Les cahiers EPS, n°33, page 45 (01/2006)

Masculin / féminin : les APSA en question

Cessons d'enseigner et faisons apprendre : la mixité abordée comme un outil pédagogique

Delphine Evain

La mixité, qui peut se caractériser par un regroupement de personnes de sexes, d'origines ou de formations différentes au sein d'une même unité sociale, a été adoptée dans les établissements scolaires - notamment dans le collège unique des années soixante-dix - vraisemblablement parce qu'on y voyait un progrès.
Habituellement, la mixité s'entend au sein d'une classe comme la simple mise en commun des deux genres, approche cependant réductrice dans la mesure où la part de féminité et de masculinité qui constituent la personnalité de chacun vient nuancer cette dualité.
Néanmoins, la notion de mixité, au regard de sa définition générale, permet d'appréhender à la fois des profils de " filles masculines " et de " garçons féminins " sans tabou, dans le respect de la personne. Elle apparaît alors comme le regroupement des filles et des garçons, c'est-à-dire des groupes d'appartenance sexuelle, mais aussi des pourcentages de féminité et de masculinité qui coexistent dans chaque élève, définissant alors des profils particuliers.
Les classes mixtes mettent en évidence des attitudes et des comportements différenciés, dont le traitement permet l'amélioration de la qualité de l'apprentissage selon le groupe d'appartenance sexuelle, d'une part et les profils particuliers de chacun, d'autre part. Cet article présente un mode de traitement de la mixité lors de l'enseignement de la boxe française comme vecteur pédagogique et didactique.

La mixité devient moteur de l'apprentissage

Les représentations sexuées influencent la manière dont les élèves abordent l'activité

Avant même de commencer l'enseignement de la boxe française, les élèves ont une représentation sexuée de l'activité sportive. Une idée préconçue les anime, nourrie des images principalement télévisuelles et extraites des films à sensation : violence physique, coup, force, combat, knock out (KO) sont mémorisés. Au-delà de cette représentation, l'élève s'imagine d'emblée être à la place d'un des boxeurs. Immédiatement, les parts de féminité et de masculinité de la personnalité construisent la manière de s'engager dans l'activité.

Quatre profils d'élèves se dégagent.

  • " La fille féminine ", fragile, délicate, farouche, qui rejette l'idée de violence, craint l'affrontement.
  • " La fille masculine ", audacieuse, intrépide, tonique, qui fait preuve d'un esprit de compétition, se réjouit à la seule idée d'aborder l'activité.
  • " Le garçon masculin ", attaché aux valeurs que représente le mâle : force, virilité, courage, engagement, honneur, fierté, aborde l'activité dans la perspective d'afficher sa supériorité.
  • " Le garçon féminin ", soucieux des autres, délicat, sensible, fragile ou craintif, montre une certaine réserve dans son engagement.

La mixité conduit à l'expression d'attitudes et de comportements identifiables

Dès la première leçon, les regroupements se forment en fonction des affinités ou des gabarits. Ils ont pour objet de rassurer et de répondre aux envies et craintes ressenties. Ils s'effectuent selon un premier niveau en fonction du groupe d'appartenance sexuelle et selon un deuxième niveau en fonction des profils. Tous les élèves s'investissent dans l'activité, mais à leur manière.

==> Les filles féminines miment la boxe française, cessent l'affrontement au moindre souci, ne touchent pas ou jouent au ralenti, refusent ou craignent les adversaires.

==> Les filles masculines s'engagent sans modération, font mal, contrôlent peu leurs actions. Elles restent, toutefois, avec des filles par convention et non par envie, alors que l'adversaire masculin représente l'objet avec lequel elles pourraient exprimer pleinement leur masculinité.

==> Les garçons masculins jouent à la boxe, comme dans les films. Ils tentent des actions originales, spectaculaires, miment les KO.

==> Les garçons féminins tentent de toucher et d'appliquer au mieux les consignes, dans l'idée de compenser leur part de féminité qui limite leur engagement. Il se peut qu'ils refusent l'affrontement " prétextant des raisons qui n'en sont pas ", afin de préserver l'image qu'ils souhaitent donner d'eux-mêmes.

Les quatre profils ont en commun un manque de concentration. Les élèves ne se montrent pas attentifs aux consignes données et ne répondent pas aux attentes de l'enseignant. Ils ne sont pas dans l'apprentissage mais dans le paraître, perturbés par leurs représentations. Leurs transformations futures passent donc par la prise en compte de cette double mixité des profils observés. À ce niveau d'enseignement, le mélange des genres représente un frein aux progrès. Même en présence d'un enseignement de qualité de la boxe française, l'accès au niveau supérieur d'une partie non négligeable des élèves d'une classe, se révèle compromis.

Un traitement de la mixité qui brise les préjugés sociaux pour instaurer un climat favorable d'apprentissage

En attirant l'attention sur le problème de la mixité, celle-ci commence à être dédramatisée et devient une ressource pédagogique pour l'enseignant et un paramètre affectif pour les élèves. La boxe française fait appel à des ressources à connotation masculine, telle que la puissance, dans le cadre du combat, dont l'objet est l'affaiblissement de l'adversaire. Elle permet également de valoriser d'autres variables de représentation féminine, en suscitant l'aisance articulaire et musculaire, dans la forme du duel, dont l'unique objet consiste en la présentation d'enchaînements préalablement préparés.

Cette dualité toujours présente justifie le choix d'une troisième forme de jeu, l'assaut, dont l'objectif est la touche de l'adversaire pour un gain de points. Le combat, la frappe ou le coup, sont remplacés par l'assaut, la touche, la cible et l'attaque. L'assaut engage l'élève dans la sollicitation et le développement de ressources a priori non connotées sexuellement que l'on caractérise comme neutres : la prise d'information, la stratégie ou la vitesse.

Afin de contrecarrer les représentations spontanées concernant les filles, l'organisation d'un jeu du béret est pertinente. Filles et garçons d'une classe de 4e sont séparés. L'affrontement de facto mixte, dans lequel il s'agit de toucher l'adversaire sans se faire toucher, met en évidence de façon inattendue mais évidente la victoire des filles à près de 95 % des cas. D'un coup, les filles changent de statut aux yeux des garçons qui les dévalorisaient. Elles deviennent des adversaires crédibles. De son côté, la fille s'affirme à travers un sentiment de compétence naissant qui nourrit sa confiance en elle. En conséquence, si l'apprentissage se définit aussi par la modification des représentations, alors celui-ci est déjà commencé.

La mixité conduit à concevoir une " pédagogie supplémentaire "

La mixité génère des stratégies différentes au regard de ses ressources personnelles qui permettent l'enrichissement des autres

Dans l'enseignement de boxe française, au fil des leçons, les élèves apprennent lors d'assauts réglementaires. Ils acquièrent des connaissances et développent des compétences communes, mais font usage de ressources différentes selon qu'ils appartiennent au sexe féminin ou masculin et à l'intérieur de cette partition, selon qu'ils correspondent à tel ou tel profil. De fait, les quatre profils dégagés précédemment laissent place à quatre types observables de stratégies :

  • Les filles féminines " font preuve " d'aisance articulaire. Elles privilégient les actions d'attaques jambes hautes qui, du fait de la taille des membres concernés et de la hauteur des cibles visées, éloignent et impressionnent l'adversaire qui recule.
  • Les filles masculines enchaînent les actions sans craindre les attaques adverses. Dans cette perspective, la défense devient l'attaque puisqu'en prenant l'initiative de l'action, elles n'ont de cesse d'avancer sur un adversaire qui recule.
  • Les garçons masculins usent de précision et de vitesse d'exécution lors des attaques. Cette vitesse gêne la prise d'information de l'adversaire. Toujours en retard, ce dernier se trouve en difficulté pour déclencher ses propres offensives. Il subit le jeu, utilise une défense plus ou moins efficace et tend à perdre confiance en lui.
  • Les garçons féminins se montrent les plus efficaces en défense. Les attaques adverses ne parviennent pas à leur cible. Par ailleurs, ils ont développé une palette contre-offensive diversifiée qui leur apporte des opportunités de touches marquantes.

Aussi, pour réussir à marquer des points, les quatre stratégies émanent directement des différences de profils induites par la mixité. Chacune d'entre elles procure, de manière également valorisable, une voie de réussite en assaut. Bien que produites plus par un profil que par les autres, elles sont en fait accessibles et utilisables par tous.

La mixité conduit donc à opter pour une " pédagogie supplémentaire ", concept nouveau dans lequel l'organisation de l'enseignement permet à chacun de s'enrichir des stratégies des autres tout en pouvant exprimer la sienne propre. Elle se distingue d'une " pédagogie complémentaire " qui oblige l'élève à s'approprier des solutions offertes venant en complément des siennes estimées comme " insuffisantes ". Elle-même, elle ne se confond pas avec la pédagogie du manque qui a pour objet de réduire les carences.

Le co-travail informe l'élève de sa stratégie, en plus des autres existantes, lui donnant les moyens de faire des choix

Pratiquement, le co-travail engage à réaliser des évaluations intégrées qui permettent d'extraire des observables quantifiables et schématiquement répertoriées, lesquelles invitent chacun à prendre connaissance de son style de jeu et de la stratégie développée.

La structure de la situation d'évaluation

" Au cours d'un assaut observé, je suis capable de réaliser... "

Description

  • 14 attaques jambe droite et 9 attaques jambe gauche
  • 6 attaques poing droit et 3 attaques poing gauche
  • 13 touches sur cibles hautes et 2 sur cibles basses
  • 3 défenses hautes et 12 défenses basses

Analyse

L'élève utilise principalement ses jambes pour attaquer et se défendre (défense basse). Les cibles atteintes sont principalement hautes (aisance articulaire). Ces résultats dessinent le profil de jeu de la " fille féminine ". Au-delà de cette première approche, on devine sa latéralité (attaques droites majoritaires).

Perspectives

En adoptant la stratégie du jeu des filles masculines, le travail des enchaînements favorise l'usage des poings en plus de l'équilibre des actions droites et gauches. Enfin, en apprenant à faire face à l'adversaire, elle développe sa défense surtout haute pour ne pas reculer.

Conclusion

En adoptant la stratégie de son choix, l'élève se donne comme projet d'élargir son champ de compétence.

Grâce à une démarche par " pédagogie supplémentaire ", les élèves disposent de plusieurs solutions pour élever leur niveau de jeu. Ces solutions, qui émanent aussi bien de profils féminins que de profils masculins, permettent aux filles comme aux garçons de trouver celles qui leur correspondent le mieux. Les élèves peuvent s'engager alors dans un processus d'apprentissage personnalisé en rapport avec un style propre. Ils élaborent leur projet d'apprentissage en fonction des connaissances et compétences qu'ils ont su mettre en valeur lors de l'observation et des solutions offertes qu'ils pensent compatibles avec leurs ressources, tant affectives que motrices. Les élèves ont les moyens de devenir constructeurs de leurs apprentissages.

La pédagogie supplémentaire conduit à la pédagogie différenciée. Chaque solution offerte représente un chemin différencié que peut emprunter l'élève afin de parvenir au but de la tâche : marquer réglementairement et efficacement en assaut.

En appui, se situent les connaissances enseignées par le professeur et les compétences à construire par l'élève. C'est en permettant à chacun d'opter pour une démarche personnalisée que celles-ci seront apprises. L'élève comprend mieux l'intérêt de son travail, qui est moins de gagner son assaut que de s'approprier les contenus d'apprentissage qui jalonnent son parcours. Selon la même logique, l'évaluation terminale s'oriente vers l'extraction d'indices comportementaux (moteurs, stratégiques et affectifs) qui traduisent la bonne orientation des intentions de l'élève. Plus précisément, quel que soit le résultat de l'assaut, qui est hautement dépendant du niveau de l'adversaire, l'élève cherche à faire la démonstration du produit de son apprentissage par la présentation de l'acquisition des contenus supports du chemin qu'il a contribué à choisir pour progresser.

La pédagogie différenciée s'exerce au service de la pédagogie supplémentaire

Chacun des profils d'élèves peut faire le choix de la stratégie d'un profil voisin. Les croisements sont multiples et engendrent des contenus variés.

Les deux exemples qui suivent en tentent l'explication.

La fille féminine, dont le profil présente une prédisposition à faire usage d'une souplesse articulaire et musculaire de la ceinture pelvienne, pour attaquer, principalement, des cibles hautes (au visage) avec les jambes, peut faire le choix de développer la stratégie employée par les filles masculines qui enchaînent leurs actions et qui ne craignent pas l'offensive adverse. Dans cette perspective, au niveau moteur, la fille féminine travaille des enchaînements d'action en poings et jambes. Elle construit les différentes distances à l'adversaire qui lui sont nécessaires (une pour les actions jambes, et une pour les actions poings), mais également leur alternance. Son apprentissage porte alors sur sa mobilité et son équilibre permettant les attaques effectives, précises et rapides. Au niveau affectif, il lui faut développer sa défense. Il s'agit d'intégrer les actions de contre possibles, en rapport avec l'offensive adverse. Elle apprend à " lire l'adversaire " par l'exercice de la prise d'indices pertinents qui orientent l'attention sur les cibles envisagées, tout en acceptant le contact d'une attaque qui ne marque pas. Elle assume le face-à-face avec l'adversaire sans reculer ou rompre l'assaut.

Différemment, la fille masculine ne craint pas l'opposition, avance sur l'adversaire afin de le gêner dans ses actions. Elle enchaîne des attaques généralement non réfléchies, peu précises et marquantes, voire blessantes car non réglementaires, en plus d'être coûteuses en énergie. Dans le cas où elle choisit de développer le jeu du garçon masculin qui use de stratégie et de vitesse dans l'exécution, il lui faut corriger la réalisation de ses attaques du point de vue réglementaire et développer une logique offensive qui aboutit au gain d'un point. Il s'agit alors de reconstruire la connaissance d'une attaque juste par la compréhension des fautes observables. S'ensuit un travail de placement des appuis, de construction de repères corporels, et d'équilibre puis de sollicitations musculaires et de répétitions avec connaissance du résultat. Enfin, elle doit gérer l'usage de ses attaques par une réduction de leur fréquence et une augmentation de leur efficacité grâce à la " lecture de l'adversaire " (comme dans l'exemple précédent), l'addition de feintes et d'anticipations qui conduisent à la découverte de nouvelles cibles adverses possibles.

Dans ces conditions, la fille féminine et la fille masculine n'apprennent pas exactement les mêmes contenus spécifiques. Ces derniers sont différents au regard de leur profil particulier et de leur choix personnels. Leur travail ne s'exerce pas avec les mêmes tâches. Par contre, elles sont toutes deux dans la même logique d'apprentissage qui est de s'enrichir d'un moyen supplémentaire pour acquérir les connaissances et les compétences programmées par l'enseignant, valables pour tous les élèves.

Conclusion

La mixité donne l'occasion de travailler les connaissances et les compétences spécifiques à la boxe française qui, autrement, ne seraient accessibles ni aux filles, ni à une fraction non négligeable de garçons, compte tenu des représentations que l'activité fédérale engendre. C'est en faisant évoluer les représentations initiales que la boxe française devient accessible pour tous. Supprimer les notions connotées sexuellement (frappes, coups, forces, puissance, KO, chocs, blessures, mise en danger effective et physique) au profit d'autres connotées neutres (stratégie, prise d'information, feinte, ruse, finesse, vitesse) invite les élèves à s'engager dans un jeu où chacun à toujours des chances de gagner et surtout d'apprendre.

Grâce à une pratique en mixité, d'autres stratégies de jeu apparaissent qui représentent une source égale d'apprentissage. Il s'agit d'un échange, d'une compréhension réciproque et non hiérarchique, d'un enrichissement et d'une reconnaissance de la valeur de l'autre, fille comme garçon. La mixité impulse donc une " pédagogie supplémentaire " dans laquelle la différenciation s'exerce. Elle permet de passer de l'enseignement (la transmission du professeur) à l'apprentissage (l'appropriation par l'élève) à travers un respect des différences, mais aussi une prise en main de son progrès individuel par chaque élève.

Dans cette logique, la mixité nourrit l'objet d'apprentissage en invitant l'enseignant à se détacher du modèle sportif fédéral (relation de dominant à dominé) afin de mettre en valeur l'attrait éducatif de l'activité, aussi bien moteur, stratégique, affectif que social au service d'une formation éducative, physique et sportive.

Voici donc une approche éducative d'une activité dite masculine par une auteure-enseignante féminine, qui peut convenir autant aux garçons qu'aux filles.

Les cahiers EPS - Cessons d'enseigner et faisons apprendre : la mixité abordée comme un outil pédagogique