Les cahiers EPS, n°36, page 8 (06/2007)

Le " Questionnaire de vie "

Le " Questionnaire de vie " d'Alain Hébrard

Entretien avec Alain Hébrard.

Biographie

Nîmois d'une famille huguenote aux aspirations contrariées : mon grand-père poète fut saint-cyrien, ma mère passionnée d'histoire et de philosophie dut se consacrer à son foyer, et mon père sportif fit une carrière dans l'administration publique. Adolescent, je me passionnais pour les outils et le scoutisme. En filière scientifique au lycée, je découvre l'athlétisme à l'OSSU puis à l'ASSU (champion de France cadet sur 250 m, découverte de Paris par le stade Charlety). Jeune bachelier (math élém. mention B), je souhaitais devenir architecte ou ingénieur ; candidat à la toute nouvelle ENSA de Lyon, mon dossier n'est pas retenu ; je me retrouve en P1 au CREPS de Toulouse, préparant le concours d'entrée à l'École normale supérieure d'EPS. Je ne l'ai jamais regretté... encore que j'aurais bien aimé être architecte !

Reçu en P1, admis major de la promotion (63-66) à l'ENSEPS, je découvre Paris, le monde du sport et de l'éducation. Je rencontre quelques maîtres à penser et à faire : Omnes qui fut mon entraîneur, Vives, Mérand mais aussi Michel Bernard et Jacques Ulmann. Je passe trois années à la bibliothèque, où je découvre la phénoménologie de Merleau-Ponty, l'existentialisme de Sartre et quelques philosophes présocratiques, au moment où j'accède aux compétitions internationales et à la fraternité sportive estudiantine du PUC (je serai champion de France universitaire sur 400 m haies et finaliste aux championnats d'Europe en 1966 à Budapest).

Nommé professeur d'EPS au lycée de Corbeil-Essonnes, fer de lance de l'innovation en pédagogie du sport éducatif, j'y trouve l'âme du métier. Intermède du bataillon de Joinville où je me donne pour tâche d'apprendre à taper à la machine à écrire des dix doigts pour combler le temps libre ! Retour au lycée en 1968. J'abandonne la piste et m'inscris aux cours du soir de la Sorbonne pour suivre un cursus complet de psychologie qui débouchera sur une thèse de troisième cycle consacrée à l'étude du corps en mouvement et ses implications en pédagogie du geste sportif.

En pleine transformation des structures de formation, suite à la loi sur l'enseignement supérieur de 1969, je suis appelé à l'ENSEPS pour enseigner l'athlétisme et développer des TP de psychologie. En 1971, j'intègre comme sessionnaire la nouvelle ENSEPS à Chatenay-Malabry ; diplômé, j'y suis nommé directeur d'études. J'ai le plaisir d'y travailler avec des amis chers : Vigarello, Pociello, Bouquin, Irlinger, Vives et quelques autres. Après la création de l'INSEP en 1975 et la fusion des institutions, je fais le pari du développement des formations dans les UER EPS. Auprès de la direction des enseignements supérieurs, je participe avec Thibault et Delaubert à la rédaction du texte instituant le DEUG STAPS en 1975, puis des licences et des maîtrises par la suite.

Je suis nommé à l'UER EPS de Montpellier en 1977. En 1983, je suis reçu major au tout nouveau concours de l'agrégation EPS. Je deviens, la même année, maître-assistant en STAPS. Parallèlement, je préside la " commission verticale " EPS au ministère de l'Éducation et poursuis ma carrière universitaire. Je suis nommé professeur des universités en 1986. Je serai directeur de l'UER, devenu UFR. Président de la conférence des directeurs, puis chargé de mission auprès du directeur des enseignements supérieurs pour gérer les UFR et les SUAPS jusqu'en 1993.

De 1986 à 1997, je préside les différents groupes techniques disciplinaires pour l'élaboration des programmes en EPS. Déçu par les évolutions prises en STAPS dans mon université, je me tourne vers l'inspection générale en 1997. Après avoir été conseiller technique du ministre de l'Éducation nationale, je deviens doyen du groupe EPS à l'inspection générale. Après avoir présidé les concours de l'agrégation et du CAPEPS, je termine ma carrière avec le sentiment d'avoir eu beaucoup de chances, d'avoir pu saisir des opportunités m'inscrivant au coeur des évolutions de l'EPS. Je crois avoir agi avec passion, quelquefois avec efficacité, et avoir tenté d'être un modeste mais enthousiaste " architecte " de certaines de ses transformations.

La personne

Quelles sont vos principales qualités ?

L'esprit de système, la capacité à mettre les choses en relation, le bricolage conceptuel et manuel.

Quels traits de votre personnalité vous reproche-t-on le plus ?

Mes difficultés à me décider à choisir. Je me le reproche également !

Quelle est votre TOC (trouble obsessionnel compulsif ou marotte) dans la vie quotidienne ?

Je ne m'en connais pas.

Avez-vous un hobby qui ne vous a jamais quitté tout au long de ces années ?

L'outil, l'artisanat, le bricolage.

Quel est le compliment le plus ambivalent que l'on vous ait fait ?

Une absence de surmoi.

Votre devise ou la maxime qui vous convient le mieux ?

" Bien juger pour bien faire ", on ne devient pas inspecteur pour rien !

Cinq citations ou aphorismes qui traduisent votre manière de vous conduire dans le monde ?

Je suis incapable de choisir (cf. question 2) parmi les multiples citations ou aphorismes qui ont forcé mon admiration et provoqué ma jalousie. Peut-être aussi parce que je pense qu'une référence qui peut accompagner une réflexion ne peut tenir lieu d'argument.

Quels ont été les penseurs phares qui ont éclairé votre route ?

Les philosophes des Lumières : Rousseau, Voltaire, Diderot, Condorcet. Les phénoménologues : Merleau- Ponty, Michel Henry mais aussi Alain et Paul Ricoeur, sans oublier les sociologues : Weber, Durkheim, Mauss, Morin.

Des ouvrages littéraires ou scientifiques ont-ils marqué les grandes étapes de votre vie ? Lesquels ?

  • Propos sur l'Éducation d'Alain.
  • Phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty.
  • La nature et l'éducation de Jacques Ulmann.
  • La méthode d'Edgar Morin.

Quelles sont les musiques qui vous accompagnent ou vous consolent ?

Jazz (saxo, piano), classique (guitare et violoncelle).

Quelles sont vos sept merveilles du monde ?

Le sourire d'un enfant chaque jour de la semaine.

Pour vous, quels sont les cinq coups de génie de l'humanité ?

  • L'écriture, l'imprimerie, la télécommunication.
  • La déclaration des droits de l'homme et du citoyen.
  • L'invention de la roue, du moteur à explosion et l'aéronautique.
  • Le microscope et la microchirurgie, le télescope et l'astrophysique.
  • L'invention du vaccin.

Quelles qualités humaines appréciez-vous ?

La générosité, l'altruisme. L'humour et l'honnêteté.

Quels défauts humains vous exaspèrent-ils le plus ?

L'égoïsme, le machiavélisme. La sottise et la suffisance.

Ce que vous admirez par-dessus tout ?

Toutes les formes d'intelligence, les arts et les techniques, le don de soi.

Ce que vous détestez foncièrement ?

Toutes les formes de sottise et d'arrivisme.

Le professionnel

Quel jugement portez-vous sur vos propres conduites motrices ?

Je me crois globalement habile sans lacune particulière, disposant d'une intelligence motrice adaptée et adaptable aux situations que j'ai pu rencontrer qui me permet, à plus de 60 ans, de m'investir avec passion et réussite dans un apprentissage particulier : le télémark en ski.

Quel don naturel auriez-vous aimé posséder à l'extrême ?

Je n'aime pas utiliser le terme de " don ", trop ambigu pour moi au regard du problème de l'inné et de l'acquis. Cela dit, j'aurais aimé avoir plus de dispositions du point de vue de la capacité de mémoire et particulièrement de mémoire visuelle.

Qu'auriez-vous changé de votre corps si vous l'aviez pu ?

Suite à une opération nasale mal conduite, j'aurais pu changer de forme du nez, je ne l'ai pas fait.

Dans quel(s) sport(s) avez-vous été le plus en réussite ?

En athlétisme, sprint et haies, en handball et en ski.

Comment auriez-vous vécu le sport dans la peau d'une femme (ou d'un homme) ?

Parce j'ai toujours rencontré des sportives épanouies, je crois que je l'aurais vécu comme je l'ai vécu, comme une possibilité de réalisation et d'émancipation.

Quel champion auriez-vous aimé être ?

Jesse Owens à l'arrivée du 100 m en 1936 !

De quels faits dans l'exercice du métier êtes-vous le plus fier ?

Parce que certains me l'ont dit, c'est d'avoir su faire aimer le métier d'enseignant à de jeunes étudiants en leur proposant quelques outils pédagogiques de réussite.

Qu'avez-vous raté et dont le souvenir revient régulièrement ?

En 1997, à la demande du Cabinet du ministre, j'ai présidé une table ronde pendant plusieurs mois sur l'avenir et l'évolution des études universitaires en STAPS. Toutes les parties prenantes, enseignants, étudiants, syndicats, administration étaient représentées et je crois que nous avions tracé des perspectives intéressantes, acceptées par le plus grand nombre, et qui résolvaient de nombreux problèmes du moment. Le travail est resté lettre morte car je n'ai pas su éviter qu'une minorité m'empêche de le défendre auprès du ministre de l'époque.

Quelle valeur ajoutée pensez-vous avoir apportée dans l'exercice de vos responsabilités ?

Une capacité et une volonté d'élaborer des consensus, voire des synthèses (sans doute par peur des conflits). La capacité à mettre en relation des propositions disparates. Un enthousiasme à défendre la cause de l'EPS avec conviction mais dans un esprit de tolérance (je me suis toujours gardé des intégrismes et des fondamentalismes).

De quels éducateurs historiques français vous sentez-vous le plus proche ?

S'agissant des praticiens en EPS qui m'ont enthousiasmé, ils ne sont malheureusement pas connus du grand public car ils n'ont pu formaliser leur savoir- faire, mais ce sont eux qui me sont le plus proches.

S'agissant des théoriciens, je ne me sens proche d'aucun en particulier. Je citerai volontiers, en dehors de l'EPS, Philippe Meirieu, tout en constatant avec Piaget qu'il n'y a plus de grands pédagogues au sens des XIXe et XXe siècles.

Quels sont les courants d'idée qui vous ont le plus marqué dans votre cheminement professionnel ?

La méthode structuraliste et les analyses de système développées dans les années soixante-dix, puis les modèles des neurosciences sur le fonctionnement humain, la machine organisée et organisante et ses conséquences sur les méthodes d'apprentissage, sur l'auto-régulation et l'auto-évaluation.

Quelles sont les cinq personnalités qui ont marqué l'EP Scolaire pendant vos quarante ans de métier ?

Le Boulch, Merand / Marsenach, Parlebas, Azemar, Pineau ont eu, à des moments différents, une influence sur l'EP, mais je n'oublie pas, en ce qui me concerne : Ulmann, Vigarello, Vivès et la Revue EPS.

Quelles sont les personnes les plus surfaites de la profession ?

Ce qui est surfait disparaît. Ils ont disparu de ma mémoire (je disais plus haut que je n'aime pas les conflits !).

Quel est l'événement le plus important dans l'histoire disciplinaire que vous avez vécue ?

La rapidité de l'intégration de l'EP à l'Éducation nationale de 1981 à 1986 et l'efficacité du service EPS dirigé par Gérard Pages qui en avait la charge. Ce fut une période très active et très apaisée, au regard des tensions habituelles qui ne manqueront pas de resurgir entre l'administration et la profession.

Quels sont ceux que vous auriez aimé ne jamais voir se produire ?

La dérive des études STAPS que nous avions conçues initialement comme une recherche d'équilibre entre une formation académique et une formation technique (d'où les termes " sciences " et " techniques " du sigle STAPS, proposé à l'administration par Thibault, Delaubert et moi-même en 1975) vers un académisme du type de celui des sciences de l'éducation qui fédèrent des travaux de sciences diverses, sans suffisamment de souci d'application ou d'innovation au plan de l'intervention pédagogique. Dérive que les mesures d'harmonisation européenne invitent à réduire (enfin) avec l'apparition de diplômes présentant des caractéristiques professionnelles.

Donnez les mots (ou locutions) les plus pertinents pour caractériser l'EPS.

  • Relation à soi-même.
  • Relation à l'environnement physique.
  • Relation aux autres.
  • Bien être et bien vivre avec d'autres.
  • " Mon corps est mon être au monde " (Merleau-Ponty).

Donnez cinq qualificatifs pour un bon professeur d'éducation physique.

  • Un bon professeur d'EPS est un professeur qui fait rarement ce qu'il a pris soin de prévoir.
  • C'est celui qui observe plus qu'il ne parle.
  • C'est celui qui trouve une solution et qui s'interroge ensuite sur les raisons de l'efficacité.
  • C'est celui qui ne doute pas dans l'action pédagogique mais qui s'interroge avant et après.
  • C'est celui qui croit en la perfectibilité humaine (où l'on retrouve les philosophes des Lumières).

Trois conseils pour le professeur débutant ou chevronné à votre choix ?

Pour le professeur débutant :

  • Proposer peu de chose mais observer longuement les effets produits.
  • Solliciter et accepter les observations critiques de ses collègues (à charge de revanche !). Utiliser l'autoscopie, accepter de se voir agir (vidéo).

Pour le chevronné : se rappeler que tous les experts ne font pas nécessairement la même chose et n'agissent que très rarement de la même façon.

Quelle est la plus belle phrase qu'un pédagogue de l'EPS puisse dire aux élèves ?

" Je suis là pour t'aider à grimper sur tes propres épaules. "

Quelle est celle qui vous exaspère au plus haut point ?

" Tu es nul. "

Que vous ont appris vos maîtres (sens large) ?

À se passer d'eux, qu'il faut penser par soi-même, être capable de se connaître (de s'auto-évaluer) pour savoir évoluer. Ainsi, mon entraîneur Omnes feignait parfois de ne pas m'observer et me demandait toujours ce que je pensais de ce que j'avais fait et devait faire. Donner l'élan, donner les outils, ne pas rendre dépendant, car l'élève doit dépasser le maître. Voler de ses propres ailes... et plus loin !

Que vous ont appris vos élèves (sens large) ?

La certitude que tout est possible, que chacun porte toutes les potentialités d'un humanisme généreux et tolérant, dès lors que nous, adultes, aurions la sagesse de trouver les conditions sociales de leur épanouissement.

Quelle est la plus grande force de l'éducation physique scolaire ?

Sa plus grande force est de s'adresser à toutes et à tous au sein d'une école laïque.

Quelle est la plus grosse faiblesse de la discipline EPS ?

Le décalage entre les ambitions affichées de ses objectifs éducatifs et les possibilités matérielles horaires ou humaines pour en établir la démonstration qui les légitimerait.

Quels sont les plus graves dangers qui guettent l'éducation physique ?

Son absence d'identité claire et précise dans les représentations sociales (confusion entre sport et EPS). Une absence de spécificité perçue par rapport au sport peut inciter à substituer à l'EPS une animation sportive pour les scolaires, complémentaire au projet éducatif de l'école, mais non intégrée.

À quelles conditions l'EPS peut-elle avoir un avenir " qui chante " ?

Qu'elle sache tout à la fois répondre aux besoins des élèves et à ceux de notre société ; que nos élèves actuels y trouvent du plaisir et que leurs parents perçoivent son rôle éducatif irremplaçable et nécessaire.

L'humaniste

Comment diriez-vous que vous avez mené votre vie jusqu'ici ?

Je n'ai jamais eu de plan de carrière, peut-être parce que j'ai eu la chance de pouvoir m'ajuster et accepter les opportunités passionnantes qui se présentaient.

Comment envisagez-vous la retraite qui approche ?

Comme une possibilité de faire d'autres choses avec le même enthousiasme et un peu plus de sagesse : " La chouette de Minerve s'envole au crépuscule " (Hegel).

Qu'avez-vous le mieux réussi ?

La réussite est relative. Peut-on atteindre ses rêves ? La réussite n'est jamais individuelle sauf au plan moral. Je crois n'avoir jamais renié des principes d'éthique personnelle.

Quelle a été la plus grande chance de votre vie ?

La rencontre de gens intelligents et généreux.

Quelle est la reconnaissance que vous auriez aimé avoir ?

Professionnellement, je pense l'avoir été suffisamment au regard de ce que j'ai pu faire.

Qu'avez-vous à dire à vos amis ?

Un grand merci. Que les compagnons de route et d'ouvrage se retrouvent toujours quelque part pour continuer leur marche fraternelle.

Qu'avez-vous à dire à vos ennemis ?

Je n'ai jamais eu d'ennemis, au sens de vouloir du mal à quelqu'un ; sur le stade comme dans la vie, j'ai eu des adversaires. Ennemi, je l'ai peut-être été pour certains, c'est que je les aurais blessés par maladresse.

Qu'aimeriez-vous que l'on retienne de vous (ou quelle empreinte aimeriez-vous laisser) ?

L'image d'un homme de forte conviction et de grande tolérance... car j'ai essayé de l'être !

Qu'est-ce qu'une génération peut-elle bien léguer à la suivante ?

Des ambitions et des outils.

Finalement, quel est le secret d'une vie réussie ?

" Espérer un peu moins et aimer un peu plus. "

Si le ciel existe, qu'aimeriez-vous que Dieu vous dise en arrivant au paradis (formulation de B. Pivot) ?

" Retourne d'où tu viens, tu as tant de rêves à vivre... mais tu n'es pas obligé de t'occuper d'EPS ! "

Les cahiers EPS - Le " Questionnaire de vie " d'Alain Hébrard