Les cahiers EPS, n°38 (06/2008)

L'autorité entre avoir, être et faire

L'autorité négociable et l'autorité non négociable en EPS

Cédric Le Guen

La confrontation à différents rapports d'autorité est une réalité de la vie sociale, familiale, professionnelle. Les faits divers montrent que ces rapports sont difficiles à vivre, que les individus transgressent souvent les règles définies ou cherchent par des moyens légitimes et légaux à les négocier. Accepter et comprendre ces rapports sont les garants d'un équilibre de cohabitation d'une société, de la qualité de sa citoyenneté. L'école, espace public de préparation à cette vie communautaire, doit donc s'engager dans l'éducation à l'autorité.
Quelles sont les formes prises par ces rapports d'autorité ? Quelle peut être la fonction de l'école dans la construction de ces rapports ? Quelles conditions créer pour favoriser des apprentissages de ces rapports ?
Ces questions placent la construction de l'adaptation des rapports d'autorité au centre des préoccupations de cette réflexion.

Les formes de rapports à l'autorité : des constructions délicates

Dans le cadre scolaire, trois types de rapports autoritaires peuvent être appréhendés.

Subir sans accepter

Dans ce premier cas, l'individu a le sentiment de subir sans pouvoir agir et peut, de ce fait, en ressortir frustré. Cet état de frustration, de soumission, entraîne parfois des réactions violentes de contestation et d'incompréhension, de manifestation en retour du refus de subir, de se sentir inférieur.

Cela débouche souvent sur des transgressions de l'autorité non négociable et entraîne, presque à chaque fois, une sanction forte punitive, souvent prévue d'ailleurs par les détenteurs de cette autorité.

Subir et comprendre

Dans le second cas, l'individu subit toujours l'autorité mais l'accepte, car il comprend l'intérêt de ce rapport de force. En effet, l'élève, grâce à des expériences vécues ou à ses réflexions personnelles, est conscient de se soumettre à l'autorité. Il sait qu'elle lui sera en fin de compte favorable.

Construire pour ne pas subir

L'individu peut enfin subir, accepter ce qui lui arrive, et, par la suite, entreprendre des démarches de contestation constructive en utilisant les outils légaux ou légitimes dont il dispose, dans le but d'agir pour provoquer une modification de cette autorité à son avantage.

Un nouveau rapport de forces se construit tout au long de la scolarité puisque la personne-élève se trouve confrontée à ces trois formes d'autorité. Il est indispensable qu'elle apprenne à identifier, dans ce qui l'entoure, ce qui est de l'ordre du subi, de " l'accepté " et du négociable.

Par exemple, des élèves, dans un établissement scolaire, doivent accepter et subir certaines contraintes liées " au métier d'élève ". Mais ils doivent aussi apprendre à savoir négocier, auprès d'un enseignant, la date d'un devoir ou bien, auprès de l'administration scolaire, un point du règlement intérieur. C'est, en quelque sorte, un équilibre que l'individu doit construire entre ce qu'il ressent et ce qui l'entoure, de manière à bâtir des relations raisonnées avec des individus, des lois, des codes... bref, tout ce qui entoure la vie de la cité. Cet équilibre consiste à la fois à accepter ce qui est non négociable, tout en reconnaissant ce qui l'est. Dans le premier cas, l'autorité est non négociable, parce qu'elle sécurise les rapports démocratiques. Dans un second, elle est négociable parce qu'elle fait progresser le rapport démocratique.

Rôle de l'école dans la compréhension et la construction de ces rapports autoritaires

Il est bien établi aujourd'hui que le fondement de l'école repose sur une recherche permanente de l'évolution de l'intelligence de chaque élève. L'intelligence y est appréhendée comme un système aux formes variées et complémentaires : l'intelligence langagière, l'intelligence du raisonnement, l'intelligence motrice, l'intelligence sociale... Dès lors, si l'enseignant veut aider les élèves à leur construction interactive, il doit envisager l'apprentissage en combinant trois pôles essentiels : l'exécution - la réflexion - et l'engagement.

Bien sûr, en EPS, l'apprentissage de l'autorité a besoin de supports d'actions motrices (comme lors d'une séance d'éducation physique qui prend le badminton comme support), mais c'est surtout dans les champs de la réflexion et de l'engagement que l'élève va s'enrichir.

Sur le versant de la réflexion, les rapports d'autorité s'appréhendent lors d'activités comme l'observation ou l'évaluation, le raisonnement, les représentations, les projets, les inventions, les réinvestissements.

De la même manière, sur le versant de l'engagement, les rapports d'autorité se construisent dans des activités comme le contrôle, la coopération, l'ouverture, l'implication ou le respect.

Sur ces différents versants de l'apprentissage, l'école définit des contenus d'enseignement spécifiques à l'autorité. Ils seront, au bout du compte, les produits d'une déclinaison des capacités incluses dans les trois modes fondamentaux de l'apprentissage (action - réflexion - engagement).

Le socle commun offre aujourd'hui aux enseignants la possibilité de se repérer dans cette élaboration. Les contenus réflexifs (ou méthodologiques) et d'engagement (certainement proches de la notion d'attitude) doivent se combiner aux contenus d'action pour permettre aux enseignants de donner du sens au travail sur les rapports d'autorité.

Les conditions de la construction de ces rapports autoritaires

Le déroulement d'une leçon d'EPS fait apparaître différents " moments autoritaires ". Pour que les élèves apprennent à s'adapter aux différentes formes d'autorité, l'enseignant construit des contenus d'enseignement qui s'illustrent tout au long de la leçon.

Des contenus d'enseignement pour construire l'autorité non négociable

Pour être dégagée d'une charge émotionnelle évidente, la construction d'une autorité non négociable doit être anticipée à travers l'élaboration des contenus d'enseignement.

Ce rapport à l'autorité non négociable s'inscrit donc dans un acte éducatif plus large qui conditionne souvent la réussite scolaire. Les élèves apprennent à organiser des retours au calme, à écouter et comprendre des consignes. Pour qu'ils soient formateurs, ces moments sont à conduire de la même façon qu'une situation d'apprentissage classique. Comme dans toute situation d'apprentissage, lorsque l'élève est en difficulté, on modifie, on réoriente... On anticipe une palette de solutions. Dans une situation de rapport à l'autorité non négociable, les enseignants réagissent souvent lorsque cela ne se passe pas comme prévu, avec une forte émotivité qui favorise l'apparition d'incidents scolaires.

Planifier soigneusement les moments d'autorité non négociable permettrait sûrement d'obtenir des conditions plus sereines pour faire apprendre.

Construction de l'autorité non négociable

Autorité non négociableContexteConnaissances à acquérirModes pédagogiques
Caractéristiques de cette autorité.
Sous quelles formes se présente-t-elle ?
À quels moments y fait-on appel ?
Pourquoi ?
Avec quels élèves ?
Ce que l'élève doit apprendre et construire pour accepter cette autorité.Quels sont les outils pédagogiques utilisés par l'enseignant ?
Elle arrive dans des moments où l'élève doit subir un ordre ou une information dans l'intérêt du bon déroulement de la suite de la séance.
C'est souvent un ordre du type : " asseyez-vous ", " taisez-vous ", " écoutez ", " sortez des vestiaires "...
Elle peut aussi porter sur l'énumération d'une consigne : " Vous vous mettrez par deux sur le terrain 3 ", " Chacun fait cinq engagements "...
L'autorité est présente tout le temps, du début à la fin de la séance.
Elle est utilisée pour donner du sens au bon déroulement de la séance et s'adresse souvent à tous les élèves, mais le plus souvent, elle est destinée à des élèves n'ayant pas construit ces rapports à l'autorité.
Beaucoup d'élèves savent que, devant un professeur, on se tait. Lorsque le professeur parle, on l'écoute. Ces règles simples ne sont pourtant pas acquises par tous.
Connaissances de soi
- Face à un adulte, se placer en situation d'écoute et d'attention.
- Un adulte a raison.
- Savoir s'arrêter au bon moment.
Connaissances informationnelles
- Lorsqu'un adulte monte le ton, se méfier et modifier son comportement.
- Prendre des informations sur la posture de l'enseignant qui m'indique son état émotionnel.
- Moments de transmission qui s'ancrent par répétition : rites, habitudes de fonctionnement.
- Méthodes appropriatives (l'élève est auteur de certaines règles).

Des contenus d'enseignement pour construire l'autorité négociable

Il s'agit d'apprendre les règles de la négociation. Bien souvent, les élèves n'acceptent pas (ou mal) ce qu'ils sont. Les résultats produits et les causes déclarées sont souvent reliées à des facteurs externes à la situation d'apprentissage elle-même. C'est donc ici que l'école doit jouer son rôle et prendre tout son sens en permettant à l'élève de se connaître, de s'accepter et de construire des repères objectifs sur des réalisations. En s'appuyant sur ces données, l'élève identifie plus facilement les limites dans lesquelles il peut se situer pour progresser. Il lui est alors possible de négocier, par exemple, le temps d'apprentissage qui lui est nécessaire, les variables à ajuster...

Construction de l'autorité négociable

Autorité non négociableContexteConnaissances à acquérirModes pédagogiques
Caractéristiques de cette autorité.
Sous quelles formes se présente-t-elle ?
À quels moments y fait-on appel ?
Pourquoi ?
Avec quels élèves ?
Ce que l'élève doit apprendre et construire pour accepter cette autorité.Quels sont les outils pédagogiques utilisés par l'enseignant ?
Elle est utilisée de façon à permettre aux élèves de construire un rapport critique constructif par rapport à l'environnement.C'est un moment où l'élève peut librement s'opposer, modifier ce qui lui est proposé en justifiant ces choix.
Elle est aussi utile pour des élèves qui font leur métier d'élève et qui subissent sans jamais se poser de question...
- Identifier ce qui ne fonctionne pas.
- Argumenter sa position.
- Proposer une remédiation.
- Oser se positionner contre.
- Proposition de situations incitatives et aussi appropriatives.
- Situations qui appellent à être modifiées.

Trois exemples d'illustrations

Pour illustrer cette construction de l'autorité, trois illustrations de rapports autoritaires sont proposées sous forme de tableau. Ces rapports arrivent suite à un " événement critique " particulier, décidé volontairement par l'enseignant. Certains événements doivent en effet être provoqués intentionnellement par l'enseignant afin de mettre le doigt sur les rapports autoritaires à construire.

Événement particulier n°1 : annonce aux élèves de la thématique d'un nouveau cycle (expression corporelle pour une classe de 4e)

  • Réaction effective
    - Opposition verbale forte, critiques nombreuses, sortie de vestiaire difficile.
  • Rapport autoritaire à construire
    - Rapport autoritaire non négociable.
    - L'élève subit.
  • Ce qu'il y a à construire
    - Accepter la décision du professeur.
    - Savoir que, dans ces moments-là, la contestation est inutile.
  • Comment construire ce rapport ?
    - Construire un habitus de fonctionnement où l'enseignant ne cède pas dans ces moments d'annonce. L'élève doit comprendre que la négociation est inutile et infructueuse. La décision d'un adulte est indiscutable à certains moments. Multiplier volontairement les moments où l'élève va contester et lui montrer que l'enseignant ne cède pas (ex. : adopter une posture particulière, poursuivre la séance).
    - Proposer de manière habituelle, dans les différentes rencontres avec les élèves, des moments qui vont forcément provoquer une opposition. Dans ce cas, l'enseignant sait ce qui va se produire et peut anticiper une suite de réponses. Il reste " debout " quoi qu'il se passe.
  • Exemples :
    • Annoncer que la classe commence un cycle " expression corporelle ", proposer une musique qui provoque de l'opposition, et, pour finir, les mettre par deux en mixité.
      Dans cet exemple, l'enseignant provoque volontairement les élèves et il sait et connaît, parce qu'il l'a anticipé, ce qui risque de se passer. Cela ne le déstabilise pas.
    • Instaurer le " donnant-donnant " : l'enseignant impose et l'élève sait qu'il disposera, à des moments identifiés, d'une forme de choix, de décision, d'action.

Événement particulier n°2 : regroupement des élèves et annonce d'une situation de travail

  • Réaction effective
    - Les élèves tardent à venir se regrouper.
    - Pas d'écoute de la consigne de travail.
    - Pas de volonté de compréhension.
  • Rapport autoritaire à construire
    - Rapport autoritaire non négociable.
    - Le bon déroulement de la suite de la séance dépend de ce moment.
  • Ce qu'il y a à construire
    - Se regrouper rapidement lorsque l'enseignant le demande.
    - Écouter les consignes.
    - S'écouter, s'entendre.
    - Comprendre.
  • Comment construire ce rapport ?
    Comme précédemment, les regroupements doivent être rapides.
    Soit l'enseignant agit fermement sur les retardataires, assume ce que risquent les élèves en retard : une punition, une remontrance rapide sans insistance.
    Soit il l'ignore et lance la consigne. L'élève en retard sera donc en décalage et en difficulté pour la suite.
  • Exemples :
    • Signaler un regroupement et lancer une consigne très rapidement. La réalisation de la consigne entraîne une notation.
    • Après une consigne, donner un temps de questionnement, ce temps est connu et identifié par les élèves.

Au-delà de ce temps, plus de questionnement possible.
L'élève sait ce qu'il risque s'il n'est pas ponctuel.
Pour l'écoute, elle doit être aussi compréhensive : se taire lorsque quelqu'un parle, au risque d'une sanction forte, lancer le travail même si tout le monde n'a pas entendu pour générer de la frustration chez certains. L'enseignant peut créer un conflit dans la classe entre les élèves, les bruyants et ceux qui veulent entendre. Il assume alors ce conflit, sait qu'il va apparaître. L'enseignant peut reprendre plus tard la même consigne et répéter l'action plusieurs fois s'il le faut.

Événement particulier n°3 : situation de recherche de réponses à un problème posé (faire émerger une difficulté à partir d'un support objectif : un nomogramme d'évaluation)

  • Activité support : gymnastique
    - Objectif : réaliser en une minute un maximum de figures préalablement construites.
    - Les figures ne sont comptabilisées que si elles sont bien réalisées.
    - Les élèves connaissent les critères de réalisation.
    - L'un des problèmes rencontrés : trouver le compromis entre performance et exécution.
    -Sur le nomogramme, le curseur se déplace vers le haut lorsque le temps est respecté et vers le bas lorsque les nombreuses figures proposées n'ont pas été retenues.
  • Réaction effective
    - Les élèves recherchent la performance maximale en oubliant la qualité dans la réalisation.
    - Ils ne veulent pas faire l'effort de s'appliquer.
    - Ils oublient le système d'évaluation et ses exigences.
    - Ils éprouvent des difficultés à prendre plusieurs paramètres en même temps.
    - La mauvaise note obtenue génère soit une réaction défaitiste et de soumission ou bien une volonté de refaire sans identifier les problèmes.
  • Rapport autoritaire à construire
    - Rapport autoritaire négociable.
    - Demander aux élèves de proposer un contrat avec un nombre de figures à voir et bien réalisées. Le respect du contrat visé dans la réalisation entraîne un bonus dans la notation.
    - Proposer aux élèves de se préparer à nouveau pour se refaire noter (donner un temps pour mieux faire.
  • Ce qu'il y a à construire
    - Identifier son problème.
    - S'engager dans une analyse fine de sa prestation.
    - Accepter ce problème.
    - Proposer des moyens pour améliorer sa prestation.
    - S'approprier les modalités de la situation.
    - Demander de l'aide : solliciter l'aide d'un tiers et identifier ce que l'on va lui demander.
    - Faire des choix.
  • Comment construire ce rapport ?
    - Comparer la réalisation d'une figure par l'élève avec les critères de réalisation de cette même figure (utilisation de la vidéo).
    - Travailler par deux pour se préparer.
    - Proposer des choix de réussite (donner la possibilité de choisir parmi trois contrats, sachant que, sur les trois, il y en aura un qui correspond à l'élève).

Conclusion

La réflexion a choisi de présenter l'autorité comme un processus évolutif de responsabilisation de l'élève, en passant en revue le spectre de la négociation (du non négociable au négociable). En appréhendant l'apprentissage de l'autorité comme une combinaison de trois modes fondamentaux complémentaires (action - réflexion - engagement), il devient possible, en déclinant le concept de capacité, d'identifier des contenus d'apprentissage sur ces trois versants. La présentation des trois événements particuliers de la fin de l'article atteste que l'autorité s'apprend en EPS et qu'elle résulte bien d'un processus d'enseignement maîtrisé.

Les cahiers EPS - L'autorité négociable et l'autorité non négociable en EPS