Dossier : Images en lecture

De l'écriture à l'écran

Anne-Marie Christin, professeure émérite à l'université Paris Diderot-Paris 7. Fondatrice du CEEI

" Où va l'écriture ? " C'est une question que l'on entend souvent poser, à l'heure où l'image envahit nos écrans d'ordinateurs.
Mais de quelle écriture s'agit-il ?

Tous les systèmes actuellement en usage dans le monde sont concernés par les nouvelles technologies, chacun à sa façon : alphabet latin, grec ou cyrillique, écriture arabe, idéogrammes chinois, système japonais, alphabet coréen - pour ne citer que ceux d'entre eux qui sont couramment disponibles sur Internet. Or, jamais encore, me semble-t-il, cette diversité étonnante n'a été mentionnée dans les débats concernant " l'avenir de l'écriture " - alors même qu'elle nous est devenue immédiatement accessible sous ses aspects les plus singuliers grâce à la Toile pour la première fois de notre histoire, événement sans doute aussi essentiel pour l'avenir de nos cultures que l'invention de l'imprimerie.

On peut voir dans cet aveuglement l'effet d'un ethnocentrisme somme toute assez banal, et dont nous n'avons d'ailleurs pas l'exclusivité : l'alphabet est au centre du monde occidental - et partant de l'ensemble des cultures écrites, pensons-nous - comme l'idéogramme chinois l'est en Extrême-Orient et du point de vue des civilisations asiatiques. Mais cet aveuglement est particulièrement regrettable s'agissant du problème précis qui nous occupe et qui est en l'occurrence : " où va l'écriture alphabétique ? " Ce que la situation de notre alphabet présente en effet aujourd'hui de tout à fait inédit, et qu'il conviendrait de souligner en premier lieu, est qu'il vient d'être transporté par la magie de l'électronique sur le territoire même des écritures avec lesquelles il avait rompu au VIIIe siècle avant notre ère en s'inventant une structure reposant exclusivement sur un code de valeurs sonores - des voyelles et des consonnes - sans lien avec son support graphique. Système bancal, système ingrat, en dépit de son petit nombre de signes facile à mémoriser et de ses remarquables capacités de classement. C'est cette infirmité originelle qui allait rendre ses usagers d'autant plus attentifs, tout au long de l'histoire, aux procédés parallèles pouvant les aider à reconquérir cette part visuelle de l'écrit que l'alphabet avait abandonnée, mais qui lui demeurait indispensable s'il voulait être lisible. Elle devait aussi les inciter à tenter de détourner à leur profit certaines des vertus propres à l'image exploitées par les systèmes d'écriture fondés sur l'idéogramme auxquels ils pouvaient avoir accès pour des raisons de voisinage, et qui étaient susceptibles de leur servir de modèle.

" Connecter le réseau ", Graphimage de Wu Hua (2003), (c) Wu Hua et Centre d'étude de l'écriture et de l'image

Cela ne devait pas aller sans ruses, comme en témoigne l'apparition à l'époque hellénistique d'une section de la rhétorique réservée à la " mémoire ", dans laquelle a pu s'introduire, sous l'intitulé trompeur de mémoire artificielle, une méthode de lecture mentale inspirée par l'écriture hiéroglyphique égyptienne. Cette méthode permettait de substituer à l'alignement des lettres l'agencement vagabond de lieux à parcourir, et à l'identification terme à terme de mots et de figures à laquelle avait conduit l'alphabet - ce que nous nommons " représentation " ou mimesis - une combinaison, surréaliste avant l'heure, d'" images frappantes " essaimées tout au long de ce parcours. Ce syncrétisme alphabético-hiéroglyphique était rien moins que gratuit ; mais ce n'était pas tant, en réalité, la mémoire de l'orateur qu'il visait à soutenir - pour les civilisations de l'Antiquité, fussent-elles écrites, la mémoire relève strictement de l'oralité - que son talent d'improvisation, tenu ainsi sans cesse en éveil par les spectacles insolites surgissant l'un après l'autre au cours d'une promenade imaginaire parallèle à son discours.

Si l'" art de la mémoire " a été rejeté à la Renais-sance - entraînant peu après avec lui la section de la " mémoire " tout entière -, victime du scepticisme des lettrés, il a laissé au monde alphabétique un héritage visuel qui continue encore aujourd'hui à prouver son efficacité : les montages publicitaires de nos journaux ou du web obéissent à la même combinatoire d'un espace à parcourir et de figures frappantes que la " mémoire artificielle " des orateurs de l'Antiquité. Ceci devrait nous rendre optimistes pour l'avenir. Notre civilisation de l'alphabet ne va-t-elle pas procéder de même une nouvelle fois et s'inventer une pratique originale, née de l'écran, s'inspirant des anciens systèmes qui sont désormais voisins du sien sur le même support ? Il me semble que nous en constatons déjà les prémices. Les parois des tombes égyptiennes dont les textes se lisaient en les longeant pas à pas sont devenues ces strates immatérielles que l'on peut feuilleter et déplacer de la main jusqu'aux profondeurs extrêmes de l'écran. Il y a vingt ans encore, les styles typographiques - ces " images frappantes " de l'alphabet - dont seuls quelques créateurs ou spécialistes érudits connaissaient et appréciaient l'histoire - histoire aussi riche par ses enjeux plastiques et sémantiques que celle de la calligraphie chinoise - semblaient condamnés à l'oubli par l'ignorance du public et le mépris des sémioticiens, autant que par les insuffisances de la technique. C'est la technique qui nous les impose aujourd'hui, à profusion, dans un désordre d'ailleurs plus ou moins contrôlé, faute d'experts pour l'instant parmi ses usagers.

Extrait de L'immédiate, n° 6, Typo-graphies, réalisation Marcel Jacno, hiver 1975-76, p.10-11. (c) Centre d'étude de l'écriture et de l'image

Il faudra attendre sans doute longtemps pour que cette écriture seconde, cette écriture artificielle, se concrétise pleinement et devienne productive. N'oublions pas que quatre siècles ont été nécessaires à la civilisation occidentale pour qu'elle découvre que la principale vertu du codex était d'autoriser la consultation et la comparaison des textes - en l'occurrence ceux des Évangiles - que ne permettait pas le rouleau. Le plus important dans l'immédiat est que la jeune génération puisse s'approprier l'histoire et la mémoire graphique de ses lettres, et qu'elle apprenne à les apprécier et à les exploiter comme elle est censée le faire de l'orthographe. Ne s'agit-il pas dans les deux cas d'un même supplément d'identité apporté visuellement aux mots ? Il serait également utile qu'on l'initie aux différents systèmes d'écriture qui cohabitent avec l'alphabet sur l'écran. Nos cultures ne pourraient en tirer que des bénéfices réciproques. Pour me limiter à un exemple qui n'est peut-être pas anodin, si le transfert des caractères chinois sur Internet est parvenu à contourner les obstacles liés à leur complexité graphique, n'est-ce pas grâce à la méthode de division des caractères en éléments, imaginée par Delafond et Legrand, maîtres graveurs de poinçons de l'Imprimerie impériale, au début du XIXe siècle ?

Bibliographie

  • Christin A.-M., " La mémoire blanche ", in Poétique du blanc. Vide et intervalle dans la civilisation de l'alphabet, Vrin, coll. " Essais d'art et de philosophie ", 2009, p.119-140.
  • Christin A.-M. (dir.), Histoire de l'écriture, de l'idéogramme au multimédia, Flammarion, 2001.
  • Komiyama H., " La création et la diffusion des caractères d'imprimerie de ''style Ming'' au XIXe siècle : de l'Europe au Japon ", in Du pinceau à la typographie, regards japonais sur l'écriture et le livre, EFEO, coll. " Études thématiques ", vol. 20, 2006, p. 341-369.
  • Griolet P., " En guise de conclusion : la rencontre avec le courant électrique ", in Du pinceau à la typographie, regards japonais sur l'écriture et le livre, EFEO, coll. " Études thématiques ", vol. 20, 2006, p. 341-369.
  • Centre d'étude de l'écriture et de l'image, université Paris Diderot : http://www.ceei.univ-paris7.fr
Argos, n°46, page 114 (06/2010)
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