Les cahiers EPS, n°33, page 4 (01/2006)

Regards croisés

De l'héritage masculin à la construction d'une culture commune

Annick Davisse, IA-IPR honoraire. Co-auteure de Sport, école, société : la différence des sexes

Entre le poids du masculin dans l'histoire du sport et l'importance de l'identification de sexe, dès la petite enfance et à l'adolescence, comment oeuvrer à une culture physique, sportive et artistique partagée pour tous - c'est-à-dire aussi toutes - les élèves ?

Du côté de l'histoire des hommes

Pour l'essentiel, en effet, l'histoire des activités sportives s'est construite en territoire masculin, sous-tendue par des logiques d'affrontement, de défi et d'épreuve que le vocabulaire martial entourant les compétitions surligne. Ce marquage est plus ou moins fort selon les activités et les moments. Ainsi, la danse fut d'abord pratique de prêtres et de guerriers, mais les femmes l'ont conquise ; le basket, historiquement le plus mixte des sports collectifs, s'est au contraire " re-masculinisé " après Barcelone et les exploits de la dream-team des États-Unis ; à l'inverse, la gymnastique ne cesse de se féminiser (plus de 80 % dans les effectifs fédéraux)1.

Au temps où filles et garçons étaient scolarisés dans des établissements séparés, l'" éducation physique féminine ", mal définie, incluait de la " rythmique " et insistait sur le " maintien ". C'est au long des années soixante que se généralise la mixité des établissements et que se développe le mouvement des femmes pour l'égalité, tandis qu'en EPS arrivaient les sports collectifs. Alors commença un grand chamboulement. Dans un premier temps, le souci d'égalité consista surtout à étendre aux filles ce que faisaient les garçons. Ainsi menées en territoire masculin, les filles, à l'adolescence, n'y manifestaient pas toutes de l'entrain, souvenons-nous des dispenses à 20 % et plus. On essaya beaucoup de gadgets, de l'abaissement des barèmes aux actions de filles qui comptaient double, les dispenses, certes, ont diminué, mais l'écart des notes d'EPS au baccalauréat est toujours là, indicateur cinglant, pour nous dire que quelque chose coince encore.

Équilibrer du côté du féminin, oui mais comment ?

Certes, beaucoup savent que les sports ne sont pas neutres et que leurs représentations au masculin pèsent sur l'engagement des élèves dans les apprentissages de l'EPS. Mais comment traiter cet héritage au masculin dans le choix des activités programmées, des façons d'entrer dans un champ culturel et d'y désigner aux élèves ce qu'il importe d'y apprendre ?

L'étape élémentaire est évidemment de proposer aussi des activités plus immédiatement référées à du féminin, c'est pourquoi j'ai proposé au Groupe technique disciplinaire, en 19972, que la référence sociale de l'EPS soit élargie aux activités physiques artistiques (en pensant alors davantage à la danse qu'au cirque...). Mais, équilibrer n'est pas éradiquer : l'ambivalence du terme " histoire des hommes " est intéressante en ce qu'elle signifie inséparablement histoire de l'humanité (part d'universel) et histoire au masculin (part sexuée). Concevoir un enseignement " pour tous " n'est pas, pour moi, renoncer à se référer aux sports collectifs, au combat, à l'athlétisme, mais bien arrêter de croire, en amont des contenus d'enseignement, que le sens et le plaisir de l'affrontement ou du dépassement sont uniformément distribués parmi les élèves. Dans une classe de quatrième, lorsque certains jouent pour gagner (en y mettant tout leur honneur), d'autres, au mieux, jouent pour rire, tandis que le professeur, lui, voudrait qu'en jouant ils et elles apprennent autre chose. Le risque de malentendu est sérieux...

Expliciter ces écarts conduit à prendre des distances avec les formes fédérales, sans renoncer à la référence culturelle.

Situer la spécificité de l'école

L'exigence qu'à l'école, tous les élèves se fabriquent une culture commune, heurte ceux qui prônent le " respect des différences " : après tout, faut-il être sportive ? Pour les adultes, c'est affaire de choix. Mais l'école se doit (et elle seule le peut) d'assurer une initiation culturelle, nécessairement commune et obligatoire, pour que ces choix adultes échappent (au moins un peu...) aux déterminismes sociaux et aux inégalités qu'ils portent. L'EPS n'est pas seule concernée : le sur-échec scolaire des garçons en lettres est, à bien des égards, comparable à celui des filles en EPS. Tout se passe en effet comme si se confortaient à l'adolescence deux pôles : l'un, masculin, où se jouent de l'activité physique, de la turbulence, des difficultés avec les formes scolaires et particulièrement la culture écrite et l'autre, féminin, où se mêlent au contraire les mots, le goût de la lecture, de la réussite scolaire et du désengagement physique. Préserver, développer la mixité, comme le collège unique, appelle à travailler cette tension majeure entre prise en considération des différences culturelles et exigence de mise en commun.


(1) Pour une tentative d'analyse de ce marquage des activités sportives, voir Sport, école, société : la différence des sexes, Annick Davisse et Catherine Louveau, L'Harmattan, 1998.

(2) Voir à ce sujet " le A de APSA ", dans 4 courants de l'EPS (Davisse, Delaunay, Goirand, Roche), qui vient de paraître chez Vigot.

Les cahiers EPS - De l'héritage masculin à la construction d'une culture commune