Editorial

Comprendre, ça ne va pas de soi

Bénédicte Étienne

Comprendre peut-il s'apprendre ? S'agit-il d'une activité qui peut être rendue visible et dont on peut avoir conscience ? C'est à travers l'articulation entre l'activité du professeur et celle de l'élève, entre ces deux pôles que constituent l'enseignement et l'apprentissage, que ce numéro se propose d'explorer la question de la compréhension des écrits et de son possible enseignement.

Si l'on considère les programmes des différentes disciplines au collège, on peut observer une certaine constante relative aux objectifs concernant la lecture des écrits. À travers la fréquentation d'écrits et de documents donnés à lire, les professeurs sont supposés pouvoir rendre les élèves capables d'élaborer des notions et des démarches spécifiques aux disciplines enseignées, ce qui implique que ceux-ci comprennent a minima les écrits et documents qu'on leur présente. Cette compréhension est à la fois attendue et supposée, elle est figurée comme un préalable, évident tout autant qu'invisible, au travail qui doit être mené. Mais elle n'est en même temps pas désignée comme devant faire l'objet d'un apprentissage ni, partant, d'un enseignement. Implicitement mobilisée, elle n'est peut-être pas toujours perçue par l'enseignant ni par l'élève lorsqu'elle est convoquée. C'est en ce sens, et en référence aux catégories élaborées par Yves Chevallard (La transposition didactique. Du savoir savant au savoir enseigné) que l'on peut parler de compétence " proto-didactique " : une compétence qui n'est pas didactisée en tant que telle, mais dont la mobilisation sous-jacente est cependant nécessaire pour rendre possible la didactisation des savoirs qui s'élaborent à travers elle.

Par ailleurs et comme l'évoquent la plupart des articles de ce numéro, plusieurs enquêtes et évaluations nationales ou internationales attestent qu'un nombre assez important d'élèves arrivent au collège en ayant des problèmes de compréhension conséquents face aux écrits scolaires. Si l'on relie ce fait à ce qui vient d'être dit à propos des attentes souvent invisibles du collège - il est encore trop tôt pour mesurer la manière dont le socle commun va ou non orienter les pratiques pédagogiques dans le sens d'une objectivation et d'un souci de clarté cognitive pour les élèves - et à ce que l'on sait des exigences qui vont nécessairement se complexifier et se développer dans la suite de la scolarité de l'élève, on conçoit que l'école peine à prendre en charge - voire accroisse parfois, à son insu - les difficultés de ceux que l'on nomme, dans les travaux de recherche, les " faibles compreneurs ". Et il ne s'agirait pas, pour le collège, de se dégager de sa responsabilité d'enseignement en imputant au premier degré la charge de lui fournir des élèves " en état de fonctionnement ". Même si, comme on le verra dans ce numéro, la vigilance quant à la nécessité d'un apprentissage explicite de la compréhension doit sans doute s'exercer dès les premières années de scolarisation. À travers des articles de chercheurs qui nous aident à mieux comprendre ce que les élèves ne comprennent pas et des articles de professeurs ayant élaboré des dispositifs d'enseignement-apprentissage pour tenter de prendre en charge ces difficultés, nous espérons que le lecteur pourra ouvrir des pistes de réflexion et d'action.

En effet, pour qu'" apprendre à comprendre " ne se réduise pas à une formule juste un peu facile et séduisante, mais puisse s'exercer comme véritable principe organisateur de dispositifs d'apprentissage, on peut faire l'hypothèse qu'un certain nombre de savoirs sont nécessaires au professeur qui cherche à mener cet enseignement. Par ce terme sont désignés ici tout autant des savoirs dits théoriques que des savoirs dits d'action - dichotomie dont on connait les limites -, l'ensemble s'organisant, à travers les trois parties du numéro, en référence à la typologie - légèrement adaptée - de Marguerite Altet (" Les compétences de l'enseignant-professionnel : entre savoirs, schèmes d'action et adaptation, le savoir analyser ", dans Former des enseignants professionnels) : des savoirs pour enseigner, des savoirs sur enseigner et des savoirs à enseigner. Il s'agit de se donner les moyens de penser et d'agir non pas à partir des élèves tels que l'école peut les rêver, mais à partir des élèves " réels ". Ce numéro se veut en effet traversé par la question du possible : poser le principe d'enseignabilité de la compréhension, c'est aussi poser (rappeler ?) en même temps celui de l'éducabilité de tous les élèves.

Argos, n°48, page 1 (07/2011)
Argos - Comprendre, ça ne va pas de soi