Les cahiers EPS, n°37 (01/2008)

Le respect comme attitude

Culture du respect en EPS

Jean-Luc Dourin

Le socle commun des connaissances et de compétences publié au BOEN n° 29 du 20 juillet 2006 cite la contribution de l'éducation physique et sportive dans le sixième paragraphe : compétences sociales et civiques. Or, le " respect " en est la clé de voûte. Ce texte prévoit des connaissances, des capacités et des attitudes que les enseignants d'EPS doivent utiliser pour élaborer un plan d'action didactique autour du respect.
Mais le respect est la résultante complexe, plus ou moins masquée, de l'intériorisation d'un ensemble de valeurs, de lois et de codes, qui vont parfois à l'encontre des désirs de chaque sujet. Apprendre à respecter, c'est donc apprendre à accepter les interdits et à accorder de l'importance à des objets pour lesquels on ne se sent, au départ, pas concerné.
Certains semblent tout respecter lorsqu'ils sont devant leur professeur : les règles, les cadres de fonctionnement, les exigences des tâches. Mais, sur la cour de récréation, lorsque l'enseignant est absent, ces mêmes élèves peuvent violenter un camarade. Ils savent adopter des comportements respectueux sans que leur attitude soit réellement intériorisée. Comment transformer les attitudes des élèves ? Quels sont les obstacles et les forces des élèves et de l'enseignant en matière de respect. Quelles compétences professionnelles l'enseignant doit-il maîtriser pour éduquer au respect ?

Des obstacles à l'éducation au respect

La crédibilité de l'enseignant

" Le professeur d'EPS est en surpoids, il fume et il est essoufflé au moindre effort. Pourtant, il veut nous expliquer comment on construit sa santé, il me fait pitié ! ". Ces paroles d'élèves, caricaturant certaines vérités observées dans des établissements scolaires, illustrent le problème de la crédibilité de l'enseignant. Si éduquer et instruire nécessitent réflexions et préparations dans le respect des règles édictées par les programmes, cela repose aussi sur les valeurs qu'incarne l'enseignant.

Les élèves observent les moindres faits, gestes et paroles de l'enseignant dans la classe mais aussi dans la vie de l'établissement. Ceux qui manquent de vigilance sur ce point oublient le rôle d'éducateur, et pas simplement d'instructeur, que leur confèrent les textes officiels de l'Éducation nationale. Pourtant, l'éducation au respect devrait être portée par l'ensemble des adultes travaillant au contact des élèves. Une réflexion collective sur le thème du respect serait à envisager (dans le " Comité d'éducation à la santé et à la citoyenneté ", par exemple).

La racine étymologique du mot éduquer est voisine de " conduire ", " accompagner " (inscription nécessaire dans le temps). Avant d'éduquer au respect des autres, des règles collectives ou de l'environnement, il faut commencer par soi-même et éviter les contradictions qui n'échappent pas à l'intelligence des élèves. Comment attendre d'un élève qu'il comprenne l'importance de l'activité physique pour sa santé lorsqu'il observe que son enseignant est réfractaire à tout effort physique ? La crédibilité d'un professeur et sa compétence à enseigner le respect dépendent de sa capacité à justifier et expliquer ses choix au regard des programmes tout en essayant d'appliquer lui-même les valeurs qu'il souhaite faire partager. " L'imitation joue un rôle prééminent dans la formation de l'individu " (Gabriel Compayré, INRP) et le respect n'échappe pas à cette règle.

Aux yeux des élèves, l'enseignant fait partie du monde des adultes. L'actualité montre que des adultes s'accordent des dérogations en matière de respect : la violence physique ou verbale des uns, les mensonges et les tromperies des autres... Bref, les élèves sont les témoins du manque de respect des adultes qui négligent leurs homologues et leur planète. Dans ce contexte, le professeur qui souhaite faire apprendre le respect doit mener une réflexion sur ses propres rapports avec cette valeur pour justifier sa pédagogie.

La diversité des caractéristiques des élèves en matière de respect

En matière de respect, le contexte familial est déterminant. À la maison, les enfants sont plus ou moins respectés ; ils peuvent être les témoins ou les victimes de violences physiques, morales ou sociales et être élevés sur des principes différents de ceux que défend l'école de la République.

Tel est le cas, pour l'alimentation, des familles qui choisissent de " s'éclater " avec la nourriture : se gaver jusqu'à ne plus en pouvoir et, de préférence, avec ce que l'on préfère (en général ce qui est sucré ou gras). Ici, le respect de la santé de l'enfant n'est pas compris par la famille. Dans cet exemple comme dans les autres domaines du respect, le travail de l'enseignant, face à ces élèves parfois obèses, avec des ressources motrices très inférieures à la moyenne, consiste à traiter leurs difficultés motrices. Des alternatives de règles d'hygiène physiques et alimentaires sont à proposer. L'enjeu est capital pour le devenir de l'enfant. Il suppose l'apport de connaissances qui viennent affronter l'histoire personnelle de chaque élève.

Dans une classe, les typologies au regard du respect sont donc diverses. Certains enfants taisent leurs désirs en laissant passer les autres. D'autres, fidèles à l'humoriste Coluche, appliquent le modèle du " quand il y en a pour deux, il y en a pour moi ", pensent que " le respect, c'est quand les autres me respectent ! " ou sont adeptes du " faites ce que je dis, mais pas ce que je fais ". Difficile alors pour l'enseignant qui souhaite oeuvrer au respect de ne pas mesurer les caractéristiques de chacun sur ce point : comportements, paroles, silence... Des connaissances en psychologie, et en particulier sur le langage non verbal, sont sur ce point cruciales. Le devenir de chacun des enfants dépend de la capacité à chercher, comprendre et mémoriser un grand nombre de données concernant chaque personne.

La confiance aveugle dans le sport éducatif

Associant à la hâte le sport et l'éducation au respect sans y consacrer les réflexions nécessaires, les éducateurs voient leur démarche vouée à l'échec. Les stades débordent de violence car certains sports de compétition portent en eux les racines de l'irrespect. Malgré tous les efforts déployés par les dirigeants du football (par exemple) pour " éduquer au respect ", force est de constater que la violence et que le manque de respect sont toujours présents : invectives de l'arbitre, tacles violents lorsqu'un joueur n'apprécie pas de perdre le ballon, simulation de faute... Pourquoi ces dérives ? Les raisons en sont multiples : des dirigeants qui prônent la " mise à mort des adversaires par le combat ", des spectateurs intransigeants et orgueilleux pour qui la défaite n'est pas acceptable, des parents frustrés par leur médiocrité sportive et qui cherchent à se réaliser au travers de leur enfant, la quête de la notoriété pour accéder à un plus haut niveau dans l'espoir d'être un jour payé pour jouer...

Contrairement au football où le débutant apprend à s'approprier la balle, la conserver, la frapper, la mettre dans le but... Bref à être productif pour le jeu, d'autres sports consistent à apprendre l'autre et à s'apprendre soi-même. Parmi ces pratiques où la priorité est d'aider l'individu à construire sa santé, sa morale, ses intelligences..., on retrouve, par exemple, le judo pour lequel les enseignants défendent davantage une conception de l'Homme que la conquête d'un objet technique. On note au passage que ces intentions sont affichées sur les murs des dojos et qu'une éthique est apprise pas à pas. En éducation physique scolaire, la compétition semble inappropriée pour éduquer au respect car elle porte le germe du non respect. Le fait que les rencontres soient arbitrées, parce que le respect risque de déraper, en constitue une dernière preuve.

Orientations pour une éducation au respect

Apprendre la culture du respect

À la maison, les enfants s'imprègnent d'une culture qui n'est pas toujours respectueuse : violences en tout genre, en direct ou à la télévision. Qui plus est, le contexte éducatif familial a pour effet de rendre l'enfant plus ou moins égoïste ou altruiste. À l'école maternelle, où le respect est classé dans les compétences sociales, l'enseignant fait prendre conscience à l'élève (si c'est nécessaire) de la présence et de l'importance des autres. L'enfant apprend à partager, échanger et tolérer ses frustrations lorsque tous ses désirs ne sont pas immédiatement comblés et qu'il doit patienter et mériter quelque chose... Cet " abc " du respect est à reprendre et à retravailler au collège. Il doit aussi s'accompagner d'explications sur le sens du respect et la mise en place d'actions pédagogiques fondées sur les textes (socle commun, droits de l'homme, programmes disciplinaires...).

L'utilisation de l'histoire est capitale pour apporter cette culture du respect, qu'elle se déroule dans la classe ou qu'elle soit racontée à partir d'événements relevés dans l'actualité, l'histoire, des contes... L'histoire a le pouvoir de retenir l'attention des enfants, petits et grands, et permet de faire partager des valeurs dans une succession de mots qui pourront facilement être mémorisés tant ils stimulent les esprits par leur pouvoir évocateur. Des épisodes de L'histoire de Gandhi, le conte du petit berger qui appelait au loup, de Tony Ross, ou l'analyse des causes et des conséquences du racket d'un tel sur un autre de l'école, sont des exemples qui peuvent être exploités en classe. Mais l'histoire doit venir à propos : la force de l'enseignant consiste à choisir le moment, lors d'un incident de classe par exemple, et à avoir une histoire adaptée à la situation qui sera pertinente (voir : Principes de Burns ou l'ouvrage L'apprentissage de M. Recopé).

L'échange, la prise en compte de l'autre, la relativité du respect

Un respectant, un respecté et un observateur qui tente de vérifier si tout le monde se respecte, ce sont trois mondes qui ne se comprennent pas toujours. Ces interprétations différentes du respect et du manque de respect peuvent s'illustrer dans cette situation. Un bon élève, fatigué par une charge de travail importante, est sollicité par un camarade moins brillant pour comprendre un problème qui lui échappe. L'élève brillant est en train de travailler et le " respectant " fait irruption dans sa vie pour lui demander de l'aide. Le bon élève peut avoir l'impression de n'être pas respecté par l'autre qui l'empêche de se concentrer sur son travail, alors que le " respectant " manifeste du respect en reconnaissant l'intelligence du bon élève. Mais, en cas de refus d'aide, il peut aussi passer à l'irrespect.

L'observateur (le tiers), qui peut être le professeur, intervient plus ou moins tard dans la situation et ne saisit pas forcément les subtilités des sentiments de chacun. Son intervention pour pacifier les relations peut être décalée et engendrer des nouvelles tensions. Ce type de situation, rencontrée au quotidien en classe, montre simplement la nécessité d'aborder le respect selon des approches singulières.

Une solution peut être de faire exprimer les points de vue et les sentiments de chacun, récapituler l'enchaînement des conséquences et de leurs causes, d'inviter chacun à se mettre à la place de l'autre pour mieux se comprendre. Chacun est invité à prendre du recul avant de faire irruption dans la vie de l'autre, d'observer l'autre et de tenter de mesurer si une " rencontre " est possible. De plus, chacun doit être à même de savoir communiquer de manière adaptée : demander gentiment si l'on peut interrompre le travail de l'autre par exemple, expliquer ce qui justifie la demande... Apprendre à respecter l'autre consiste à l'observer, à envisager différents cas possibles (vision du joueur d'échec), à choisir d'aller plus ou moins loin dans la " rencontre " et d'adapter la manière de se présenter par une communication pertinente.

Parce que l'éducation physique analyse les actes et les intentions des uns et des autres (les différents référentiels) dans des circonstances variées (milieux physiques et humains), elle présente l'opportunité d'éduquer au respect.

Cultiver le respect, " apprendre les autres ", s'apprendre soi-même

En classe, le respect s'apprend avec les valeurs de la République : liberté, égalité, fraternité et leurs déclinaisons opérationnelles dans l'éducation scolaire : les programmes avec le socle commun, les programmes disciplinaires et les lois d'orientation sur l'école...

Le respect de l'intégrité physique, morale et sociale, est un axe de travail mis en oeuvre dans les leçons d'EPS. Le développement des ressources des élèves constitue la préoccupation première de l'enseignant. C'est sur la base de cet apport qu'il peut enseigner, qu'il sait se faire respecter et permet l'éclosion de comportements respectueux.

En éducation physique scolaire, dans des environnements physiques et humains diversifiés et choisis, il est possible de faire éclore des comportements de respect et de permettre à chacun de mesurer le bénéfice que cela peut apporter à tous (la paix, l'entraide...). Une prise de distance et une réflexion sur les actes et les pensées de chacun met en route un processus mental qui permet un respect intelligent (l'essentiel n'étant pas d'appliquer des règles mais d'en comprendre le fondement).

Éduquer au respect va de paire avec une formation philosophique (culture et psychologie). Cette formation se déroule durant toute la scolarité et chaque enseignant doit prendre conscience que cette éducation est à penser au travers des textes officiels afin de respecter les principes de neutralité politique et religieuse. L'éducation au respect est donc l'occasion d'apporter une culture philosophique aux élèves qui n'auraient pas la chance de suivre cet enseignement spécifique en classe de terminale.

La réciprocité des rôles pour intérioriser le respect

L'exemple des élections de délégués de classe, où le vote de nombreux élèves se porte sur les rebelles ou les amuseurs de la classe, est intéressant.

En dépit de l'information écrite et orale sur l'importance que l'on doit accorder au délégué de classe, des récits d'histoires où des délégués de classe peu sérieux n'assuraient pas leur rôle pour les élèves de la classe, des journées consacrées à la formation des délégués... On vote " provoc " (paroles d'ados), " on ne respecte pas " (paroles d'adultes).

N'ayant pas vécu, pour la plupart, le rôle de délégué, les élèves ne comprennent pas vraiment l'importance de cette fonction. Un élève qui a déjà été délégué ne peut plus voter " provoc " car il a compris l'importance de sa fonction. La solution consisterait à ce que chacun puisse être délégué dans des expériences diverses, comme celle de l'arbitrage dans les jeux collectifs.

Conclusion

L'éducation au respect est à construire de manière adaptée aux caractéristiques des élèves dont le vécu détermine la vision personnelle du respect. Cette vision est souvent différente de celle des textes de référence (droits de l'Homme, socle commun...). Chaque enseignant ne peut faire l'économie de pareil apprentissage car il détermine la nature des relations humaines dans la classe et ailleurs. L'enseignant doit considérer que ses propres comportements sont à contrôler car l'éducation au respect se fait en partie par imitation ou introjection. Des opportunités de discussions philosophiques sont à rechercher en classe à partir d'événements qui concernent les élèves. En EPS et, contrairement à la règle qui prévaut dans le sport, l'important est que l'élève comprenne qu'il est là pour développer ses ressources afin de s'adapter à la vie. C'est sur cette base que l'enseignant construira le respect... Savoir respecter, c'est savoir prendre de l'information sur l'autre et sur soi, avoir les connaissances nécessaires : histoires, droits de l'Homme, philosophie, science de la vie... C'est savoir se mettre à la place de l'autre (empathie), savoir réfléchir et imaginer les situations. Ensuite, il faut choisir la manière de créer une rencontre (ou pas) et savoir communiquer de la manière la plus appropriée.

Bref, cette éducation est à construire pas à pas avec des enfants et des adolescents dont le vécu intègre plus ou moins le respect et les prépare plus ou moins à son universalité sociale.

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