Les cahiers EPS, n°36, page 25 (06/2007)

La parole : technique pour apprendre

La parole : un piège ? une aide ?

Joël Guillou,
Catherine Le Corguillé.

Écrire sur la parole en éducation physique et sportive (EPS), c'est chercher à relever ses fonctions, sa nature, ses formes... C'est aussi examiner les effets que celle-ci peut générer, tant au niveau des élèves que des professeurs. Ces effets peuvent revêtir des formes différentes, de la simple interrogation silencieuse (" que veut-il me dire ? ") jusqu'à la réaction épidermique, en passant par bien d'autres gammes de réactions...
Dans cet article, la parole sera abordée de différentes façons : d'abord comme étant à l'origine apparente du conflit, puis comme devant être une aide à la gestion de ce conflit. Il s'agira de décrypter plusieurs exemples, en se basant sur des démarches qui aideront à établir des hypothèses.

La parole peut générer un conflit

L'expérience d'un conflit

Un professeur intervient, lors d'une leçon de volley-ball, auprès d'un groupe d'élèves1. Il les fait s'interroger sur leur activité en rapport avec l'objectif visé. Un dialogue prolongé s'instaure plus précisément avec un des élèves.

Un autre élève du groupe interpelle alors l'enseignant : " C'est nul ! Quand est-ce qu'on joue ? ". Surpris, le professeur réagit en se justifiant. Dans le même moment, le premier élève agresse verbalement l'élève " perturbateur ".

Hypothèses explicatives

Communiquer, c'est établir des relations

Adresser la parole à quelqu'un ne se résume pas à des mots qui passent d'un émetteur à un récepteur à partir d'un code commun.

L'école de Palo Alto2 s'est intéressée à la problématique de la communication en complexifiant ce modèle. Elle s'appuie sur quelques principes fondamentaux :

==>  La communication est un phénomène interactionnel dans lequel l'unité de base est moins l'individu (comme pour le modèle de la psychologie traditionnelle) que la relation qui se noue entre les individus.

Ainsi, dans cet exemple, ce n'est sans doute pas le contenu mais la relation nouée entre le professeur et l'élève " intéressé " qui pousse l'autre élève à perturber cet échange.

==>  La communication est un processus circulaire dans lequel chaque message provoque un effet sur l'interlocuteur, ce qui déclenche un feed-back.

Le message du professeur a un effet positif sur l'élève " intéressé ". Par contre, l'intervention de l'élève " perturbateur " a un effet négatif sur le professeur et sur l'autre élève qui entretiennent une relation privilégiée allant au-delà du simple échange d'informations. Celle-ci provoque un effet sur le groupe et plus particulièrement sur l'élève " perturbateur " qui a sans doute (c'est une hypothèse) voulu " casser " cette relation.

==>  Tout message comprend deux niveaux de signification ; il transmet non seulement un contenu informatif (faits, opinions, sentiments... du locuteur), mais aussi un mode de relation qui lie les interlocuteurs.

En résumé, on peut avancer, avec l'école de Palo Alto, que tout comportement a valeur de message et qu'on ne peut détacher ce comportement de son contexte.

Il convient donc, lors de toute intervention, de tenir compte du contexte, des interactions et des enjeux qui se nouent. Les échanges avec les uns ne peuvent se faire sans le contrôle des autres. Sinon, le risque est grand de provoquer la réaction d'un élève insatisfait par la situation qu'il perçoit comme négative.

La notion de " place " dans les relations interpersonnelles

" À travers la communication, chacun vise à une certaine place, mais assigne aussi à son interlocuteur une place corrélative qui complète, renforce et justifie la sienne [...]. Les interlocuteurs peuvent accepter et entériner cette place (parce qu'elle les valorise, parce qu'ils y trouvent un intérêt, parce qu'ils n'ont pas le choix). Mais ils peuvent aussi la contester et tenter d'établir un autre rapport ".3

Schéma : Exemple d'un message d'un professeur vers un élève (1) et du feed-back renvoyé par l'élève (2).

Les rapports de place résultent d'une triple détermination3 :

  • la détermination sociale,
  • la détermination interactionnelle,
  • la détermination subjective.

L'analyse de cette triple détermination est fondamentale pour comprendre les mécanismes de communication en général et le conflit en volley-ball en particulier (voir schéma ci-dessous).

La conduite d'un professeur ou d'un élève... est parfois surprenante. Le caractère excessif ou au contraire " laxiste " de leur réaction peut étonner ou irriter. L'explication est à rechercher dans le croisement, l'enchevêtrement de ces trois déterminations :

  • " La détermination sociale est celle des statuts et des rôles proposés par la culture et les institutions d'une société : homme / femme, adulte / enfant, employeur / employé, médecin / malade... "3 et donc professeur / élève.
  • La détermination interactionnelle est sans doute la plus directement " palpable " puisqu'elle est au coeur de la situation. La position de l'enseignant se définit par rapport à celle de l'élève et vice-versa. Toute attitude qui ne serait pas en rapport avec cette " logique " pourrait surprendre, voire irriter.
  • La détermination subjective " correspond aux stratégies identitaires de chacun, dépendant de la représentation que le sujet a de lui-même, de son estime de soi "3. Elle renvoie à l'histoire, au vécu de l'individu. Le passé vient alors " submerger " le présent. L'éducation, les influences, les frustrations... poussent à des réactions parfois peu intelligibles pour les autres personnes et, notamment, pour la personne en interrelation. Ceci est remarquable dans le cas de réactions violentes (physiques ou verbales) d'un individu. La violence de relations vécues dans son enfance (avec son père, sa mère, un frère...) fera ressurgir en lui la nécessité de résoudre le problème présent par ce type d'actions. Mais cela ne s'arrête pas aux réactions violentes. Toutes les façons d'agir sont imprégnées de cette construction progressive.

Bien souvent, la stratégie identitaire de l'un ou de l'autre est à la source d'une erreur de positionnement entre un professeur et un élève. La parole est alors l'expression de la contestation de la place assignée à l'autre.

Dans d'autres cas, les stratégies identitaires sont à l'origine d'un positionnement de l'autre, contesté par celui-ci. La parole est alors l'expression de cette contestation.

La parole peut aussi gérer le conflit

Du conflit à sa résolution : confrontation entre un professeur et un élève

Dans un gymnase, à la fin d'un cours, un enseignant demande à un élève qui s'est déjà changé au lieu de ranger le matériel, de récupérer plusieurs plots laissés dans la salle. Parallèlement, il gère la sortie des vestiaires des autres élèves.

Le professeur s'aperçoit que l'élève, au lieu de faire ce qui lui est demandé, se dirige vers la sortie, comme s'il n'avait rien entendu.

" Dis donc, tu as compris ce que je t'ai demandé ? " L'élève continue son chemin. D'un ton menaçant : " Je te donne cinq secondes pour ramasser les plots ! ". L'élève réagit alors violemment : " Il n'est pas question que je le fasse. Ce n'est pas à moi de le faire ! ". L'enseignant, d'un ton énervé, réplique : " Non seulement tu te dispenses de participer au rangement, mais tu refuses aussi de faire ce que je te demande. Si tu ne fais rien, ça se termine au bureau de la vie scolaire ! Je commence à compter : 1 - 2 - 3 ". L'élève défie le professeur et ne bouge pas.

Se rendant compte de l'impasse dans laquelle ils se trouvent tous les deux, l'enseignant change alors de ton. Calmement : " Tu faisais partie du groupe chargé de ranger aujourd'hui le matériel. Tes partenaires l'ont fait. Toi non. Je t'ai simplement rappelé ce que tu avais à faire. Il serait dommage que l'établissement te sanctionne pour si peu ".

L'élève est alors déstabilisé par ces nouvelles paroles et hésite. Des camarades ayant assisté à l'altercation l'incitent alors à faire ce que le professeur lui demande. Et l'élève s'exécute.

Hypothèses explicatives

Dans cet exemple, il convient de s'interroger sur les raisons qui ont pu pousser l'élève à changer ainsi d'attitude. L'analyse transactionnelle (A T) peut nous apporter un éclairage intéressant.

L'analyse transactionnelle est une méthode devant " permettre à chacun de comprendre les mécanismes et les rouages de sa propre personnalité (l'analyse) et de repérer la manière dont il négocie ses relations avec les autres (la transaction) ".4

Pour Éric Berne, son fondateur, chaque personnalité est composée de trois états du moi : le système P (ou parent), le système A (ou adulte) et le système E (ou enfant). Chaque état du moi est un système d'attitudes et de comportements lié aux différentes étapes du développement d'un individu. " Ces trois états sont utilisés alternativement dans nos relations pour établir des transactions positives ou négatives. Ils sont en dialogue constant et le passage de l'un à l'autre peut être rapide. Les systèmes P et E ont des aspects positifs et négatifs. Le système A, au contraire, est considéré comme positif ".4

Dans notre exemple, lors de sa première réaction, l'enseignant se positionne en tant que " parent persécuteur ". Il utilise un ton très sec et des mots excessifs. Tout naturellement, l'élève s'ajuste et se place en tant qu'" enfant rebelle ", avec des paroles insolentes. Dans un deuxième temps, le professeur, souhaitant sortir de cette impasse, reprend son calme. Il se positionne différemment, en tant qu'adulte réaliste et logique, avec une voix posée et des mots reprenant simplement des faits précis et leur conséquence. Il relativise ainsi le problème. L'élève prend en compte différemment ces nouvelles paroles et ajuste à son tour son comportement. Incité de plus par ces camarades, il accepte de faire ce que l'adulte lui demande.

La parole reflète donc bien la personnalité de chacun avec ses différentes facettes et la manière dont est perçue la négociation avec l'autre.

Conclusion

À travers ces deux exemples du quotidien d'un professeur d'EPS, apparaît la nécessité de mesurer les effets provoqués par la parole. Selon les situations, un même effet peut déranger une personne et pas une autre. Les conséquences de la parole, qui peuvent aller jusqu'au conflit, dépendent de l'état de la personnalité de chacun, des relations interpersonnelles établies (guidées par le vécu de chacun) dans un cadre porteur de symboles.

Cependant, une parole adaptée doit aussi prévenir l'apparition du conflit ou le gérer quand il est installé. C'est affaire de professeur, mais d'élève également.

D'autres éclairages existent. Ceux qui ont été choisis ici peuvent aider à prendre du recul dans des situations conflictuelles, en évitant de réagir à des paroles impulsives différentes par des moyens identiques.


(1) Exemple : Clément (M.) et lorca (P.), " Violence scolaire et enseignement : l'EPS a-t-elle un rôle à jouer ? ", Revue EPS n° 267, septembre-octobre 1997.

(2) Watzlawick (P.), Helmick Beavin (J.), Jakson (D.), Une logique de la communication, Paris, Seuil, 1972.

(3) Marc (E.) et Picard (D.), " Face à face : les relations interpersonnelles ", revue Sciences humaines, hors-série n° 33.

(4) Chalvin (M.-J.), Enseignement et analyse transactionnelle, Paris, Nathan, 1993.

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