Les cahiers EPS, n°33, page 2 (01/2006)

Editorial

Editorial du n°33

Michel Delaunay

L'histoire de l'égalité entre les hommes et les femmes est essentiellement une affaire du XXe siècle. Le siècle qui débute devrait permettre d'aboutir, non pas sur le mode du tous pareils, mais à une égalité dans leurs différences et leurs instrumentalisations réciproques. Car l'angélisme de l'idéal égalitaire, point par point, constitue un des plus sérieux freins à l'évolution des moeurs et des rapports humains. Il y a bien longtemps, la conquête fut d'abolir l'exploitation de l'homme par l'homme. Cependant, rien n'a vraiment évolué en matière de domination de l'homme par l'homme surtout s'il est une femme et, en éducation, d'autorité de l'homme sur l'homme, surtout s'il est élève. La mixité scolaire est un formidable analyseur de l'une et de l'autre.

Avec beaucoup de lucidité, il faut affirmer que l'égalité des sexes est une affaire d'homme ou plus précisément du genre masculin. On croit que les femmes ont conquis des droits... quand ce sont les hommes qui les ont consentis. Toutes les " victoires " ont été votées par des hommes au Parlement, au Sénat, mis en place par des hommes présidents et des gouvernements à l'écrasante majorité masculine.

Et dans le microcosme de l'éducation physique et des conduites motrices, il en est de même.

Tant que les hommes (institution, professeurs et élèves) n'accepteront pas d'abandonner les relations hiérarchiques, les rapports de force physique, la logique des sports pour établir et renforcer l'infériorisation féminine ou l'assimilation du genre féminin au genre masculin, rien ne changera vraiment. L'introduction d'activités féminines, de barèmes pour les filles, ne sont pas des solutions progressistes. Une égalité dans le nombre des APS qui exclut ou renforce la dominance d'un sexe sur l'autre serait dérisoire puisqu'elle ne change rien à la dominance comme rapport social essentiel.

Comme la domination a besoin de secret, de silence et de névrose, la mettre à jour à l'occasion d'une volonté d'égalité entre sexes est sûrement salutaire mais a quelque chose de choquant, d'incongru. L'éducation fait du mieux qu'elle peut. Certes, elle peut être améliorée, mais pourquoi l'accuser ? Révéler l'existant n'est pas accuser. C'est informer pour exercer, avec plus de conscience, ses responsabilités, son métier.

C'est vrai qu'affirmer que l'EPS ne traite pas bien les filles par les activités qu'elle propose, les rapports d'apprentissage, les options didactiques, les modalités évaluatives, tend à faire penser, comme P. Beunard l'écrit, qu'il faut réhabiliter la place du corps et de l'identité féminine.

Institutionnellement, des progrès ont été réalisés. L'article de D. Boschet et F. Huot en rappelle des étapes. Avec pertinence, Y. Pressensé tente d'inverser la proposition ministérielle et pose des balises pour cheminer de l'égalité à la mixité. G. Pommier développe une procédure de mixité modulée que les acteurs du système scolaire devraient adopter.

C'est surtout dans la conception de l'éducation physique et sportive que le bât blesse. Cette discipline s'est construite pour les garçons, sur des valeurs et des modes masculins. Elle n'en développe pas beaucoup de culpabilité et fait preuve même d'une tranquille inconscience pour ghettoïser les filles dans leur éternel féminin (celui célébré par les poètes... hommes), comme le montre M. Harmand. L'expérience d'enseignement d'E. Derimay rejoint les études sur les interactions en classe : le positionnement masculin - féminin se joue dans les renforcements, les expressions d'habitus, les attitudes différenciées. Les évaluations, ces juges de paix des représentations, en valorisant le performatif physico-génétique, donnent régulièrement la preuve que, pour réussir en tant que fille, mieux vaut être un garçon comme les autres.

D'autres auteurs s'intéressent aux matériaux de l'inégalité des sexes : les activités physiques sportives dont les logiques internes vénèrent les valeurs, les organisations, les hiérarchies des sports, leurs géniteurs. L'EPS n'arrive toujours pas à exploiter la richesse des situations motrices sportives, sans en importer l'idéologie compétitive et hiérarchisante qui a fait que le sport a si bien trouvé sa place dans le vaste mouvement du libéralisme économique au début du XXe siècle et auquel il appartient somme toute. C'est cette utilisation de l'outil culturel déconnecté de son dogmatisme que prône " l'école de Nantes ", dans sa définition de l'identité d'une EPS scolaire : une EPS qui ne classe pas en supérieur - inférieur parce que la compétition n'est plus une fin mais devient un moyen parmi d'autres de montrer l'acquisition de savoirs fondamentaux pour le développement de la personne et de la société, de façon indissociable. Des auteurs s'attachent à restreindre la toute puissance des APS au profit des compétences, des connaissances et des méthodes afin de structurer un enseignement qui profite autant aux filles qu'aux garçons. M. Plays renoue avec l'idée de logique interne scolaire. D. Evain retraite la boxe française en proposant le principe d'une pédagogie supplémentaire où les garçons apprennent des filles et réciproquement dans une activité connotée de façon masculine. E. Paulmaz propose une façon repensée d'évaluer au baccalauréat, qui éviterait la manipulation statistique des notes pour rééquilibrer les valeurs à l'examen.

Ce sont, précisément, les évaluations aux certifications du second degré qui ont servi de déclencheur pour choisir le thème de cette revue. Celui-ci a été l'occasion de solliciter, pour la première fois dans la rubrique " Regards croisés ", des auteures afin qu'elles livrent leur regard aux lecteurs des Cahiers EPS. Et d'un coup, le comité de rédaction tout entier s'est senti, rétrospectivement, comme en faute...

A. Davisse mène depuis longtemps un combat pour l'égalité. Qu'elle ait accepté notre invitation est un honneur amical. Elle a remporté de beaux succès dans son propre environnement politique, a donné à réfléchir à des générations de professeurs stagiaires, a obtenu des adhésions par ses écrits. Son " regard " nous livre sa détermination à " équilibrer du côté du féminin " au sein d'une culture commune qui prend " des distances avec les formes fédérales ". C'est une position courageuse mais que ne prend-t-elle pas plus de liberté avec le fonds, que n'ose-t-elle pas le repenser ?

G. Cogérino, dont l'ouvrage récent constitue une somme, situe résolument son " regard " vers le futur de l'EPS. Ses analyses et ses propositions allant de la programmation des APSA à la formation des enseignants en passant par les modèles, la prise en compte des normes de la masculinité et de la féminité, constituent une véritable charte d'action. Le regard est perçant, la réflexion multi-variée vise sans relâche l'équité et l'égalité, loin de toute défense unilatérale. Elle rêve " éveillée " pour nous indiquer des actions concrètes à mener.

À la lecture de ces forts " regards croisés ", il vient clairement à l'esprit que le cadre conceptuel de l'EPS n'est finalement pas attaqué. Ces deux auteures dénoncent, se confrontent à, s'efforcent de faire évoluer l'existant. Il pointe, paradoxalement, de la résignation dans leurs volontés farouches d'évolution. Leur parti pris est l'évolution, pas la révolution. Or, c'est précisément cette seconde qui a guidé les réflexions des membres du GAIP. Pas une révolution qui casse parce qu'il y a derrière un rêve anarchique, mais une révolution qui renverse les points de vue et les orientations d'actions. Quatre idées ont soutenu les analyses :

  • Ce n'est pas aux femmes de conquérir l'égalité, mais aux hommes de la conférer (cf. article de M. Delaunay).
  • Il ne s'agit pas de restaurer l'architecture de la discipline, mais d'en changer, tout en conservant les matériaux que sont les APSA.
  • L'EPS ne proposera pas une éducation à égalité en réprimant, inhibant les caractères de la masculinité.
  • Tant que les comportements sportifs spécifiques guideront la logique disciplinaire au détriment des communautés apportées par les connaissances, les compétences et les méthodes, alors l'EPS demeurera un agent puissant de la fabrication de garçons dominateurs et de filles dominées.

En proposant depuis le numéro 27 d'ouvrir la réflexion par les " Regards croisés " d'auteurs importants, Les Cahiers EPS de l'académie de Nantes ont innové. Dès le numéro 34 apparaîtra une sorte de questionnaire de Proust, composé de façon originale et adapté à l'éducation et à l'EPS. Il a pour vocation d'être proposé à une personnalité, plutôt au soir de sa carrière, afin qu'elle puisse livrer une sorte de profil de personnalité et son regard sur la vie professionnelle. Dénommé " Questionnaire de vie ", il permettra d'approcher l'histoire comme la pensée présente de celui qui le remplira et que les lecteurs pourront ainsi connaître différemment.

Les cahiers EPS - Editorial du n°33