Les cahiers EPS, n°38 (06/2008)

L'autorité entre avoir, être et faire

L'autorité du professeur ou de l'inspecteur : deux facettes d'un même phénomène

Patrick Beunard

" L'autorité est le pouvoir d'obtenir, sans recours à la contrainte physique, un certain comportement de la part de ceux qui y sont soumis. En excluant l'intervention de la force, cette définition fait ressortir le caractère psychique qui s'attache au phénomène d'autorité. Elle souligne également le fait qu'il s'analyse nécessairement entre la source de l'autorité et le sujet dont elle influence la conduite. "
La réflexion qui suit tente de prendre appui sur la définition que donne l'Encyclopédie Universalis de l'autorité pour montrer que c'est un phénomène complexe qui trouve son origine dans le système éducatif lui-même et dans les valeurs de la République qui l'a généré et dont la cible est l'élève lui-même.
Cette autorité suit donc un certain trajet qui épouse les formes de cette chaîne hiérarchique qui permet à l'information partant du niveau central d'atteindre la raison même de l'existence du système : l'élève.
L'inspecteur pédagogique et le professeur représentent, chacun pour ce qui le concerne, un élément de cette chaîne de transmission. L'un et l'autre sont porteurs d'un même message, à des niveaux d'intervention différents. L'expression même de leur autorité respective, c'est-à-dire la partie de l'autorité que le système éducatif leur a confiée, relève de traits communs, du fait qu'ils sont intégrés à une même mission de façon complémentaire, mais comporte également son lot de nuances et de différences qui tiennent tout à la fois à la place où ils opèrent, au rôle qu'ils tiennent dans cet ensemble et à la personnalité professionnelle de chacun d'eux.

Dans le cadre du système éducatif, l'autorité est un concept qui concerne en premier lieu une institution qui se doit d'obtenir des résultats pour justifier son existence. Celle-ci va en déléguer l'exécution à ses membres dont font partie l'inspecteur et le professeur. Ce concept fixe des objectifs dont l'atteinte doit être perceptible et vérifiable chez l'élève pour qui cette institution existe. La nation, par l'intermédiaire du système éducatif, exerce un pouvoir dont la cible finale est bien l'élève dont on attend qu'il contribue, à terme, à son essor, à son développement, à son progrès dans le concert mondial des nations. Entre l'émetteur initial (le système éducatif) et le récepteur final (l'élève), l'inspecteur, tout comme le professeur, ont cette particularité de dépendre de cette autorité, mais également de l'exercer ; ils sont, en quelque sorte, des relais pas simplement passifs mais dynamiques de sa circulation. Ce même type de réflexion vaudra aussi pour les élèves dont l'exercice de l'autorité se manifestera comme une sorte de boucle de retour en direction de leurs enseignants.

Les objectifs dont il est fait état plus haut renvoient à la construction de comportements, de valeurs, d'attitudes, de compétences et de connaissances chez les élèves.

Pour atteindre ces objectifs, les relais particuliers de l'autorité générale que sont l'inspecteur et le professeur s'appuient sur des principes dont certains relèvent de l'autorité statutaire dont ils sont dépositaires et d'autres de l'autorité personnelle et professionnelle dont ils se sont dotés. Ces principes vont pouvoir s'actualiser au travers de mécanismes qui vont prendre forme grâce à des conditions spécifiques d'affirmation de l'autorité et à des moyens, des outils, des techniques, des façons de faire que l'un et l'autre vont faire valoir.

L'autorité : quels sont ses objectifs ?

Comme le dit fort justement J.-M. Segard dans le précédent numéro de la revue, le respect de l'autorité ne vaut que si tout ce qui peut la représenter (orientations, textes réglementaires et personnes qui la matérialisent) est respectable.

L'autorité est plus souvent interpellée par ses manques, sa perte (d'autorité) ou son absence que par la manifestation de son existence. Les affaires récentes qui font les Unes des journaux nous le rappellent (Ouest-France du 26 mars 2008).

Les principes d'affirmation de l'autorité : faire valoir le statut ou faire valoir la personne et les valeurs ?

L'autorité, dans un groupe social, établit un rapport des positions respectives des uns et des autres. En quelque sorte, l'autorité instaure (ou est la conséquence) d'une forme de hiérarchie, statutaire, imposée ou admise entre deux strates ou deux personnes de ce groupe social.

Dans l'étude présente, ce sont les relations entre l'inspecteur et le professeur, d'un côté, entre le professeur et les élèves, de l'autre, qui retiennent l'attention.

Dans les deux cas, cette relation d'autorité renvoie à du non négociable qui fait partie intégrante de la fonction que la personne occupe : l'enseignant évalue et note ses élèves tout comme l'inspecteur évalue et note les professeurs de sa discipline. La question est de savoir si chacun fait reposer son autorité essentiellement, voire exclusivement, sur cet aspect imposé de la relation " hiérarchique " (statut) ou bien s'il fait entrer d'autres paramètres pour établir une relation d'autorité admise et reconnue, au-delà de son volet statutaire.

L'autorité est d'autant mieux acceptée que les deux parties en présence ont le sentiment d'être gagnantes dans l'établissement de cette relation. Ce gain repose essentiellement sur les dispositions que prendra l'inspecteur vis-à-vis du professeur qui relève de son autorité statutaire ou que prendra le professeur vis-à-vis de ses élèves.

Une relation d'autorité se construit au jour le jour, dans une suite de relations singulières, concrètes, pour devenir, à terme, une sorte d'abstraction, d'image, de représentation.

Cette relation ne peut prendre corps que dans la mesure où celui qui détient le " pouvoir " institutionnel respecte et valorise " ses " administrés (professeurs pour l'inspecteur, élèves pour le professeur), construit du sens à cette relation en montrant son intérêt, son utilité, mais également ses limites (nécessaire prise en charge des dits administrés par eux-mêmes) et en prouvant, par ses interventions, la plus-value qu'il apporte aux autres par son action et contribue ainsi à leur épanouissement.

Le mécanisme de l'autorité

L'autorité, pour un professeur et un inspecteur, est un attribut constitué de deux composantes : l'une confiée par l'institution, autorité de tutelle, l'autre construite progressivement par la personne dépositaire de l'autorité statutaire.

Pour la réflexion actuelle, seule la deuxième concentrera notre attention.

L'autorité construite relève d'un processus au long cours, suite de micro-événements grâce auxquels la personne concernée fera état de ses qualités intrinsèques, humaines, des valeurs dont elle est porteuse, mais également des techniques qu'elle saura utiliser opportunément. C'est dans les actes du quotidien (inspections, formations, communications, gestion des carrières... pour l'inspecteur ; enseignement, aides apportées aux élèves en difficulté, correction des prestations, évaluations... pour le professeur) qu'elle se révèle et prend forme.

Il n'est pas question, dans cet article, d'envisager tous les ressorts, tenants et aboutissants du concept d'autorité perçu au travers de deux filtres de personnages, parties constitutives du système éducatif. C'est en dégageant quelques-uns des points qui nous paraissent essentiels que nous essaierons d'éclairer cette notion.

Les moyens de gestion de l'autorité immédiate

La relation, la communication

Le métier d'enseignant, tout comme celui d'inspecteur, sont des métiers où la relation, la parole, la communication sont déterminants. Dans les deux cas, celui qui " détient " l'autorité doit être attentif à l'autre, son élève ou le professeur. Il doit bien entendu le respecter, mais il doit également, presque avant tout autre chose, l'écouter pour le comprendre, pas nécessairement tout accepter. Chaque cas de professeur dans sa relation à sa classe, comme celui de l'élève face à un apprentissage, est un cas particulier. Ce sont les particularités des uns et des autres, des situations qu'ils vivent, des difficultés qu'ils rencontrent qu'il faut être en mesure d'analyser. D'une certaine façon, dans sa situation, le professeur possède un avantage sur l'inspecteur pour comprendre son interlocuteur, c'est celui de le retrouver régulièrement, de disposer de plus de temps et de pouvoir fonder son diagnostic sur de nombreux exemples. Par contre, dans le rapport numérique, il est désavantagé : il est seul face à vingt ou trente élèves alors que l'inspecteur est en relation duelle (et non de duel).

Prendre en compte la diversité est donc, pour l'un comme pour l'autre, une constante, tant dans le sens de la réception du message pour comprendre que dans celui de la transmission de l'information qui doit nécessairement s'adapter à son auditeur (auditoire), au contexte dans lequel il évolue, à son aptitude à saisir tous le sens des propos tenus.

La philosophie des interventions de l'un et de l'autre est analogue : la fonction principale consiste à apporter principalement une aide à son interlocuteur, en proposant, dans un cas, des outils d'analyse des situations rencontrées, des moyens pour faire autrement, tant sur le plan réflexif et formel du professeur que sur celui plus concret de son intervention ; en proposant, dans l'autre, des cheminements d'apprentissage différents, en inculquant des méthodes de travail, de mémorisation, adaptées autant que possible aux différents profils des élèves.

En tout état de cause, l'un et l'autre (professeur et inspecteur) prennent appui sur un élément conjoncturel, une situation contextuée, pour en dégager des principes d'enseignement ou d'apprentissage ; l'exemple n'étant qu'une illustration d'une catégorie, d'une famille. La généralisation du conseil dispensé, de l'apprentissage envisagé est donc une constante.

L'aptitude à saisir et comprendre la demande ou les besoins

Lorsque la relation inspecteur - professeur ou professeur - élèves est bien comprise par les deux parties comme une aide à l'épanouissement et à la réussite, encore faut-il que la demande s'exerce et que l'analyse des besoins soit pertinente.

En effet, sans l'attitude positive, le consentement du " receveur ", le " donneur " a peu de chance de réussir complètement dans son entreprise. Il est indispensable que l'envie de progresser, d'apprendre ait été sollicitée, mobilisée. L'autorité repose aussi sur cette aptitude à générer l'appétence. Et l'appétence ne peut naître que de l'espoir et de la certitude de réussir mieux.

Donner " l'envie d'avoir envie " (J.-J. Goldman chanté par J. Hallyday) est une condition nécessaire mais pas suffisante. Il importe, de plus, de bien cerner les besoins pour tenter d'y répondre. La réussite, en matière d'enseignement et en matière d'apprentissage, est, dans la plupart des cas, la résultante d'une combinaison de facteurs difficiles à isoler concrètement. Pour autant, l'incantation consistant à proposer de travailler plus pour... réussir mieux trouve ici ses limites. Certes, le travail est important, mais encore faut-il qu'il soit bien orienté. D'où la nécessité pour l'inspecteur envers le professeur ou le professeur envers l'élève de se doter d'une batterie de critères d'analyse de l'acte d'enseigner ou d'apprendre pour tenter d'en déceler les causes, les raisons de la réussite ou de l'échec. En médecine, le remède doit être orienté vers sa cible (le mal à traiter), conçu pour l'atteindre, et son dosage approprié pour le traiter, en tenant compte à la fois de la nature du mal en question, mais également du profil et des caractéristiques du patient. L'aide à apporter à l'enseignant par l'inspecteur ou à l'élève par le professeur relève exactement de cette stratégie : la remédiation doit être ciblée et dosée ; qualitatif et quantitatif doivent être conjugués pour que la remédiation soit efficiente.

N'envisager ou ne proposer que ce qui est réalisable

Que l'on soit professeur ou inspecteur, on peut être, en soi, un excellent spécialiste d'un domaine. Mais, dans la mesure où les propos que l'on tient, les propositions que l'on fait s'adressent à une tierce personne (un élève dans le premier cas, un professeur dans le second), il importe que le propos ou la proposition soit compréhensible et utilisable par cette personne. Il ne viendrait pas à l'idée d'un professeur d'EPS de demander à un élève de 6e de réaliser un parcours de 110 m haies avec des obstacles à 106 cm. Il en est de même pour les enseignants ; tous ne sont pas au même niveau de connaissances et de compétences professionnelles. Il est donc indispensable pour un inspecteur d'apprécier, au-delà des impératifs (sécurité) et des normes (textes officiels), le pas didactique et pédagogique que pourra franchir l'enseignant au regard de ce qu'il fait actuellement. Les idées ou notions d'objectif - obstacle, de zone proximale de développement ou d'écart optimal, trouvent ici également un domaine d'application. Que l'on soit enseignant ou inspecteur, la pertinence de son intervention réside dans le progrès que l'on permettra de réaliser à son interlocuteur direct.

Mais tous ces éléments associés et combinés, même si ce ne sont pas les seuls, ne sont-ils pas ce que l'on nomme " compétence " ? Et l'autorité n'est-elle pas dépendante en grande partie de cette compétence quand elle est reconnue ?

Les conditions de l'affirmation de l'autorité au long cours

Confiance en soi, confiance en l'autre

L'intervention d'un inspecteur auprès d'un professeur, tout comme celle d'un enseignant auprès d'un élève, ne peut pas être envisagée comme un acte à sens unique. C'est le principe de réciprocité qui organise ces relations. Les deux parties en présence doivent, pour interagir efficacement et profiter aux deux intervenants, développer une réelle confiance en elles-mêmes mais également s'accorder une confiance réciproque la plus grande possible.

Le professeur doit avoir confiance en lui, tant dans le registre des connaissances qu'ils dispense que dans la manière dont il va s'y prendre pour les transmettre et permettre aux élèves de se les approprier. L'inspecteur, vis-à-vis du professeur, doit être perspicace dans ses analyses et faire des propositions adaptées à l'enseignant qu'il visite. De façon réciproque, l'élève, d'un côté, le professeur, de l'autre, doivent recevoir le message en ayant le sentiment que l'information dispensée ou la méthode proposée vont les aider à progresser (confiance en soi) et, pour ce faire, il est indispensable qu'ils aient l'un et l'autre les sentiments (la certitude) que ce message est pertinent (confiance en l'autre).

Certitudes, gestion de l'incertitude

L'autorité sans le doute a une forte probabilité de devenir de l'intolérance ou du totalitarisme. Malgré tout, la science progresse par paliers en prenant appui conjointement sur quelques certitudes et des interrogations. Que l'on soit enseignant ou inspecteur, c'est également cette problématique paradoxale ou alternative qui doit nous animer. Les connaissances dont chacun est dépositaire constituent en partie le registre des certitudes (connaissances disciplinaires pour l'un et l'autre, connaissances des manières de communiquer et d'apprendre..., mais également les certitudes au regard de ses convictions, de ses valeurs, de sa philosophie), mais ces certitudes n'ont aucune chance d'être pertinentes si elles ne sont pas soumises aux nécessités de l'adaptation (particularités de l'établissement d'enseignement, caractéristiques des classes ou des élèves ou de tel élève, moment de l'année ou de la semaine ou de la journée...) et de la prise en compte du réel. " Science sans conscience n'est que ruine de l'âme " dit Rabelais. Connaissances sans prise en compte des besoins de l'interlocuteur et de ses possibilités d'exploiter les informations transmises, apprises ou appropriées, sont également d'aucune utilité.

Popularité, prestige du leader, charisme

Un professeur qui intervient depuis plusieurs années dans un établissement s'est construit une réputation auprès des élèves, y compris de ceux qu'il ne connaît pas directement. Il en est de même pour un inspecteur. Petit à petit, l'un et l'autre se construisent une réputation. Cette image tient à la fois à des actes, des faits objectifs, des paroles prononcées, mais également à des bruits, des rumeurs, des fantasmes, qu'ils soient malveillants ou bienveillants mais qui relèvent, d'une certaine façon, de l'irrationnel. Au final, cette réputation est bonne ou mauvaise. La perception que les uns et les autres ont de cette personne interfère sur son autorité.

Cette popularité est la résultante de l'histoire, du cheminement de la personne qui la reçoit comme un éclairage, un spot lumineux. Elle prend appui sur un certain nombre de déterminants, au titre desquels il convient résolument d'éliminer la démagogie, et qui portent les noms de compétence, justice, justesse, compréhension, honnêteté...

Conclusion

L'autorité est un phénomène qui permet à une institution ou à une personne d'exercer une influence sur d'autres personnes. Mais elle est aussi la condition sine qua non pour que ces autres personnes reçoivent et acceptent cette autorité. C'est un phénomène qui se construit essentiellement dans la relation par la persuasion et la conviction, même s'il est teinté d'impositions et de contraintes. Dans tous les cas d'exercice de l'autorité, il est préférable que la raison, la compréhension et la conviction prennent le pas sur la contrainte et la force.

Les cahiers EPS - L'autorité du professeur ou de l'inspecteur : deux facettes d'un même phénomène