Les cahiers EPS, n°37 (01/2008)

Le respect comme concept

À chaque moment son respect

Guillaume Harent

L'article de Delphine Evain caractérise le respect comme " une notion à facettes multiples ", en mettant l'accent sur ses différents champs d'application et toutes ses formes d'expression. Apparaît la nécessité de s'interroger sur les formes de respect dans le quotidien de l'institution scolaire et plus spécifiquement dans la relation enseignant - élèves.
L'Éducation nationale vit actuellement une crise où, d'un côté, les parents peuvent revendiquer le droit de gérer comme bon leur semble la scolarité de leur enfant (recours aux tribunaux administratifs) et, de l'autre, des enseignants qui considèrent que leur professionnalisme et leur autorité sont souvent bafoués.
Les uns comme les autres en appellent au " respect ". Cette notion apparaît comme la solution miracle d'apaisement des tensions et des incompréhensions.
Mais de quel respect s'agit-il ? Quelles formes de respect s'expriment dans le quotidien de l'institution scolaire ? Comment les mobiliser au moment opportun ?

Expressions du respect (formes et fonctions associées)

En faisant référence à la classification évoquée par Pierre Merle (2005)1 concernant le droit des élèves dans l'institution scolaire, il est possible d'isoler trois expressions du respect dans le quotidien des établissements.

Le respect " juridique "

Cette forme de respect est déterminée par le rapport à la loi.

À la fois recherchée par les parents et les enseignants, cette expression du respect trouve son fondement dans une volonté d'égalité.

Les parents d'élèves qui se sentent incompris et bafoués par l'administration scolaire mettent en avant leurs droits de citoyens pour remettre en cause les règles internes dictées par les établissements scolaires. Tel est le cas des nombreux recours devant les tribunaux administratifs afin " que justice soit faite " et que soient cassées certaines décisions internes à notre institution scolaire.

La polémique engendrée par le port du voile islamique dans l'enceinte de l'établissement et durant certains cours d'éducation physique en est une illustration. C'est le recours au tribunal qui a permis à chaque partie de se positionner, d'accepter les décisions prises et de ne plus s'élever contre ces " injustices ".

Les enseignants, quant à eux, ont recours à cette forme de respect pour légitimer leurs actes et justifier leurs prises de positions. Au travers de cette expression du respect, les enseignants se positionnent dans leurs obligations de fonctionnaire d'État (au risque pour certains de renoncer à leurs conceptions éducatives).

C'est le cas de l'enseignant " évaluateur " qui, lorsqu'il doit évaluer des élèves de terminale, se doit de respecter les référentiels communs, au détriment d'une adaptation locale aux caractéristiques spécifiques des élèves auxquels il s'adresse. Ce recours permanent à la loi permet à tous les élèves d'être traités sur un pied d'égalité. Il permet également que l'action des enseignants soit légitimée et régulée par leur institution de tutelle.

Le respect hiérarchique

Héritée des travaux de P. Bourdieu et de J.-C. Passeron dans les années 70, cette expression du respect se fonde sur une " légitimité symbolique "1 de l'enseignant.

Cette conception, souvent mise en avant par le corps professoral pour rétablir son autorité, dépasse le cadre du simple autoritarisme.

L'enseignant d'EPS se sert de cette aura pour garantir un climat propice aux apprentissages (qu'ils soient moteurs ou non). Cette fonction " facilitante " du respect rejoint les travaux de Florence, Brunelle et Carlier (1998) qui démontrent l'importance d'instaurer par moments un " climat autoritaire "2.

Toutefois, ce respect hiérarchique trouve ses limites au regard des violences actuelles qui s'expriment dans les établissements scolaires. Celles-ci illustrent tristement la remise en cause actuelle des institutions et des croyances. Dans ce post-modernisme, Yves Boisvert3 souligne que l'autorité peine à faire sa place sauf sous sa forme policière ou militaire.

Le recours à cette forme d'expression du respect ne peut donc pas être péremptoire.

Le respect comme ordre négocié

Forme d'expression beaucoup moins déséquilibrée puisqu'elle ne se réfère plus à une autorité supérieure. Cette conception du respect se base sur la réciprocité (que l'on retrouve chez J.-M. Segard dans ce numéro). Elle trouve son fondement dans la négociation partagée, où les spécificités de chacun sont prises en considération.

Sa fonction est donc de contribuer à la construction de la personne.

Elle est parfois utilisée par l'enseignant pour faire rentrer l'élève dans un processus d'apprentissage. Elle permet de lever les barrières qui peuvent être d'ordre affectif, culturel ou sociologique. La négociation peut se passer à chaud (régulation) ou être planifiée (négociation de fait).

C'est le cas des enseignants confrontés au refus de participer de certains élèves pour cause de " ramadan ". L'enseignant devrait avoir pris en considération cette spécificité et adapté la planification de ses cycles. Négocier quand cette période arrive est une erreur de prévision. Il doit prévoir, à ce moment de l'année, des activités à plus faibles dépenses énergétiques. (différenciation " sociologique "). En contrepartie, les élèves peuvent s'investir dans le travail proposé sans jamais justifier leur inactivité par leurs convictions religieuses.

Malgré tout, lorsqu'il s'agit de mettre les élèves en situation d'apprentissage, il n'est pas concevable de tout négocier. L'acte d'enseignement passe aussi par des conflits avec les représentations des élèves. Cette forme d'expression du respect doit donc être exploitée sans être rigidifiée.

Trois formes d'expression pour des moments différents

L'expression du respect dans la relation enseignant élèves peut prendre trois formes distinctes. Celles-ci ne sont pas hiérarchisables et s'expriment à différents moments de l'acte d'enseignement. Ces formes d'expression et leurs fonctions associées sont donc à mettre en relation avec le contexte et les finalités recherchées.

Mise en oeuvre d'une éducation physique respectueuse

Après avoir défini, différentes formes de respect, cette deuxième partie met en avant pour différents épisodes d'EPS, les formes de respect les plus propices à la gestion des situations.

La prise en compte des inaptitudes : le respect réglementaire

La gestion des inaptitudes fait partie intégrante du fonctionnement des enseignants d'EPS. Lorsque le certificat médical indique une inaptitude totale à la pratique des APSA, la mise en place d'une négociation entre l'enseignant et l'élève est impossible. Même si l'élève souhaite participer physiquement aux séances en prétextant que la douleur, à l'origine de l'inaptitude partielle, a complètement disparu, l'enseignant ne peut pas négocier avec l'élève. Il respecte la loi.

En contrepartie, lors des épreuves d'éducation physique aux examens, qu'elles soient en cours de formation ou ponctuelles, l'élève qui se présente comme inapte doit obligatoirement se justifier par la présentation d'un certificat médical.

Le filtre juridique est donc utilisé à chaque fois qu'il s'agit d'établir une égalité de traitement dans le fonctionnement général de l'institution scolaire.

Logique hiérarchique et respect des personnes et des corps

Il est fréquent, pendant les cours d'éducation physique, que la logique sportive vienne s'opposer à la logique scolaire. C'est ce qui se produit lorsque les APSA supports sont chargées en représentations tirées du milieu fédéral ou social.

Il n'est pas rare, lorsque nous développons des cycles d'apprentissages en utilisant des activités de combat, que nous devions intervenir pour préserver l'intégrité physique des élèves.

En effet, lorsque nous développons un cycle axé sur le combat de préhension avec des élèves de 6e, certains d'entre eux, qui pratiquent le judo en club, n'arrivent pas à comprendre pourquoi les projections ainsi que les clés au niveau des articulations sont interdites. Malgré les préconisations de l'enseignant, certains se risquent à adopter ces comportements pourtant proscrits. Il convient à l'enseignant de justifier ses choix et de replacer l'élève dans la logique éducative.

Il apparaît très clairement que dans ce type de situations, durant lesquelles l'élève doit rompre avec ses certitudes pour s'investir dans un travail scolaire, seul le filtre hiérarchique est envisageable. Il n'est en aucun cas négociable.

La prise en compte des élèves handicapés et le respect par " ordre négocié "

Comment intégrer un élève mal voyant qui doit, dans le cadre de ses leçons d'éducation physique et sportive, développer des compétences relatives à la production de trajectoires variées dans l'activité volley-ball ?

Sa déficience ne lui permet pas d'appréhender la trajectoire adverse et de s'organiser avec anticipation pour se placer en position favorable de renvoi. Il est souvent plus facile pour cet élève de se faire dispenser (rapport à la loi) pour se préserver (cf. rôle et fonction du respect comme " ordre négocié ").

Développer une éducation au respect implique que les différents acteurs de la relation enseignant - élèves passent des accords réciproques. Si l'élève s'engage à s'investir physiquement dans l'activité proposée, l'enseignant, de son côté, lui proposera de travailler sur les composantes de la trajectoire et sa maîtrise, comme à l'ensemble du groupe classe. Même si les situations peuvent être " décontextualisées ", l'évaluation, bien que vidée de sa composante opposition, peut se centrer sur les mêmes critères que ceux retenus pour les élèves valides.

Le respect de l'enseignant à l'égard de l'élève, à ce moment de la leçon d'EPS, passe par la prise en compte de ses caractéristiques comme préalable à la mise en forme des contenus d'enseignement qui seront proposés et développés.

La prise en compte des représentations et le respect des différences

Lorsque des élèves participent aux cours d'EPS, ils arrivent avec leurs représentations extérieures à l'école. Souvent sportives, celles-ci orientent leur activité et les empêchent parfois de rentrer dans le cycle d'apprentissage que l'enseignant tente de mettre en oeuvre (cf. dans ce numéro les articles de M. Plays et J.-M. Segard). Cette opposition culturelle, où la logique sportive s'oppose à la logique scolaire, est également un des moments de la leçon d'EPS où la relation enseignants élèves doit être envisagée sous l'angle de la négociation.

En effet, la non prise en compte des valeurs de l'autre rend impossible l'atteinte des objectifs d'instruction, de formation et d'éducation.

L'exemple d'un enseignant qui cherche à développer un travail autour de la notion d'entraide lors d'un cycle utilisant l'activité football peut aider à comprendre mieux. Il n'est pas rare de voir des élèves, très bons footballeurs fédéraux, refuser cette approche et reprendre, lors d'une opposition collective, la place qui est généralement la leur lors des rencontres dominicales. Ils se placent alors en tête de l'attaque avec pour seul objectif de marquer des buts, sans nécessairement prendre part au projet collectif développé par l'équipe à laquelle ils appartiennent. L'enseignant doit donc avoir recours à toute la légitimité que lui confère son statut, pour recadrer l'élève et le faire évoluer dans le respect des objectifs éducatifs (non négociables) fixés en début de cycle. Si l'enseignant ne met rien en oeuvre pour modifier cette situation, il fait, à son tour, preuve d'irrespect vis-à-vis de l'institution, en oubliant une de ses missions à savoir : " la connaissance et l'acceptation des élèves dans le respect de leur diversité " (mission du professeur exerçant en collège)4.

Par la prise en compte des représentations de ses élèves, l'enseignant peut partir de l'utilisation de l'activité football qui, par les codes qu'elle véhicule, crée d'emblée leur intérêt (disons surtout celui des garçons). Il peut faire travailler sa classe sur les droits et les devoirs rattachés à chaque poste spécifique utilisé en club pour, ensuite, s'attacher à développer des attitudes, des aptitudes et des connaissances nécessaires pour occuper ces différents rôles (attaquant, récupérateur, défenseur...), dans la mise en place d'une organisation collective.

Conclusion

Le respect, dans le quotidien des établissements scolaires et plus spécifiquement dans l'adaptation permanente qu'impose la relation enseignant - élèves, ne peut qu'être une notion polymorphe.

Ses expressions et les fonctions qui s'y rattachent permettent à l'enseignant de répondre aux différentes missions qui lui sont confiées.

En s'interrogeant sur la définition d'une éducation physique respectueuse (et plus précisément sur les critères même d'une relation enseignant - élèves respectueuse), celle-ci passe par différents moments où l'enseignant doit, tour à tour, inciter, imposer, négocier ou disparaître5, moments où interviennent, sans ordre ni hiérarchie pré-établis, les formes négociées, hiérarchique et juridique du respect.

Dans l'enseignement de l'EPS, le respect pourrait se définir comme un va-et-vient incessant, une redéfinition permanente de la relation pédagogique où chacun considère l'autre à égalité. Le respect se révèle en permanence un savant mélange d'adaptation au contexte, de prise en considération des caractéristiques des personnes, du recours aux valeurs humaines et aux finalités fixées par l'institution dans le cadre des lois imposées par l'État.


(1) Merle (Pierre), L'élève humilié. L'école un espace de non droit ?, Paris, PUF, 2005.

(2) Florence (Jacques), Brunelle (Jean), Carlier (Ghislain), Enseigner l'éducation physique au secondaire. Motiver, aider à apprendre, vivre une relation éducative, Paris, De Boeck Université, 1998.

(3) Boisvert (Yves), Le postmodernisme, Montréal, Édition du Boréal, 1995.

(4) " Mission du professeur exerçant en collège et lycée ", Ministère de l'Éducation nationale, circulaire n° 97-123 du 23 mai 1997.

(5) Méard (Jacques), Bertone (Stéfano), L'autonomie de l'élève et l'intégration des règles en éducation physique, Paris, PUF, 1998.

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