Les cahiers EPS, n°38 (06/2008)

L'autorité pour faire apprendre

L'autorité au service de l'apprentissage des élèves

Delphine Evain

Entre autoritarisme et laxisme, des modalités d'exercice de l'autorité se font jour, avec des gradients dont chaque expression provoque des conduites différentes chez celui qui la vit.
Cet article s'appuie sur l'idée que, si la forme de l'autorité exercée guide les agissements des élèves, alors son usage de façon pertinente par l'enseignant contribue à la rentabilité des apprentissages.
Ainsi se construit la représentation d'une autorité éducative modulable et adaptable.

Entre autoritarisme et laxisme...

L'autoritarisme, facette du " professeur incontesté " ou, plus raisonnablement, l'autorité directive

L'autoritarisme représente une autorité presque pathologique, un excès d'autorité qui s'observe par une absence totale de considération du contexte humain, environnemental et conjoncturel, au profit de la mise en application d'une recette immuable.

Les caractéristiques

L'autorité directive se définit comme un droit ou une possibilité de commander, d'imposer sa volonté, de disposer d'un pouvoir d'obéissance. C'est un rapport déséquilibré ou inégal, une supériorité intellectuelle, morale, parfois physique, conférée par l'âge, l'expérience, le mérite.

Pour l'enseignant

Elle est acquise par la légalité, le statut, la hiérarchie, l'accréditation, la justification. Elle est, pour certains, le seul moyen d'assurer son rôle. C'est une autorité institutionnelle, pré-établie.

Pour celui qui la vit

Il s'agit d'une autorité imposée, apprise, acquise, statique, figée, unique, sclérosée, ancestrale, culturelle et donc subie, rarement acceptée.

L'autorité pédagogique

L'autorité " pédagogique " s'intercale entre les deux formes extrêmes.

Les caractéristiques

Cette autorité se définit comme une aptitude à se faire obéir, à s'imposer, à servir de référence, à faire force de loi, à faire adhérer, à influencer et à convaincre.

Pour l'enseignant

Elle s'acquiert par la capacité à afficher de l'assurance, de la fermeté, à user d'un ton directif, d'un air posé et sûr, à avoir du crédit, à inspirer la confiance, à disposer de connaissances et de compétences reconnues. Toujours à l'écoute, fixant des repères adaptés aux situations, il s'agit d'une autorité au service de tous, pour tous.

Pour celui qui la vit

Il s'agit d'une autorité comprise, réfléchie, représentée, construite, adaptable, flexible, évolutive, multi-facettes, actuelle, conjoncturelle et, de fait, vécue.

Le laxisme ou, plus raisonnablement, l'autorité non-directive

Le laxisme représente l'autre extrémité de l'axe de l'autorité : l'absence de cadre de fonctionnement.

Les caractéristiques

L'autorité non directive s'observe à travers une flexibilité exacerbée des autorisations. Elle permet ce que d'autres refusent.

Pour l'enseignant

Elle représente une tendance au laisser-faire, à la confiance de principe, au laisser-aller, au manque de rigueur. C'est une autorité permissive.

Pour celui qui la vit

Il s'agit d'une autorité quasi inexistante, faible, relative, superficielle, tolérante, indulgente, sans interdit. C'est une autorité non exercée, non ressentie, non pesante.

Schéma : À chaque autorité son enseignement...

À chaque autorité ses conduites

L'autorité est un remède à certains maux

Dans la prise en main d'une classe de niveau collège, plus particulièrement de 4e ou de 3e, existent parfois quelques élèves un peu en marge. Ce sont des élèves qui rencontrent des difficultés souvent liées à des blessures affectives, sociales, économiques. Ceux-ci rejettent le système scolaire, se montrent parfois vulgaires ou violents. Ils aspirent inconsciemment à une autorité qui leur construise un cadre d'évolution explicité.

Fournir et imposer, malgré les obstacles, des règles garantes de construction de repères concrets, compris, assimilés et acceptés, crée un environnement protecteur au sein duquel il est possible de s'exprimer, de se libérer des agressions extérieures, afin de se concentrer sur son enrichissement personnel. L'a-scolaire et le scolaire peuvent ainsi se côtoyer.

La reconnaissance de ces élèves envers leur enseignant est directement liée à la capacité dont ces derniers disposent pour maintenir une autorité directive et forte (constante).

Cette autorité constitue alors une bulle protectrice, berceau d'une tranquillité favorable aux apprentissages de tous.

User fréquemment d'une autorité permissive parce que ces élèves se montrent difficiles et ne supportent pas l'autorité institutionnelle ne fait que reproduire les manques issus du milieu familial et social : absence de guide, de chemin, de repères, de barrières face à l'attirance de la petite délinquance. La permissivité est plus difficile à vivre en ce qu'elle requiert des élèves qu'ils soient leur propre garde-fou alors qu'ils n'en ont pas les connaissances ou la force.

L'autorité directive et forte, telle que décrite précédemment, peut être ressentie comme un intérêt et une considération portés à leur égard, et la permissivité comme une indifférence.

Ainsi, l'autorité directive instaure une ambiance de travail protectrice, sécurisante avec une fonction disciplinaire et/ou corrective.

L'autorité socialise

Néanmoins, l'usage de la seule autorité directive pour des élèves en marge peut attiser une agressivité souvent sous-jacente, faire apparaître des conflits supplémentaires, voire conforter et accentuer le rejet de la structure scolaire.

Une autorité mixte, fondée à la fois sur l'aspect institutionnel et sur l'aspect " pour tous ", permet, d'une part, de rappeler le respect dû à la hiérarchie existante au sein de notre société et, d'autre part, d'en faire comprendre la nécessité par sa (re)construction et son exercice au sein de la microsociété que constitue le " groupe classe ".

Les jeux de rôles lors d'un échauffement (entraîneur, entraîné), lors d'une création en danse (acteur, chorégraphe, spectateur) ou encore lors d'un apprentissage en gymnastique (gymnaste, pareur, juge) démontrent, à chaque fois, la nécessité du respect du statut de chacun dans son rôle. L'objet, complexe il est vrai, est l'obtention d'un fonctionnement optimal, d'une logique constructive et d'un plaisir de tous dans la réalisation attendue des tâches.

Proposer, mettre en oeuvre ces jeux de rôles, et y permettre l'erreur aussi, nourrit une ambiance de travail différente qui s'appuie sur l'acceptation par tous de l'enjeu de l'enseignement d'EPS : l'apprentissage de connaissances et le développement de compétences variées qui, tôt ou tard, mettra chacun, soit en difficulté, soit en réussite.

La tolérance prend place alors au coeur du système. L'autorité pour tous présente une fonction socialisante.

L'autorité d'aujourd'hui contribue à la formation de l'adulte de demain

Après avoir construit une bonne connaissance de la classe, oser l'autorité non directive, oser faire confiance à des élèves en marge, leur offre la possibilité d'exercer leur sens de la prise d'initiatives, leur autonomie, leur responsabilité. Laisser faire l'erreur jusqu'au bout ou faire naître le débordement donne aux élèves une appréhension réelle de leurs actes, des conséquences engendrées, à l'échelle individuelle et au niveau collectif. Un accent est mis sur les difficultés qu'il convient d'évoquer ouvertement pour tenter des solutions avec la participation active de l'élève.

Observés, écoutés, accompagnés, ces élèves en marge " existent " à travers l'intérêt qui leur est témoigné. La permissivité n'est alors plus vécue comme de l'indifférence à leur égard mais comme un espace de liberté que l'enseignant les estime capables d'explorer.

Cette " existence " est pour eux une sérieuse source de motivation : pour être présent, essayer de s'investir, chercher à apprendre, progresser !

C'est, par exemple, le fait de laisser libre cours à l'imagination des élèves, dans le cadre d'un échauffement général avec usage autorisé du matériel environnant de gymnastique. La vigilance et la confiance permettent d'évoluer du chahut, qui tend à déraper avec une mise en danger de l'intégrité physique, vers une préparation du corps à l'action dont ils ont la charge.

La permissivité (avoir la permission de...) motive, stimule. Le recadrage permet la réflexion sur la pertinence des choix, la prise de conscience des actes, la compréhension des sollicitations motrices et physiologiques, le retentissement des agissements individuels sur le collectif. La permissivité, dans ce contexte, valorise l'intelligence dans les actes, la construction durable des compétences motrices et méthodologiques attendues. Elle produit une ambiance de travail responsable avec une fonction citoyenne.

L'excès de dirigisme, à l'inverse, construit des exécutants, discipline (ou suscite le rejet), rend servile, cultive la passivité, alors que l'EPS vise le développement du sens de la conceptualisation, de l'action, de la lucidité et de la créativité afin de produire des décisionnaires. Elle peut donc être utile dans certaines situations, mais ne doit, en aucun cas, perdurer.

Conclusion

La notion d'autorité recouvre un spectre d'usages fort large qui part de l'autorité directive, forme la plus visible, à l'autorité non directive, forme la moins observable. Sans tomber dans les extrêmes (autoritarisme ou laxisme), la modulation du curseur placé sur l'axe qui rejoint ces deux antagonistes permet de susciter, déclencher et développer d'autres comportements des élèves, acteurs de l'apprentissage attendu.

Ce traitement de la notion d'autorité chez le professeur d'EPS, usant selon les contextes et les besoins de la fermeté, de la négociation ou de la largesse du champ d'évolution (valeur contextuelle des autorités), traduit sa haute expertise à faire preuve d'autorité (valeur universelle de l'autorité). En effet, il est capable de laisser aller sa classe jusqu'à l'erreur, le débordement ou l'inacceptable (en théorie) afin de mieux les reprendre en main, au moment le plus opportun, dans le déroulement de la leçon.

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