Littératures
Le Tour de valse
Pellejero et Lapière.
Dupuis, "Aire Libre", 2004, 72 pages.

"Le Tour de valse" ou les tourbillons staliniens

Le Tour de valse est un conte romantique en URSS sous l'ère stalinienne. Malgré la violente opposition de ses parents, en 1933, Kalia épouse Victor, un ouvrier. Ils sont heureux et ils ont deux enfants, mais la guerre contre le nazisme les sépare pendant quatre ans. À son retour, tant attendu, le bonheur semble recommencer jusqu'au jour où Victor, sur son chantier de travail, a la mauvaise idée de remettre en cause les ordres des officiers de l'Armée rouge qui sacrifiaient les soldats pendant la guerre : c'était critiquer les cadres du parti communiste. Il est dénoncé et le lendemain, le 18 novembre 1946, il est arrêté par le NKVD pour propos antirévolutionnaires, et condamné à dix ans de rééducation par le travail dans un camp. Devenue la femme "d'un ennemi du peuple", Kalia garde assez de force pour l'attendre. En 1953, à la mort de Staline, elle espère son retour en raison des libérations, mais Victor n'apparaît pas. Aussi est-elle décidée à se rendre en Sibérie occidentale pour savoir ce qu'il est devenu. Avec maintes précautions, pour ne pas être dénoncée, elle aussi, ou jugée comme "élément socialement dangereux", elle finit par rencontrer un ancien zek, abréviation russe de "détenu", qui lui donne des informations mais, en échange, lui demande de consigner par écrit leur survie dans les camps afin qu'on n'oublie pas. Elle prend le risque de le faire et apprend ainsi les épreuves des zeks. Un autre ancien détenu lui raconte ce qu'était "le tour de valse" : une récompense où les meilleurs travailleurs socialistes rencontraient les meilleures travailleuses socialistes dans un baraquement d'un camp de femmes. Une soixantaine d'hommes et de femmes étaient enfermés dans ce baraquement pendant deux heures à la recherche d'un instant d'évasion de l'enfer. C'est dans ces circonstances que Victor s'est lié à Varvara, détenue elle aussi pour activités antirévolutionnaires.

La terreur stalinienne

Ce récit permet d'aborder plusieurs points de la terreur stalinienne. D'abord, elle fonctionne sur la dénonciation auprès de la police politique, fondée le 7 décembre 1917 à l'initiative de Lénine et de Dzerjinski. Appelée Tchéka, elle devient la Guépéou en 1922, puis le NKVD en 1934, en même temps année de l'organisation définitive du goulag. La dénonciation a toujours été encouragée par ce pouvoir totalitaire : si vous ne dénoncez pas un "ennemi du peuple", vous êtes considéré comme un "ennemi du peuple" et, pour échapper à la purge, vous devenez un délateur. Ainsi la répression s'emballe. Ce phénomène est très bien décrit dans la planche de la page 19, de même que la crainte de la délation qui provoque le silence à la page 23.

Les causes de l'arrestation de Victor ou les menaces sur sa femme s'intègrent dans ce que le régime appelle les activités contre-révolutionnaires : lui est accusé de propagande antisoviétique, voire de trahison, et Kalia risque d'être considérée comme un "élément socialement dangereux et nuisible". Selon les recherches récentes des historiens, les personnes détenues au goulag pour activités contre-révolutionnaires, au début des années 1950, représentaient environ un quart des effectifs. Les autres, les trois quarts environ, étaient considérés comme des "droits communs". Miguel, à la page 46, rappelle cette distinction entre prisonniers politiques et prisonniers de "droit commun". En fait, derrière ce terme, se cachaient tous ceux qui avaient été internés selon les nombreuses lois répressives. Ainsi, plus de la moitié des "droits communs" avaient été condamnés en fonction des décrets du 4 juin 1947, stipulant que "toute atteinte à la propriété de l'État ou d'un kolkhoze" était passible d'une peine de cinq à vingt-cinq ans de camp. Le vol d'un peu de nourriture au kolkhoze suffisait pour être enfermé. Selon les données chiffrées des historiens, qui ont été controversées, en 1953, l'année de la libération de Victor, le nombre de détenus dans les camps était d'environ 2,5 millions. Il faut y ajouter 2,75 millions de "colons spéciaux" assignés à résidence. Ainsi, de 1930 à 1953, le temps d'une génération, environ 15 millions de personnes subirent le fléau du goulag.

Mais au-delà de ces statistiques brutes, Le Tour de valse décrit avec Victor un exemple de vie brisée et sacrifiée à travers les yeux de sa femme ; en conséquence, les conditions du zek sont évoquées uniquement dans sept à huit planches sur les soixante-dix. Si la planche de la page 25 rappelle que le goulag est officiellement un système de rééducation par le travail, les autres planches démontrent qu'il est un système de destruction des individus. Le travail forcé jusqu'à épuisement, pour Victor dans une exploitation forestière, le manque de nourriture qui devient obsessionnel chez le détenu, certaines années plus que d'autres, ainsi que les conditions climatiques, particulièrement les températures très basses en Sibérie occidentale, associés au mépris de la vie de la part de l'appareil répressif, du sommet à la base, comme moyen de terreur, expliquent la surmortalité au goulag. Ces planches, qui ne permettent qu'une approche de l'expérience concentrationnaire, peuvent servir de point de départ aux Récits de la Kolyma, de Varlam Chalamov. Pourtant, ce dernier insiste sur l'incapacité à rendre authentiquement ce qui a été vécu au goulag : cela ne l'a pas empêché de le tenter, comme l'ancien zek qui veut aider Kalia à retrouver son mari.

Cet ancien zek et Victor ont été libérés en 1953. En effet, après la mort de Staline, le 5 mars 1953, Béria, le chef de la police politique, prend pendant une centaine de jours la tête de l'URSS et se mue en réformateur, sûrement pour écarter ses rivaux. Le 26 mars 1953, Béria envoya au Praesidium du Comité central des notes sur la situation du goulag. Il reconnaît que "le maintien en détention d'un nombre aussi important de personnes, parmi lesquelles une majorité a été condamnée pour des crimes et délits qui ne présentent aucun danger pour la société, n'est pas, du point de vue des intérêts de l'État, indispensable" et que "la forte croissance, ces dernières années, du nombre de détenus, s'explique principalement par le fait que les décrets, pris en 1947 pour réprimer le vol de la propriété de l'État et de la propriété des citoyens, prévoient des peines de détention beaucoup trop longues". Il rappelle aussi que "parmi les détenus, on compte 438 788 femmes dont 6 286 enceintes, et 35 505 femmes ayant, avec elles au camp, leur enfant de moins de deux ans". Dans cette BD (pp. 53-56), Varvara est un exemple de ces femmes. Au goulag, elle a été enceinte, a accouché mais n'a pu gardé sa fille, Ticha, qu'un an. Après ce rapport, Béria en conclut qu'il faut ratifier une amnistie. Selon lui, "ce projet prévoit de libérer au moins un million de personnes : les condamnés à une peine inférieure à cinq ans, et également toutes les femmes enceintes ou ayant un enfant de moins de dix ans, les mineurs, les hommes et les femmes de plus de cinquante ans, ainsi que les détenus invalides et inaptes au travail. Il est également prévu de diminuer de moitié les peines supérieures à cinq ans". Adoptée le 27 mars 1953, l'amnistie permit la libération de près de la moitié des détenus (1,2 million), essentiellement des "droits communs" et quelques politiques. La libération des détenus politiques s'effectuera surtout au lendemain du "Rapport secret" de Khrouchtchev, dénonçant la terreur du stalinisme lors du XXe congrès du Parti communiste d'Union soviétique, en février 1956. Dans l'album, des zeks ont bénéficié de cette amnistie de mars 1953 (voir les pages 29, 40, 42-43, 45) ainsi que Varvara et Victor. C'est pourquoi ils recherchent dans les orphelinats leur fille, Ticha.

Comme on peut le deviner, la riche documentation à l'origine de cette fiction permet de réfléchir sur le goulag, l'une des conséquences du totalitarisme stalinien. Dans cette BD, le récit est mis en images par un graphisme en adéquation avec ses propos : le trait épais avec des aplats noirs, qui rappelle la gravure sur bois, trace profondément, sans fioritures, l'expérience tragique d'un couple en Union soviétique. La mise en couleurs amplifie cet effet : une trentaine de planches sont dominées par l'ocre dû à la lumière artificielle d'une bougie ou d'une lampe, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur. Les personnages semblent vivre dans la pénombre de la nuit : le symbolisme devient évident.

François Righi.

Argos, n°38, page 37 (10/2005)
Argos - Le Tour de valse