Les cahiers EPS, n°35, page 7 (01/2007)

Regards croisés

L'élève physiquement éduqué

Claude Volant

Une intervention d'enseignement fondée en éducation physique et sportive ne peut bien évidemment faire l'économie d'une visée éducative explicite du formateur. C'est sans doute cette envie de synthèse et d'affichage qui a poussé le groupe d'experts travaillant sur les programmes de lycée à la formule choc de " l'élève physiquement éduqué " comme finalité éducative.

Comme beaucoup de notions intégrées dans les textes institutionnels, celle-ci exige " une explication ontogénétique ". Les notions, les concepts font toujours référence aux théories de ceux qui les utilisent. Par exemple, le terme " physiquement " peut aussi bien être référé à l'optimal attendu d'un athlète pour sa compétition à venir, ou alors qu'à la culture motrice que montre un élève dans une situation adaptative.

Cette polysémie d'interprétations, et donc de conceptions, engage son auteur à révéler les siennes pour lever toute ambiguïté. Avant d'envisager et de préciser les caractéristiques de la notion, il est utile de s'arrêter quelques instants sur les grands fondements de la théorie explicative qui la soutient, au moins dans la clarification du statut du sujet, de l'objet de l'éducation physique et des méthodes qu'elle utilise.

- L'éducation physique à l'école a pour obligation de s'adresser à tous les élèves et de les faire réussir. Ici le principe d'éducabilité de chaque élève est affirmé sans détour.

- L'éducation physique scolaire est avant tout une éducation des conduites motrices.

- Enfin, c'est l'appropriation par les élèves des connaissances fondamentales et des savoirs fondamentaux qui détermine les choix de méthodes.

C'est ce cahier des charges qui sert de cadre d'accueil à la définition de la locution " l'élève physiquement éduqué ". Celle-ci s'articule en trois registres particuliers.

==> Le premier renvoie à l'aptitude d'un élève à agir dans le temps présent, à s'ouvrir au temps présent.

" Un élève physiquement éduqué " est une personne qui :

  • s'engage et qui vit des expériences corporelles variées, actuelles, en prise directe avec son temps ;
  • n'hésite pas à expérimenter de nouvelles pratiques pour éprouver et contrôler des émotions inconnues ;
  • recherche des sensations diverses ;
  • vit en harmonie avec elle-même ;
  • recherche le bien-être physique et psychologique et :
    • a envie de prendre soin de son corps et veut connaître les principes d'entretien et de développement,
    • connaît " ses limites " et a donc confiance en son potentiel,
    • est à l'écoute des autres, partage avec les autres, accepte les autres.

==> Le deuxième aspect met en évidence ses capacités d'adaptation à un contexte.

" Un élève physiquement éduqué " est un élève qui sait s'adapter aux situations qu'il rencontre. Pour vivre cette adaptation, il sait traduire son degré de maîtrise et de performance ou, exprimé autrement, il donne à voir son adaptabilité optimale dans les situations qui lui sont proposées.

Ses prestations motrices témoignent du niveau de son intelligence motrice, de la qualité de ses modes d'action et de réflexion fondamentaux, de la pertinence et de la précision de ses connaissances et de ses savoirs, éléments constitutifs de son socle personnel.

Bien sûr, dans cette adaptation, la qualité de sa réflexion est engagée. C'est bien la convocation d'opérations mentales justes et appropriées qui va lui permettre de choisir les procédures, les façons de faire les plus puissantes et les plus rentables. Dans ce cadre, c'est un élève qui " travaille " ses stratégies d'apprentissage, qui utilise de multiples méthodes pour apprendre.

C'est donc quelqu'un qui comprend ce qu'il fait et qui parvient à donner du sens à ses actions. Il comprend le fonctionnement de son corps en action à partir de lois, de règles, de principes (physiques, psychologiques, sociologiques...).

La compréhension progressive de " l'appréhension du réel ", aurait dit Bachelard, est au coeur de la culture scolaire de l'éducation physique. La richesse du pan méthodologique révèle bien un niveau de culture chez un élève.

==> Le troisième registre " d'un élève physiquement éduqué " conduit sur les chemins de sa valeur citoyenne ou encore sur la qualité de ses relations aux autres dans la vie courante.

" Si être citoyen, c'est vivre dans une démocratie et participer à son maintien pour le bonheur de tous ", l'éducation physique d'un élève doit aussi prendre en compte la dimension " politique " de la citoyenneté.

" Un élève physiquement éduqué " c'est aussi un citoyen social en devenir, respectueux des règles et des lois, exigeant sur les civilités, mais aussi conscient de ses responsabilités pour la gestion de sa vie physique et le respect de celle des autres.

La conduite d'un débat, l'engagement, l'entraide et la solidarité, l'empathie scolaire, la bienveillance à la réception de messages extérieurs, sont autant d'attitudes citoyennes essentielles attendues chez " un élève physiquement éduqué ". Autrement dit, c'est quelqu'un qui accepte, partage, négocie, discute, argumente, critique, coopère, s'investit, collabore, soutient ou assiste... Ici, on l'aura bien deviné, c'est son intelligence " interpersonnelle " qui est appréciée au travers de sa " positivité critique ".

La définition de " l'élève physiquement éduqué " pointe quelques idées forces qui sous-tendent notamment les réflexions du GAIPAR dans l'académie de Rennes.

Parler de " l'élève physiquement éduqué " est un fantasme. Le mythe de l'élève idéal se masque sans doute derrière l'expression. Si l'on veut considérer l'élève comme une entité, une totalité réagissante, auteur de ses actes, il convient alors de faire référence à chaque élève, à tout élève. C'est le parti pris dans cette définition. Le lecteur l'aura bien compris : l'objet de l'éducation physique présenté ici est fondamentalement le développement des conduites motrices qui doit s'enseigner en privilégiant une culture de l'appropriation par l'élève.

Les contours théoriques posés, la définition initiale de " l'élève physiquement éduqué " résiste difficilement à la nécessaire mise en tension et articulation de trois registres fondamentaux : l'ouverture au temps présent, l'adaptation à un contexte, la relation aux autres. Du coup l'expression de " l'élève physiquement éduqué " exige une clarification pour des prises de position lucides par ceux qui s'y réfèrent.

En passant de " l'élève physiquement éduqué " à " l'éducation des conduites motrices de chaque élève ", une nouvelle perspective se présente à l'enseignant d'éducation physique. À son tour, lui aussi, il aura le devoir de choisir.

Les cahiers EPS - L'élève physiquement éduqué