Littératures
Agadamgorodok
Bailly et Lapière.
Dupuis, "Aire libre", 2003, 64 pages.

Agadamgorodok, la ville barbare

Les détenus du goulag pourraient avoir participé à la construction d'Agadamgorodok, une ville sibérienne née au temps de la planification stalinienne. Dans ce second scénario de Denis Lapière, les deux protagonistes sont totalement différents, bien que le dénouement révèle qu'ils ont des points communs : Spéracédès, le chef mafieux local, domine la ville et Jules, ne serait-ce que par l'accumulation de petits boulots, a du mal à organiser sa vie.

En fait, ce récit peut être lu comme une métaphore, celle de l'effondrement de l'utopie socialiste. Avec Spéracédès, la population d'Agadamgorodok est passée de la tyrannie du stalinisme à la tyrannie d'un criminel. Spéracédès s'est emparé du pouvoir laissé vacant par la chute du communisme. Dans cette ville au climat glacial, Spéracédès perpétue ses forfaits dans un monde nocturne et bureaucratique. Il élimine ceux qui le contrarient, même pour des raisons futiles, en leur bétonnant les pieds afin de les jeter du haut d'un hélicoptère dans le fond d'un lac gelé. Il exploite les plus grands cerveaux pour retourner la science à son profit. Les auteurs semblent dire : la Russie est-elle passée de la défense d'intérêts collectifs au nom du progrès à celle d'intérêts très particuliers ? C'est pour cela que le père adoptif de Jules rappelle que l'État-providence a disparu et qu'il ne faut compter que sur la débrouillardise individuelle. Pourtant, le père biologique de Jules, un grand savant, aurait voulu que son fils soit cosmonaute. Ses parents disparus, et élevé par un vieil homme, son père adoptif, Jules vit au milieu des livres avec sa foi en la littérature. Inadapté, il s'est créé un paradis dans lequel il va tomber amoureux d'une femme qui devient un ange pour lui. Son monde utopique a pris la place de celui voulu par le communisme. Mais la violente et implacable réalité déterminée par Spéracédès met fin à cette chimère. Ayant découvert qu'ils étaient frères, cette fraternité ne résiste pas plus que celle qu'avait voulu créer les camarades soviétiques. Selon le dessinateur, cette situation désespérante et sombre d'un nouvel âge glaciaire est traduite par des aplats de couleurs froides, du bleu nuit au violacé, qui ne disparaissent qu'en la présence lumineuse de la femme ange, ou par de nombreux aplats de noirs profonds pour restituer un monde d'ombres et de silhouettes.

Le scénario montre donc que des criminels se sont imposés dans la Russie post-communiste. Déjà, dans ses Récits de la Kolyma, Varlam Chalamov parle des "truands", les professionnels de la pègre emprisonnés au goulag. Leur comportement est juste suggéré dans Le Tour de valse. L'ancien détenu raconte à Kalia qu'il "faut ruser avec les autres zeks pour ne pas se faire voler sa couverture, ses bottes ou un colis de nourriture, quand par extraordinaire on en reçoit un de sa famille". Chalamov montre aussi que les vrais criminels, toujours mêlés aux prisonniers politiques, ne se sont pas emparés uniquement de biens vitaux mais aussi du pouvoir. Par la violence jusqu'au meurtre, ils sont devenus les maîtres des camps, y compris de l'appareil répressif. Selon lui, la criminalité devenue la règle dans les camps, lieux de non- droit, gangrenait sur le long terme l'ensemble de la société russe. Denis Lapière, scénariste du Tour de valse et d'Agadamgorodok a retenu la leçon.

Afin d'élargir les points de vue, d'autres albums remarquables, parus récemment, ont choisi eux aussi comme cadre l'URSS, jusqu'à son effondrement et ses conséquences :

  • Nikolaï Maslov, Une jeunesse soviétique, Denoël Graphic, 2004, 103 pages.
  • Frank Giroud, Milan Jovanovi, Secrets, tome 1 : "Le serpent sous la glace", Dupuis, 2004, 56 pages.
  • Jean-Yves Delitte, Les Nouveaux Tsars, tome 1 : "La chasse est ouverte", 2004, 48 pages.

François Righi.

Argos, n°38, page 38 (10/2005)
Argos - Agadamgorodok