Les cahiers EPS, n°35, page 48 (01/2007)

Lutter contre les discriminations éducatives en EPS, quelques pratiques pédagogiques

L'éducation physique " ergomotrice " pour donner du sens en lycée professionnel

Franck Pépion,
Isabelle Pernès.

" À quoi ça me sert de faire cela ? " régulièrement, cette question sort de la bouche des élèves de lycée professionnel. Alors que les programmes de collèges, lycées et lycées professionnels se ressemblent étrangement, nos élèves sont, eux, différents dans leurs vécus et leurs attentes. En exerçant en lycée professionnel, le professeur d'EPS peut tenter de " professionnaliser " ses contenus, puisque la formation que l'élève reçoit est précisément finalisée par un métier. Il semble intéressant d'amener l'élève à acquérir une motricité en sécurité dans différents milieux, tant personnel que professionnel. " J'apprends quelque chose que j'arrive à utiliser dans ma formation professionnelle et que je pourrai réutiliser dans mon futur métier. "
Comment donner à l'EPS un sens pour tous (les nuls, les champions et les autres) ? Beaucoup de lycéens sont depuis longtemps en difficulté. Le lycée professionnel n'est pas une école comme les autres, c'est le lieu où l'on apprend un métier. En s'appuyant sur des thèmes de travail non encore étudiés et en mettant en évidence l'utilité de l'EPS par rapport à l'orientation (choisie ou subie), nos jeunes de lycée professionnel entreront plus facilement sur la voie de l'apprentissage. Par l'acquisition par tous de savoirs et de compétences transférables dans leur vie d'adulte et dans leurs futurs métiers, nous avançons l'hypothèse que nos élèves de lycée professionnel adhéreront davantage aux objectifs de formation.

Une démarche d'éducation physique " ergomotrice " 1

La formation qui nous intéresse dans cet article a pour nom " prévention des risques liés à l'activité physique (PRAP) ". Elle a pour but de conserver l'intégrité de son dos par l'application de cinq principes de sécurité et trois principes d'économie d'effort qui vont permettre à chacun de s'approprier des techniques gestuelles de portage, de transport et de gerbe d'objets codifiés. Ces techniques sont transférables dans de nombreux actes du travail et de la vie quotidienne. Cette formation doit permettre à tous les élèves de se maintenir en bonne santé et d'économiser leur potentiel physique dans leur vie actuelle et future.

Le professeur d'EPS doit, pour certifier cette formation, avoir assisté à un stage sous l'égide de l'INRS (Institut national de recherche et de sécurité) et il doit se recycler tous les ans. Cependant, il est à noter qu'un collègue qui serait tenté par cette expérience peut l'engager sans avoir à évaluer les élèves d'une manière certificative (pas de diplôme). Il n'a alors pas besoin de suivre la formation décrite ci-dessus. L'idéal est de faire cette expérience pédagogique avec un ou une collègue d'une autre matière, notamment avec un enseignant de biotechnologie. En effet, cette formation PRAP permet de théoriser les savoirs dans les domaines anatomique, physiologique et traumatologique.

Les cinq principes de sécurité qui recoupent fortement l'éducation dans les cours d'EPS et que nous délivre l'INRS sont les suivants :

  • Se rapprocher de la charge.
  • Assurer ses prises.
  • Chercher l'équilibre.
  • Fixer la colonne vertébrale.
  • Utiliser la force des jambes.

Et les trois principes d'économie d'effort sont :

  • Tendre les bras.
  • Utiliser la charge sur une jambe.
  • Utiliser l'élan.

Créer du sens suscite la motivation

L'utilisation des supports habituels et " reconnus culturellement " (c'est-à-dire les sports ou les APSA) pose parfois des problèmes de refus : " j'suis nul m'sieur dans ce sport-là, ça ne sert à rien que je pratique, de toute façon mon patron, il se moquera que je sache jouer au ping-pong ou faire de l'acrosport ". En lycée professionnel, cette problématique est renforcée par le caractère finalisé de la formation.

Ces interpellations obligent les enseignants d'EPS à se justifier sans cesse et à repenser leur enseignement pour que l'élève se sente le plus concerné possible par son apprentissage.

Les raisons d'agir sont, au départ, exogènes (induites par l'enseignant, évaluation, mode d'entrée dans les différentes APS). Elles devraient devenir endogènes 2 grâce à l'appropriation de principes de sécurité et d'économie d'effort ayant de l'utilité à leurs yeux. L'objectif de conservation de son intégrité physique est source de motivation lors d'un premier cycle (cycle que l'on peut qualifier d'ergonomie motrice ou d'acquisition de gestes et postures permettant le portage, le transport et la gerbe d'objets). À l'issue de ce premier cycle, la connaissance de soi est renforcée.

Une seconde source de motivation est la nouveauté. Chaque élève est " neuf " et l'enseignant peut donc aiguiser sa curiosité lors de ce premier cycle où ils sont tous " ignorants ". Tous ont la sensation d'apprendre quelque chose et cela favorise l'émergence d'un sentiment de réussite. Ils pourront eux-mêmes évaluer cette réussite dans l'immédiat mais également à moyen et long terme. Les contenus d'enseignement choisis peuvent très bien être présents dans plusieurs APSA (acrosport, musculation) mais aussi dans d'autres disciplines.

La facilité d'appropriation de ces principes (contenus d'enseignement majeurs du cycle d'EPS) par tous les élèves et avec des modes d'entrée diversifiés : observation, modélisation, verbalisation, essais-erreur, performance. Ce facteur augmente le degré de motivation des élèves.

En partant des besoins professionnels et en s'appuyant sur des contenus de formation réutilisables dans la vie professionnelle, quotidienne, et dans les loisirs, les enseignants peuvent espérer parfaire l'adhésion de tous les élèves de toutes les sections des lycées professionnels.

Ces quatre manières de créer du sens déclenchent et soutiennent la motivation chez chaque élève. Chacun (les nuls, les champions et les autres) interprète les propositions en les signifiant selon ses besoins.

Opérationnaliser les quatre stimulations de sens

La conservation de son intégrité physique et une connaissance de soi renforcée

Les savoirs fondamentaux concernés sont des principes de sécurité permettant à l'élève, après appropriation de ces principes, de les valider dans d'autres disciplines que l'EPS, par exemple en vie sociale et professionnelle (VSP), à l'atelier, lors des périodes de stages en entreprises.

Durant le premier cycle, la connaissance de soi sera établie, affinée et renforcée. Proposer des situations motrices variées, structurées en fonction de leur analogie, favorise la construction de réponses motrices communes avec possibilité d'adaptation en fonction de sa morphologie, ses capacités. Cela amène un grand nombre de répétitions de gestes, permettant corrections, sensations, sans lassitude et garantissant des apprentissages stables, durables, n'enfermant pas les élèves dans des stéréotypes étroits. Favoriser une stratégie d'action, de décisions par la méthode des ressemblances et des différences, permet de transférer ses conduites motrices dans des situations similaires (professionnelles, de loisir et de vie quotidienne...). En aucun cas il ne s'agit d'une juxtaposition " d'exercices recettes " calqués sur les gestes professionnels.

L'appropriation de ces principes conduit à l'apprentissage de la gestion de son capital santé et de sa sécurité. Pour rentrer complètement dans le cadre de l'EPS, ces principes doivent être adaptés.

L'avantage de ces contenus d'enseignement majeurs du cycle d'EPS est qu'ils sont facilement utilisables, réinvestissables et durables.

Exemple : un cycle d'ergonomie (2de BEP) qui voit son prolongement dans un cycle de musculation (terminale BEP) CC5 (textes des lycées professionnels).

Principe n° 3

  • Respecter les courbures naturelles du dos.
  • Acquis lors du transport d'une caisse à poignée, de pack d'eau. Placement en musculation, pareur sur un atelier, transport et mise en place de charge.

Ce principe peut être décliné dans d'autres APSA (acrosport, judo...) mais aussi dans la vie courante et la vie professionnelle où les élèves de lycée professionnel vont se retrouver rapidement avec l'obligation de les gérer seuls. De plus, la formation sensibilise à une démarche de prévention des accidents liés à l'activité physique.

La nouveauté, facteur d'accroche de l'élève

Une formation où ils sont tous " ignorants " est source de motivation. Outre que la curiosité de l'inédit stimule, lors de ce premier cycle, le " de toute façon, j'suis nul(le) " est inexistant.

Aucun élève n'a de passé plombant. Cet aspect est très important par rapport aux échecs auxquels ils ont fait face auparavant. En début de cycle, le fait de n'avoir aucune référence de soi en réussite ou en échec dans l'activité nouvelle leur permet d'aborder l'apprentissage sans se comparer à une " norme d'excellence ". Ils peuvent être curieux sans risquer d'être " ridicules ".

(Cette accroche peut également être faite avec l'utilisation d'APSA nouvelle telle que l'escalade.)

Un apprentissage ne nécessitant pas de technicité préalable

Il est possible de distinguer des APSA à technicité spécifique préalable - ou pré-requis techniques - pour pouvoir les pratiquer avec un intérêt minimum (exemples, le volley-ball, la perche ou le tennis) et celles sans technicité spécifique préalable, c'est-à-dire que la technicité s'acquière dès le début de la pratique sans en interdire une réalisation motivante (par exemple, la course de fond, le kinball, le vélo une fois acquis l'équilibre dynamique...).

Contrairement à l'utilisation que nous faisons de certaines APSA, l'acquisition des principes de sécurité et d'économie d'effort ne nécessite pas de pré-requis. Les savoirs fondamentaux enseignés sont critériés avec des observables simples et incontournables (regard, position de dos, prises, pose de pieds, équilibre...) qui les rendent facilement abordables et évaluables. On peut leur faire deviner ces principes ou leur expliquer au moyen d'une démonstration. Les principes de sécurité sont transcrits en gestes simples. Exemple : " Il faut relever la tête avant de soulever une charge pour respecter les courbures naturelles de son dos. "

L'élève comprend rapidement le bien-être procuré par l'exécution des gestes justes en appliquant les cinq principes de sécurité et les trois principes d'économie d'effort. De plus, ces principes sont facilement identifiables et les élèves peuvent donc se corriger (correction mutuelle facilitée et communication) et évaluer leur réussite. Ainsi, ils peuvent régulièrement se co-évaluer et, grâce à l'utilisation de la vidéo par exemple (source de motivation exogène supplémentaire), s'auto-évaluer. La démarche est de faire ressentir, voir et corriger pour ajuster, affiner ses sensations. Cette démarche leur permet de construire leurs conduites motrices efficacement, en éliminant tous les gestes inutiles et parasites, pour atteindre le geste essentiel, facteur de performance et de sécurité.

C'est très important chez ces élèves de se rendre compte qu'ils se transforment et qu'ils arrivent à conserver leur intégrité physique par des gestes simples, l'estime de soi sort donc enfin renforcée.

Le réinvestissement ou la " rentabilisation " de l'appropriation durable de ces principes

Un des objectifs de ce cycle est de faire construire des stratégies d'action et des conduites motrices d'adaptabilité dans la vie quotidienne. En effet, ils peuvent aisément transférer les techniques de portée de caisses à poignées pour porter un pack d'eau ou un sac de course.

Mais cette EPS est également en adéquation avec les textes d'évaluation, puisque la démarche proposée permet aux élèves de s'approprier des savoirs fondamentaux réutilisables et évaluables dans les APSA supports lors de l'évaluation certificative (BOEN n° 30 du 25 août 2005). En effet, les textes officiels de CAP-BEP et bac pro demandent que les APSA supports utilisées et évaluées appartiennent à la liste nationale et/ou académique. Les élèves sont amenés à placer leur dos, assurer leurs prises, communiquer... en musculation, acrosport, rugby, judo, escalade entre autres. Les trente heures de pratique sont alors respectées. Le second cycle (en terminale BEP) ayant pour support une APSA de la liste s'inscrit logiquement dans la suite du premier cycle dans lequel les principes de sécurité et d'économie d'effort auront été transmis.

Cette démarche pourrait également permettre à l'élève d'utiliser le même processus dans d'autres matières. Par exemple, en mathématiques dans l'exécution d'exercices : " j'applique une formule en m'adaptant au problème proposé, de même que je me suis adapté à la charge qu'il fallait soulever en appliquant les principes de sécurité que je connais et que je me suis appropriés ".

Dans le cadre des PPCP (projet pluridisciplinaire à caractère professionnel), tous les professeurs de lycée professionnel d'une classe (équipe pédagogique) peuvent travailler ensemble. Plusieurs formations validantes ont été mises en place par l'INRS. La formation PRAP peut être une base intéressante. Avec l'aide du collègue d'atelier, ils peuvent prendre du recul par rapport à l'aménagement de leur poste de travail.

La production d'un livret de " gestes et postures ", d'une vidéo ou d'un cédérom peut couronner cette action pluridisciplinaire.

Conclusion

Plus les élèves sont formés, moins il y a de risque d'accidents du travail. Ils deviennent donc des citoyens autonomes, lucides et responsables à l'intérieur de la société. La formation PRAP, formation validante et diplomante (12 heures, pratique et théorie comprises) est un plus sur le curriculum vitae des élèves, un plus dans la construction de sa réussite personnelle et c'est également un gage de sérieux pour leurs futurs employeurs.

Partir des besoins professionnels, tout en tenant compte des caractéristiques de chaque élève pour élaborer des savoirs fondamentaux à enseigner et à évaluer, permet l'adhésion du plus grand nombre d'élèves (les nuls, les champions et les autres). Il est donc possible de faire une EPS plus " professionnelle " demandant à nos élèves une recherche constante d'adaptation et permettant, nous l'espérons, une réussite " visible " aujourd'hui et demain.3

Il est envisageable, dans une démarche similaire, de programmer un cycle natation-sauvetage couplé avec l'acquisition des notions essentielles de premiers secours. Il est donc possible de faire une éducation physique plus professionnelle, plus utile sans être " étroitement " utilitaire.

Par la formation d'un citoyen lucide, cultivé et autonome, et pour s'adapter au mieux à son public, l'EPS peut s'appuyer sur des supports utilitaires qui permettront l'appropriation active par tous les élèves (champions, nuls et les autres) de savoirs fondamentaux impliquant la conservation de l'intégrité de leur rachis et leur réinvestissement durable.

Cependant, l'EPS en lycée professionnel ne doit pas se réduire à une orientation " professionnelle ". Elle doit garder son identité propre par la construction de l'individu, de l'apprentissage de la connaissance de soi, de l'acceptation des règles de vie collective et le développement de l'estime de soi. Il est aussi primordial d'avoir accès à une culture commune à tous et à une formation générale plus " traditionnelle ". La transformation des conduites motrices reste l'objet initial de l'EPS en lycée professionnel comme en collège et en lycée, mais la recherche du sens donné est indispensable : il faut que notre enseignement " parle " à tous les élèves, qu'il soit signifiant pour chacun.


(1) Gendrier (M.), L'ergomotricité, corps, travail, santé, Grenoble, PUG, 1998.

(2) Gernigon (C.) " Ergonomie motrice ou acquisition de gestes et postures de manutention ", Revue EPS n° 236 juillet-août 1992 ; Erhardt (A.), Paratte (C.) " Éducation physique utilitaire en EPS ", Revue EPS n° 229 mai-juin 1991.

(3) BOEN n° 6 du 31 août 2000 : [Les savoirs seront] " utiles pendant les études effectuées au lycée et plus généralement tout au long de la vie ".

(4) http://www.ac-poitiers.fr/eps/apsa/natation/def.htm ; http://www.ac-poitiers.fr/eps/apsa/esca_lp/projet.htm

Les cahiers EPS - L'éducation physique " ergomotrice " pour donner du sens en lycée professionnel