Dossier : Des jeux en classe, c'est sérieux ? (II) / 1. Des jeux sérieux dans différents contextes éducatifs

L'usage des jeux sérieux dans le cadre professionnel

Valérie Lavergne-Boudier, docteur en sciences de l'information, directrice pédagogique de KTM Advance (valerie.boudier@ktm-advance.com)

L'acte d'apprendre procède en grande partie d'expériences accumulées sur le terrain, expériences qui permettent à la fois de gagner en confiance et d'élargir sa pensée. C'est dans ce contexte que la formation doit prendre sa place.

Comme l'ont montré de nombreux chercheurs dans la lignée de David Kolb1 et Peter Jarvis2, la meilleure ressource en éducation des adultes est l'expérience. L'expérience est le "manuel vivant" du professionnel : elle s'inscrit dans sa personne et son identité. La formation, quant à elle, s'inscrit dans la continuité de l'action professionnelle, apportant à la fois des moments de respiration et de prise de recul. Ce double processus permet ensuite à chacun de mettre en oeuvre des expériences actives sur le terrain, l'ensemble s'inscrivant dans le cercle vertueux de l'apprentissage expérientiel.

Les jeux sérieux complètent ainsi admirablement la panoplie des outils de formation en apportant une brique essentielle : celle de l'expérience "virtuelle3". Mais, au-delà de leur qualité pédagogique, ces dispositifs doivent être salués pour leur capacité à stimuler des registres psychologiques trop souvent oubliés en formation professionnelle : à savoir, ceux de l'estime et de la confiance en soi.

Les jeux sérieux participent donc à un processus de valorisation personnelle extrêmement intéressant qu'il convient d'étudier de près, surtout dans une société où les contextes professionnels deviennent de plus en plus tendus.

Apprentissage expérientiel

L'apprentissage adulte procède en grande partie d'expériences accumulées qui viennent enrichir les connaissances individuelles. Ces différents vécus apportent autant de nouvelles connaissances qui viennent compléter et transformer les représentations, selon un processus bien connu des pédagogues. Ces nouvelles représentations sont la traduction de nouvelles acquisitions et, par voie de conséquence, de nouvelles compétences professionnelles observables sur le terrain.

Mais la performance professionnelle repose autant dans la consolidation d'acquis que dans la capacité à réagir en cas de déstabilisation.

Ainsi, un bon professionnel doit savoir affronter sereinement des situations nouvelles ou imprévues : dans ce processus, il remet en question ses représentations à chaque nouvelle expérience et les réajuste selon un principe itératif.

À ce jour, si les registres pédagogiques transmissifs ("savoirs") et behavioristes ("exercices") sont relativement bien maîtrisés en formation professionnelle, les registres constructivistes sont plus difficiles, et surtout plus coûteux, à mettre en oeuvre.

Les jeux sérieux, en sollicitant des opérations d'ajustement par déconstruction-reconstruction (l'expérience active) viennent ainsi compléter le cycle de l'apprentissage expérientiel.

Cycle de l'apprentissage expérientiel.

Jeu sérieux : "Comment apprend-on ?"

Face à ces dispositifs innovants, les prescripteurs de formation s'inquiètent de savoir "si l'on apprend vraiment avec les jeux sérieux" et, si oui, "comment ?"

Je voudrais tout d'abord écarter une méprise quant à la question du "jeu", qui pourrait nuire aux jeux sérieux. De trop nombreux articles plébiscitent les jeux sérieux en s'appuyant sur une équation simpliste : jeu = plaisir d'apprendre...

Ils remettent ainsi au goût du jour une vérité de La Palice connue depuis la nuit des temps qui, si j'étais responsable de formation d'un groupe, ne me fournirait pas assez de matière pour m'engager dans l'aventure ! Quel enseignant, quel formateur, quelle mère ou père ne sait pas que le jeu est un vecteur éminemment efficace d'apprentissage ? Il est bien évident que le plaisir participe à l'apprentissage, je dirais même qu'il est incontournable pour bien apprendre !

Ce qu'il ne faut jamais perdre de vue, c'est qu'au-delà du simple divertissement, le plaisir du joueur naît de la satisfaction des difficultés surmontées. Un jeu trop facile est vite abandonné ! C'est la victoire et l'échec surmonté qui engendrent la motivation et l'envie de poursuivre ... et bien sûr de gagner.

Tournons-nous alors sans rougir vers les jeux vidéo, puisque c'est bien d'eux qu'il s'agit dans leur déclinaison serious, et posons-nous les bonnes questions : les joueurs ont-ils l'air de s'amuser ? En tout cas, peu d'éclats de rire constatés. Les joueurs sont concentrés, voire captivés intellectuellement, à tel point que plus d'une mère d'adolescent s'est affolée, non sans raison, de cet état d'addiction totale. Pourtant, si, en tant qu'enseignante à l'époque, j'avais pu atteindre ce niveau d'engagement de la part de mes élèves, je suis persuadée que je m'ouvrais des voies pour enseigner le plus difficile... aux plus difficiles.

Jeu sérieux et pédagogie constructiviste

C'est bien dans leur pouvoir d'engagement que réside la force des jeux sérieux, à l'image des jeux vidéo. Ce pouvoir n'a jamais été atteint par les dispositifs classiques de e-learning pour une raison simple : ces dispositifs reposent sur des systèmes pédagogiques transmissifs équivalents à ceux que l'on a connus à l'école : une mascotte remplace le traditionnel professeur, venant "pousser" des contenus plus ou moins bien mis en images sous forme scénarisée ou non.

Le jeu sérieux Suez Environnement Ambassador, pour la formation aux différents métiers du groupe, réalisé par KTM Advance en 2011.
(c) D.R.

Le jeu sérieux, au contraire, met l'apprenant au coeur de son apprentissage. Le professeur virtuel, donneur de leçons, a totalement disparu de l'environnement : l'apprenant s'engage librement, sa progression ne dépendant que de lui et de ses stratégies de jeu.

Le jeu Suez Environnement Ambassador
(c) D.R.

Au cours de ses expériences interactives avec le système, le joueur mobilise simultanément des compétences opérationnelles et émotionnelles. Il exerce des prises de recul et s'investit selon un modèle itératif qui lui apporte des remédiations immédiates. La force du dispositif est d'emprunter aux registres de l'expérientiel en sollicitant la réflexivité, la prise de conscience et la possibilité de réitérer des stratégies en toute confiance.

Apprendre parce qu'on respecte les règles du jeu

Un environnement capable de cette déconstruction-reconstruction exige la réalisation d'un double modèle cognitif :

  • la modélisation sémantique du jeu, c'est-à-dire la construction de la représentation qui permettra de confronter la pensée de l'apprenant avec le modèle du système - représentation du domaine de référence ;
  • la modélisation des opérations à expérimenter à l'intérieur de ce système, et donc des actions de jeu possibles à l'intérieur de cette représentation, celles qui porteront l'expérience.

Le joueur va ainsi mobiliser ses représentations personnelles et celles qu'il vient d'acquérir pour avancer dans les niveaux : il se réajuste en permanence grâce à ses interactions avec le jeu et aux feed-back qu'il reçoit.

Dans un jeu sérieux conçu selon les règles de l'art4, la boucle de gameplay porte l'expertise métier. Se confrontant régulièrement à cette boucle via ses actions de jeu, l'apprenant va donc assimiler petit à petit les réflexes métiers qu'on veut lui voir acquérir... tout en jouant.

Le jeu sérieux Starbank BNP Paribas, pour la logique d'organisation des activités bancaires, réalisé par KTM Advance en 2008.
(c) D.R.

Via un jeu sérieux, le joueur exerce donc une entière liberté tout en respectant les règles qu'il doit s'approprier. En ce sens, c'est un vrai dispositif de "jeu" accordant au joueur une léga-liberté. La léga-liberté, telle que décrite par Colas Duflo dans son admirable5 ouvrage, est probablement la définition la plus éclairée aujourd'hui dans le débat philosophique autour du "jeu".

Progresser dans le jeu pour valider ses acquis

Si le marché de la formation professionnelle est encore réservé sur la question des jeux sérieux, c'est aussi du fait de l'incertitude face à la "validation des acquis".

Pour rappel, dans les dispositifs classiques de formation à distance, le suivi de l'apprenant se fait via une plateforme qui gère la remontée des scores et les indicateurs de temps de connexion (LMS pour Learning Management System). Les scores sont les résultats de questionnaires ou d'exercices plus ou moins élaborés qui permettent de valider une certaine forme de compréhension ou de mémorisation des contenus transmis. Nous restons donc dans le domaine des "savoirs" ou "savoir-faire" et les formateurs suivent, grâce à des quiz, les "compétences acquises", que je préférerais appeler ici "capacités".

Avec les jeux sérieux, le formateur voudrait retrouver la même aisance de suivi pour "qualifier" ses apprenants à la fin de leur parcours de formation. Des travaux lancés en partenariat avec l'université de Paris-VI (Lip 6) ont répondu à cette première demande de remontée des scores grâce à des correspondances entre les niveaux de jeu et les objectifs pédagogiques à atteindre. Il suffit que le "joueur apprenant" passe son niveau de jeu pour valider les acquis, et les scores sont remontés sur la plateforme. Dans le cas contraire, des remédiations lui permettent de comprendre ses erreurs afin qu'il recommence son niveau correctement.

Si cette forme de suivi de l'apprenant est possible, elle reste traditionnelle puisque inspirée des outils classiques d'évaluation des acquis : "je sais / je ne sais pas, j'ai fait / je n'ai pas fait". Pourtant, il faut aussi s'attacher à mesurer tous les critères psychologiques de l'apprentissage, liés bien sûr au plaisir, mais aussi et surtout à l'estime et à la confiance retrouvés, critères réellement stratégiques en formation professionnelle - travaux de Albert Bandura6 et taxonomie de Robert Marzano - et trop souvent oubliés pourtant.

Gagner en confiance grâce au jeu

Comme l'a montré Serge Tisseron7, les jeux vidéo peuvent être d'excellents vecteurs de confiance personnelle, et c'est sur cette base qu'il convient de conduire de nouvelles recherches : les jeux sérieux redonnent confiance aux professionnels, leur apportent une respiration, une ouverture vers de nouvelles perspectives et leur permettent de se tourner vers leur devenir.

Le jeu sérieux Randstadt Business Game, pour la formation à la gestion des Business Units, réalisé par KTM Advance en 2011.
(c) D.R.

Les jeux sérieux sont donc bien des jeux vidéo, et il ne faut pas avoir peur de le répéter. Oui, l'apprenant joue, mais, au-delà du fun, c'est le plaisir de la difficulté surmontée qui entretient son engagement et son envie de persévérer. Tous les ingrédients d'un bon apprentissage sont donc en puissance dans un jeu sérieux : la liberté de s'exercer, tout en respectant les règles établies par le game designer, la progression pédagogique, niveau après niveau, et la valorisation personnelle par le plaisir des difficultés surmontées.

Avec les jeux sérieux, la question que les responsables de formation doivent se poser ne sera plus : "Comment être sûr que mon apprenant a bien appris ?", mais plutôt : "Comment être sûr que mon apprenant a bien joué ?".

(1) KOLB David A., Experiential Learning : Experience as the Source of Learning and Development, Prentice-Hall, New Jersey, 1984.

(2) JARVIS Peter, Adult and Continuing Education,Theory and Practice 2e, Routledge, London, 1995.

(3) LAVERGNE-BOUDIER Valérie, DAMBACH Yves, Serious game, révolution pédagogique, Hermes Sciences Lavoisier, 2010.

(4) LAVERGNE-BOUDIER Valérie, DAMBACH Yves, op. cit., p.150-153.

(5) DUFLO Colas, Jouer et philosopher, "Pratiques théoriques", Puf, 1998.

(6) BANDURA Albert (trad. Lecomte Jacques), Auto-efficacité : le sentiment d'efficacité personnelle, De Boeck, Paris, 2007.

(7) TISSERON Serge, Qui a peur des jeux vidéo ?, Albin Michel, 2008.

Argos, n°50, page 8 (12/2012)
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