Les cahiers EPS, n°37 (01/2008)

Le respect comme concept

Construire une éducation physique respectée

Erick Paulmaz

Discipline d'enseignement maintes fois fragilisée par les attaques dont elle a pu faire et fait toujours l'objet, l'EPS se doit de répliquer et de valider sa présence au sein du système éducatif scolaire, en affichant clairement les objectifs qu'elle poursuit ainsi que les outils qu'elle propose pour permettre à tous et à chacun d'apprendre et d'apprendre à apprendre.
Les publications de l'académie de Nantes ont constamment mis en avant des propositions visant à rendre cette discipline d'enseignement hautement respectable et foncièrement incontournable.
Malgré la démonstration systématique d'une identité de l'EPS répondant du développement de la personne, en priorité en visant l'acquisition de savoirs fondamentaux, la reconnaissance de cet axe de pensée reste, semble-t-il, largement étrangère aux injonctions institutionnelles, en témoigne son respect en tant que discipline scolaire.

Au travers de la thématique de la notion de respect en EPS, et plus largement en éducation, il paraît judicieux de se questionner sur ce qui peut rendre cette discipline d'enseignement totalement respectée puisque participant spécifiquement et conjointement à l'éducation des élèves, quels qu'ils soient, et aux développements de leurs conduites motrices. Cette EPS s'ancre dans une approche visant le respect de la personne.

Un deuxième temps d'interrogation pourrait inventorier les paramètres de sa respectabilité institutionnelle au regard de son identité, de ses orientations et de ses influences.

Une EPS respectueuse

De l'élève

La note de rentrée 2006 des IPR EPS de l'académie de Nantes précise explicitement ce que doit être une EPS respectueuse des personnes.

" L'EP scolaire est au service de la réussite de tous les élèves. De ce fait, elle se démarque du sport qui valorise prioritairement la compétition sélective et débouche explicitement sur l'élitisme ou une simple pratique volontaire qui ne retiendrait que l'aspect ludique, la récréation et le plaisir immédiat et sans suite des élèves. "

La résignation, le désengagement, la dégradation de l'image de soi, sont des conduites apprises en milieu scolaire, ce dernier fonctionnant, la plupart du temps, sur des modes comparatifs, voire compétitifs. L'EPS propose une approche prioritairement centrée sur la personne, son développement et ses apprentissages ; cette approche n'est pas assignée à la comparaison normative ou interindividuelle.

" Parce que l'EPS s'adresse à tous les élèves, y compris ceux qui physiquement et psychologiquement sont en difficulté, chacun doit être conscient de la contribution qu'elle apporte :

  • à l'éducation de la personne par l'apprentissage des connaissances et compétences des programmes ;
  • au développement de la santé, du bien être, de la personnalité, de l'intelligence ;
  • au contrôle et à la maîtrise de l'affectivité... ".

Par l'obligation de moyen de faire réussir tous les élèves, les champions, les nuls et les autres1 l'EPS se doit, en continu, de respecter les différences ; chaque élève disposant d'aptitudes qui lui sont propres, de stratégies d'apprentissages identifiables, d'une nécessaire temporalité au regard des acquisitions, une EPS respectueuse ne peut faire l'économie d'une pédagogie différenciée, invitant tous les enseignants à tenir compte de la singularité de l'apprenant, vecteur de ses conduites motrices. S'impose de manière incontournable la nécessité de concevoir les différences interindividuelles car, à un même stade de développement cognitif et donc à capacités structurelles identiques, peuvent correspondre des stratégies d'apprentissage fort disparates. L'idée n'est pas de faire émerger quelques rares talents, de sélectionner, de détecter, mais de faire acquérir un ensemble commun de compétences, de connaissances et de méthodes, objectif respectueux des pouvoirs d'adaptation de chacun.

Conjointement, le principe de sens qui doit préoccuper tous les enseignants d'EPS tend à permettre de choisir des contenus pertinents. Fait sens ce qui renvoie à un projet de la personne, justifiable, utile, compréhensible, réinvestissable et finalisé.

En EPS, faire construire le sens, c'est expliquer à l'élève pourquoi les propositions parlent de lui et sont faites pour lui.

Le sens se construit en permettant de nouvelles préférences, elles-mêmes génératrices de sens pour les tâches à venir.

En identifiant les savoirs prioritaires organisés dans une perspective de généralisation, une EPS respectueuse de l'élève permet à ce dernier de donner du sens à l'école et, par voie de conséquence, aux différentes disciplines d'enseignement.

De l'institution

En visant des pouvoirs conformisants et des pouvoirs instituants, l'EPS participe tout autant à la discipline, à l'inclusion qu'à l'autonomie, la responsabilisation, l'affranchissement, l'émancipation... À ce titre, les finalités, les objectifs et les compétences énoncés dans les textes officiels constituent le fondement incontournable de l'acte d'enseignement.

L'utilité supposée au regard des finalités avancées se coordonne avec des textes plus généraux comme ceux concernant la mission du professeur (1997) : " former (développement des aptitudes et des capacités), éduquer (valeurs), instruire (compétences et connaissances) ".

L'EPS ne peut se comporter comme une discipline qui risquerait la marginalisation par manque d'adéquation avec les injonctions officielles et par simple transitivité de pratiques sociales dites " de référence ".

D'elle-même

En privilégiant les procédures plutôt que le performatif, l'EPS participe à la construction de la personne en visant l'acquisition de méthodes.

La culture spécifique de l'EPS se traduit par le fait que les acquisitions se font par l'action motrice pratiquée. Aussi, une conception décente se résume dans l'académie par : " les pratiques seront l'occasion de construire les élèves - et non pas - l'élève sera le produit des pratiques ".

" L'EPS n'a pas la charge de devoir transmettre telle ou telle APSA organisation technico-sociale de savoirs. Elle doit construire des structures (savoirs et modes d'actions fondamentaux) en utilisant comme vecteurs d'intégration et de motivation les pratiques sociales (dominantes et non dominantes). Les APSA sont des savoirs mis en pratique. L'essentiel demeure les savoirs, les pratiques sont des conjonctures plus ou moins durables, plus ou moins exploitables dans la vie des personnes. " 2

Une EPS respectable

Complémentarité et transversalité

Permettre l'éducation de la personne au sein du système scolaire ne semble pouvoir faire l'économie de la complémentarité des disciplines mais également de leurs actions poly-intentionnelle et transdisciplinaire.

L'EPS se positionne en complémentarité par des liens étroits avec :

  • les sciences : hygiène, santé, effort...,
  • les arts : espace, rythme, imaginaire, symbolisation, narration...,
  • éducation civique : règles, coopération...,
  • sciences économiques et sociales, histoire : loisirs, APSA, civilisations,
  • les TICE : vidéo, recueil et traitement de données.

Elle opère également sur une transversalité forte puisque la centration sur les processus conduit l'élève à acquérir, intérioriser et utiliser des méthodes à différentes dominantes (expérimentale, comparative, combinatoire ou inventive), lui permettant d'opérer dans différents champs éducatifs ou disciplinaires.

L'intérêt de l'EPS ne se construit plus seulement à partir et autour d'une technologie de l'évaluation et d'une connaissance des APSA, mais se concentre désormais sur l'élève à qui l'école doit permettre d'acquérir des compétences, de structurer des savoirs, de s'approprier des méthodes, à la fois spécifiques aux conduites motrices et également plus générales en mettant en interaction de multiples champs disciplinaires.

La variété des moyens utilisés

Les APSA utilisées comme supports et non comme fins permettent, par la variété des expériences qu'elles offrent, d'appréhender et développer différents types de ressources. Il semble judicieux de ne pas programmer systématiquement des APSA mais plutôt des objectifs visés (compétences, connaissances, principes, règles) relevant de toutes formes de pratiques et visant une généralisation des acquis ; par voie de conséquence une didactique propre de l'EPS s'impose face à une somme des traitements didactiques des APSA.

La variété des objectifs poursuivis

Il ne convient pas de se laisser tenter par une longue énumération tant la discipline s'inscrit dans une multiplicité de dimensions de la personne. A contrario, il est judicieux de s'interroger sur la perpétuelle quête d'utilité qui serait un levier fallacieux entraînant l'EPS à répondre de tout, en se dispersant, au point de ne plus afficher d'identité.

Cependant, l'EPS existe à travers ses programmes qui ne sont pas dénués d'indications sur les usages et les utilités de son enseignement. Parce qu'elle est soucieuse de respecter les orientations institutionnelles, elle participe activement à la constitution et l'affirmation d'une éducation physique scolaire.

L'exception française

Alors que nos partenaires européens utilisent le sport comme support dominant de l'éducation du corps à l'école, le système éducatif français s'appuie sur une éducation physique scolaire et obligatoire.

Il semble alors clair que si l'EPS affiche des problèmes récurrents d'intégration, elle le doit essentiellement au fait qu'elle cherche à se définir au travers des pratiques sportives. Il découle de cette approche culturaliste par les formes et donc en trompe l'oeil, un affichage de compétences cloisonnées et répondant aux techniques ou aux habiletés propres à chaque sport enseigné.

La contradiction des deux logiques (sportive et scolaire) ne peut donner lieu à des compromis arrangés de type " sport scolaire éducatif " ou " éducation physique sportive ". La dissonance des termes présente dans chacune des formules traduit effectivement les difficultés rencontrées en termes d'acceptation d'une identité propre à la discipline.

Une EPS respectée

Les regards portés sur une discipline d'enseignement traduisent implicitement son degré de respectabilité dans le sens où ils influent sur la validité de présence au sein du système concerné.

Il ne semble pas cependant honnête d'agir en conformité avec des prérogatives sportives, compétitives ou axées sur le rendement.

Une EPS respectée n'est pas :

  • un instrument du système permettant selon les périodes et les besoins de prendre à bras-le-corps la compensation des manques de telle ou telle génération d'élèves (santé, obésité, persévérance, discipline, goût de l'effort, citoyenneté, violence) ;
  • un instrument du système pour valider des intrusions sportives, ludiques ou consommatrices visant l'expansion de leur champ commercial ou idéologique.

En résumé, toute forme d'instrumentalisation de la discipline conduit à détourner ses finalités éducatives et, par conséquent, se montre irrespectueuse de son identité.

Une EPS respectée est plutôt :

  • détentrice de savoirs fondamentaux la situant sur un pied d'égalité avec toute autre discipline d'enseignement (prestige) ;
  • détentrice de principes, de règles, de méthodes réinvestissables permettant de construire des intelligences spécifiques qui contribuent à toutes les intelligences scolaires (partie intégrante du socle commun) ;
  • représentée, précisée et détaillée dans les programmes ;
  • attachée à s'inscrire fortement dans la logique institutionnelle ;
  • garante d'équité de traitement et opposée " férocement " à la sélection, la compétition et la hiérarchisation " elles-mêmes sans pitié " ;
  • orientée avec conviction vers l'acquisition de méthodes en tant que support de l'adaptabilité des individus ;
  • capable de tenir " en respect " le sport et les valeurs qu'il véhicule pour en accepter les bonnes et rejeter les inacceptables humainement.

Conclusion

Plutôt que de " forcer " le respect, l'EPS semble capable de le susciter de par les moyens dont elle dispose : charge à elle d'emprunter les voies de la respectabilité précédemment énoncées dans cet article.

En évitant de programmer une addition d'activités sportives juxtaposées mais en proposant des savoirs, il paraît concevable d'obtenir une EPS respectée par l'ensemble des acteurs de la communauté scolaire. Encore faut-il résister aux vieux démons pour ne pas ressembler à des épigones nostalgiques d'un sport que l'on continuerait de parer de mille vertus.

Ne s'adressant pas à un sujet épistémique mais bien à des personnes, l'éducation dans son ensemble se doit de pouvoir viser la réussite de chacun (notion de respectabilité reconnue).

Cette réussite éducative centrée prioritairement sur les procédures doit permettre un degré de généralisation le plus ambitieux possible (notion de respectabilité conquise).

Il s'agit bien alors de confronter le sujet à ses possibilités d'adaptation au regard des différentes conduites à tenir.

Ce plaidoyer (pour une EPS respectée) volontairement compendieux, même si la période ne lui semble pas propice, considère que l'EPS peut respecter les élèves dans ce qu'ils ont de plus commun (socle individuel de ressources) et non dans ce qui tendrait à les hiérarchiser.


(1) Voir Les Cahiers EPS de l'académie de Nantes, n° 35, janvier 2006.

(2) Delaunay (Michel), Projet d'innovation pédagogique de Nantes, 1988.

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