducation physique scolaire ?

Disposer de pratiques motivantes à condition de ne pas en faire des finalités. Ces supports sont facilitateurs pour enseigner des fondamentaux (connaissances, compétences et méthodes). Mieux que toutes les autres disciplines scolaires, elle permet la réussite de tous, à condition de considérer les apprenants comme intelligents et de ne pas les évaluer à l'aune de leur génétique, mais de leurs acquisitions scolaires.

Quelle est la plus grosse faiblesse de la discipline EPS ?

Vouloir être reconnue par ceux qui précisément l'exploitent, et tenter de justifier son existence institutionnelle par ses utilités (lutte contre la violence, les addictions, l'obésité...) et non parce qu'elle est : une discipline d'enseignement de savoirs fondamentaux.

Quels sont les plus graves dangers qui guettent l'éducation physique ?

Ne pas oser affirmer son identité scolaire et se (laisser) confondre avec les pratiques qu'elle organise. Confondre programmation des APSA et programmation des connaissances, compétences et méthodes.

Ne pas savoir importer les techniques (sportive ou autre) sans l'idéologie (compétitive sélective ou autre) qui va avec. Le dessaisissement des professionnels de l'éducation scolaire (professeurs des écoles et des collèges) souvent avec leur acquiescement (in)conscient.

À quelles conditions l'EPS peut-elle avoir un avenir " qui chante " ?

Il faudrait maintenir en France " l'exception culturelle " pour l'éducation physique comme elle existe pour la culture et la laïcité. Il faut résister à la déferlante européenne de l'éducation par le sport. Un signe serait que le statut dérogatoire des PEPS soit aboli, instaurant l'EPS discipline d'enseignement comme les autres. Les professeurs devraient cesser de favoriser le patrimoine génétique (performance) pour valoriser le patrimoine d'apprentissage (maîtrise et adaptation) et de confondre les formes culturelles (pratiques) et le fonds culturel (valeurs et savoirs communs). L'identité de l'éducation physique scolaire s'établit chaque fois qu'elle majore ce qui fait communauté et ce qui est porteur de généralisation, et minore ce qui spécifie, particularise et distingue, renforçant, par là, le communautarisme et le sectarisme, déjà tellement présents dans le sport. Prendre en compte les différences oui, mais pour renforcer les liens communs et la citoyenneté républicaine.

L'humaniste

Comment diriez-vous que vous avez mené votre vie jusqu'ici ?

Je me suis efforcé de penser en homme d'action et d'agir en homme réfléchi, sans jamais abdiquer ma sensibilité.

Comment envisagez vous la retraite qui approche ?

Ni comme un permis officiel de rouiller, ni comme un temps libéré attendu depuis longtemps, ni comme l'occasion de faire enfin ce que je n'ai pas pu faire. C'est une autre période de vie avec ses contraintes, ses rythmes et que j'espère aussi longue que l'adolescence et l'enfance, avec l'espoir de ne pas y retomber vraiment. On n'y passe pas de l'action à l'histoire, on y continue son histoire par d'autres modes d'action.

Qu'avez-vous le mieux réussi ?

Sans doute rien en particulier. Je pourrais répondre ma fille ou mon amour comme souvent on le dit. Cela ne me correspondrait pas. Je n'ai jamais été un champion de spécialité, un héros de cause unique. J'ai toujours été un polyvalent, opérant en tâches multiples, compensant une déception ici par une satisfaction là. La vie a été une succession de réussites et d'échecs qui ont fini par faire une somme. C'est cette configuration multiple, métissée et chamarrée, finalement positive, qui serait " le mieux réussi ".

Quelle a été la plus grande chance de votre vie ?

De faire tout au long de ma vie et dans tous mes emplois ce qu'H. Marcuse appelle un " travail libidinal " celui qui réalise et ressource vos pulsions profondes. Même les contraintes renforçaient ce sentiment de réalisation de soi dans le travail.

Quelle reconnaissance auriez-vous aimé avoir ?

Celle de tous ceux que j'ai déçus involontairement.

Qu'avez-vous à dire à vos amis ?

Professionnels ou intimes, qu'ils ont été, et sont toujours, le sang de ma vie quand ma famille en a été le coeur, m'apportant l'énergie nécessaire et évacuant les " déchets " qui sans eux m'auraient intoxiqué. Les amis font vivre et même quand on est mort.

Qu'avez-vous à dire à vos ennemis ?

Merci de m'avoir contesté et par là constaté (V. Hugo). Ils m'ont forcé à être meilleur. S'ils ont pu vaincre socialement, ils n'ont jamais convaincu et partant ils n'ont jamais gagné. Je leur dédie cette phrase du philosophe de terrain, le footballeur Basil Boli : " Si t'as pas d'ennemi, c'est que t'es pas bon ".

Qu'aimeriez-vous que l'on retienne de vous (ou quelle empreinte aimeriez-vous laisser) ?

Le plus possible, sans rien trop déformer.

Qu'est-ce qu'une génération peut-elle bien léguer à la suivante ?

Un ensemble de valeurs, de relations et de méthodes qui permette de générer l'avenir. Toute génération a un devoir d'espoir raisonné envers la suivante. Elle lègue aussi ses erreurs et ses haines pour ne plus les reproduire. Comme le dit un proverbe juif : " On ne peut donner que deux choses à ses enfants, des racines et des ailes ".

Finalement, quel est le secret d'une vie réussie ?

Avoir utilisé les contraintes pour construire sa liberté. Avoir eu plus de projets que de souvenirs, en ayant compris que le bonheur et le malheur ne font que se remplacer l'un l'autre. Pourvoir regarder vers demain jusqu'au dernier moment sans le besoin de récapituler sans cesse sa vie pour se convaincre qu'elle a été utile.

Si le ciel existe, qu'aimeriez-vous que Dieu vous dise en arrivant au paradis (formulation B. Pivot) ?

Quelque chose comme... " Alors... soulagé ? " ou " Certains vont sûrement te regretter " (NdlA... mais Dieu seul sait vraiment lesquels).

Les cahiers EPS - Le " Questionnaire de vie " de Michel Delaunay