Dossier : Images en lecture

La place du cinéma dans l'éducation au regard

Francis Delattre, rédacteur et conseiller aux Films de l'Estran et à Idoine Productions (*)

L'éducation doit être au centre de l'initiation et de la formation au cinéma. Plus qu'une simple promotion du cinéma, il s'agit d'un militantisme en faveur d'une conception exigeante de l'oeuvre cinématographique.

Publié en novembre 2008, le rapport Alain Auclaire1 formulait " des propositions de nature à améliorer la complémentarité et la cohérence des actions menées en faveur de la diffusion culturelle, de l'aménagement cinématographique du territoire, et de l'éducation à l'image ". Sur les vingt- deux propositions qu'il énonce, douze concernent le développement des dispositifs d'éducation au cinéma. Il est en effet urgent d'agir : l'évolution du public fréquentant les salles fait apparaître un déficit des tranches d'âge 15/25 ans et 25/34 ans, pour la période comprise entre 1993 et 2007.

Dossiers d'accompagnement Collège au cinéma, édités par le Centre national du cinéma. (c) CNC

Les responsables du CNC, à l'occasion du vingtième anniversaire de Collège au cinéma, en 2009, n'ont pas manqué de rappeler à quel point l'éducation à l'image constitue un enjeu fondamental pour la transmission de la culture cinématographique et l'avenir du cinéma en salle, mais aussi pour s'orienter dans le monde contemporain. Les professeurs qui accompagnent les élèves lors d'une séance dans le cadre de Collège au cinéma sont souvent surpris de constater que certains d'entre eux assistent à une projection en salle pour la première fois.

Les rares familles qui refusent l'entrée de la télévision dans le foyer ou qui interdisent la pratique des jeux vidéo à leurs enfants sont aujourd'hui confrontées à la banalisation de l'outil informatique, au déferlement des téléphones mobiles de plus en plus multimédias et à l'incontournable Internet, qui donne accès au meilleur comme au pire.

S'agissant du cinéma, l'action de promouvoir et éduquer se complique avec la nécessité de restaurer une authentique perception des images dans une société saturée de visibilité. Avoir du recul dans un monde d'immédiateté, maintenir une concentration soutenue, exercer un regard attentif et critique pendant la durée d'un film, cela s'apprend.

L'image cinématographique doit donc être décodée selon des méthodes appropriées. L'une de ces méthodes a été élaborée, progressivement et de manière pragmatique tout au long de ces vingt dernières années, lors de la conception et la réalisation des dossiers pédagogiques que le CNC met à la disposition des enseignants participant au dispositif Collège au cinéma. Il convient ici de rendre hommage au travail que réalisa avec passion et une pointilleuse rigueur notre ami Jacques Petat.

En phase avec le dispositif organisé par le CNC, la démarche repose sur le fait que le cinéma, en tant que discipline artistique, est un excellent support pour une éducation à l'image qui ne soit pas purement théorique. Chaque film est donc abordé en tant qu'oeuvre, et non comme simple support. C'est dans l'étude de son fonctionnement entre un créateur (l'auteur ou les auteurs) et un public de spectateurs, que peuvent s'étudier les modes d'expression du cinéma et le langage des images en général.

Chaque " dossier maître2" consacré à un film se présente sous forme de brochure sur papier glacé d'une trentaine de pages, et contient de nombreuses informations destinées à aider les enseignants à préparer leur propre projet pédagogique. Dossiers maîtres et fiches élèves viennent en complément des différentes actions de formation à l'intention des professeurs, notamment les séances de prévisionnement des films sélectionnés, animées par des professionnels.

Alain Auclaire, dans son rapport, estime que ce dispositif, globalement positif, souffre cependant du faible nombre de titres proposés face à une profusion à la portée de tous. Il préconise une plus grande ouverture dans le choix des films et dans les méthodes d'accompagnement pédagogique. Si le choix des films dépend de commissions nationales et départementales, comment faire évoluer la forme et le fond de ces supports pédagogiques, afin de les adapter au nouveau public des jeunes enseignants et, par leur intermédiaire, au public des adolescents ?

Comment tirer le meilleur profit des nouvelles techniques en constante évolution ? Ces questions sont au centre d'une réflexion menée par un petit groupe d'auteurs, sous la conduite de Joël Magny, écrivain de cinéma.

Écrire au sujet d'un film, c'est paradoxalement tenter de faire parler des images animées. Or, à l'évidence, les images parlent d'elles-mêmes au spectateur. Peuvent-elles cependant se dispenser de commentaires, d'apprentissage, d'effort de lecture ?

La numérisation et la convergence des médias permettent de prévoir des nouveaux modes d'écriture et de diffusion des supports pédagogiques. Les nouvelles technologies de l'information et de la communication pour l'enseignement mettent à la disposition des enseignants et des élèves des outils qui facilitent un apprentissage faisant largement appel à la complémentarité entre le texte et l'image. L'audio visuel est désormais presque aussi facile à utiliser que l'écrit. Des ateliers de création audiovisuelle vont se multiplier. L'apprentissage de l'analyse de l'image fixe ou animée devient en conséquence aussi indispensable que celui de l'analyse de texte. La présentation des films sur DVD apporte une première amélioration avec le choix de la langue, des sous-titres, les bonus. Les supports pédagogiques accessibles par Internet pourront également s'enrichir considérablement et gagner en efficacité avec la navigation hypertexte, l'utilisation du son, de l'image fixe et d'extraits de films, à parts égales avec le texte.

L'intérêt de ces innovations envisagées varie suivant les thèmes et les rubriques contenus dans les dossiers. Dès la saison 2010-2011, de courtes séquences seront proposées, en complément et en liaison avec les dossiers maîtres, sur le site Internet du Lux de Valence (http://www.site-image.eu/). Ils seront destinés aussi bien aux enseignants qu'aux élèves et à tout public intéressé.

Dossiers d'accompagnement Collège au cinéma édités depuis 1989. (c) CNC

L'intérêt du film

Lorsque le film est une adaptation d'un roman, la question du rapport entre le texte et l'image se pose d'emblée. Faut-il ou non lire l'ouvrage ? Si oui, avant de voir le film, ou après ? S'agissant du film Sa Majesté des mouches, contenu dans la dernière sélection, Peter Brook, metteur en scène de théâtre, au tout début des années soixante pensait pouvoir apporter quelque chose de plus à l'écriture de William Golding, la possibilité d'établir un lien supplémentaire avec le spectateur par le fait de vrais enfants, avec de vrais visages, vivant de vraies expériences. Une question le fascinait : comment combiner la réalité visible dans l'image avec l'invisible contenu dans le roman, ce qui est dissimulé ou laissé à la libre imagination du lecteur ? En l'occurrence, comment montrer la violence et la barbarie enfouies dans chaque être humain, et leur propension à exploser quand l'éducation est incomplète ou défaillante ?

Il était persuadé qu'en portant le roman de Golding à l'écran, il trouverait la réponse ou, tout au moins, des éléments de réponse. L'efficacité de la démonstration dépassa un peu trop ses espérances. Classé X lors de sa sortie en 1963, le film ne pourra être vu par ses jeunes acteurs qu'à l'occasion d'une séance privée organisée par le réalisateur.

Le synopsis

Au-delà du résumé classique destiné à donner au lecteur l'envie de voir le film, il convient ici de fournir à l'enseignant les éléments qui lui permettront d'évaluer l'intérêt du film par rapport à son propre projet pédagogique. Ce texte court pourrait être complété par un extrait significatif à cet égard, ou si elle s'y prête, par la bande-annonce.

La genèse du film

L'histoire de l'idée du film, de sa conception jusqu'à sa naissance, fait partie des informations de deuxième niveau, celles qui passionneront les élèves que le film aura captivés. L'entretien de trente-deux minutes avec Peter Brook, contenu dans le bonus du DVD réalisé par Carlotta, est un véritable régal et un modèle du genre. Bien d'autres éléments peuvent néanmoins éclairer la fabrication du film : travail du scénariste (ou entre la question de l'adaptation, si elle se pose), des acteurs, des techniciens, entretiens et making of proposés par les distributeurs, ne sont pas toujours conçus, loin de là, dans un but pédagogique, et pourront donner lieu à des compléments sur le site internet.

Le découpage séquentiel

Il consiste à segmenter le film en une série de séquences, ou scènes, afin de permettre à l'enseignant de se repérer à l'aide d'un minutage précis. Venant en complément du chapitrage des DVD, qui répond à d'autres objectifs, il propose une segmentation spécifiquement cinématographique et dramaturgique, et permet à l'ensemble du dossier de renvoyer à des scènes particulières qu'il est ainsi aisé de resituer dans leur contexte. Ce découpage pourrait utilement être accompagné d'un renvoi aux quelques images du début de chacune des séquences.

La dramaturgie

Ici, le texte suit la narration proprement dite. C'est le déroulement des faits tel qu'il apparaît à l'écran, indépendamment de toute mise en scène. Pas question de cadrages, de mouvement des caméras, d'éclairage, de montage... L'analyse dramaturgique s'attache à démontrer la structure du récit, sa progression. De quels points de vue le récit est-il donné ? Qui raconte à chaque instant ? Comment la narration joue-t-elle avec le spectateur, son intelligence, sa sensibilité ? Montée de l'attente, suspense, climax, fausses pistes... Le film est abordé comme s'il s'agissait de la lecture d'un roman ou d'une pièce de théâtre. La charpente du récit pourrait utilement être mise en évidence par le renvoi à de courts extraits destinés à illustrer les temps forts, les étapes, les ruptures de ton.

La mise en scène

L'image animée s'impose manifestement pour démontrer le savoir-faire du cinéaste. Non plus ce qui est filmé, mais comment c'est filmé. Au premier niveau, les bases : la prise de vue, le cadre, le son, la musique, les voix, le montage, le rythme, c'est-à-dire les multiples éléments qui constituent le langage cinématographique. Au deuxième niveau, il s'agira de démontrer ce qui caractérise éventuellement le style propre au cinéaste.

L'analyse d'une séquence

C'est l'analyse d'une scène, examinée à la loupe, image par image, la démonstration du savoir faire du réalisateur, du photographe (cadre) et du monteur. Cet exercice particulièrement délicat doit éviter deux écueils : la subjectivité et la paraphrase. C'est dans l'analyse de séquence que la complémentarité didactique entre le texte, l'image fixe et l'image animée est la plus évidente. Il suffit, pour s'en rendre compte, de se rendre sur www.site-image.eu dans la rubrique film, de taper Sa majesté des mouches puis d'aller à " séquence/analyse ". Cette séquence se situe à l'instant charnière du film : Ralph, le chef démocratiquement élu, laisse son pouvoir lui échapper. Jack, le chef des chasseurs, se dresse et le domine. Ralph, qui reste assis, ne réagit pas. À cet instant précis, la prise du pouvoir est à la portée du dictateur en herbe qui s'en empare sans vergogne. Moralité : jeune ou vieille, la démocratie est fragile. Elle peut sombrer irréversiblement si elle n'est pas organisée et armée pour lutter efficacement contre ses ennemis.

Des analyses basées sur l'image en mouvement seront à l'avenir disponibles sur le site du Lux de Valence. Cette présence sur Internet permettra également d'aborder des éléments trop souvent négligés, tels que la bande-son, de plus en plus présente et travaillée dans le cinéma contemporain.

Les personnages

Il est d'usage, pour décrire chaque personnage, principal ou secondaire, d'en dresser un portrait à partir d'une analyse sociologique et psychologique, et de préciser le rôle de chacun par rapport aux autres. Dans certains films, les caractéristiques des personnages sont essentielles au déroulement de la narration et du film, chez Pialat, par exemple. Dans d'autres films, les personnages ne sont que la conséquence des évènements racontés. Le spectateur peut alors se projeter et s'identifier au héros quel qu'il soit. C'est le cas dans la plupart des films de Hitchcock. Une sélection de courts extraits permettrait d'illustrer concrètement comment l'art du réalisateur et le jeu de l'acteur se conjuguent pour brosser un caractère, d'entrée de jeu ou par petites touches, progressivement.

Les adolescents, public et sujets de films

Les adolescents ont-ils une perception de l'image cinématographique différente de celle des générations précédentes ? Il semble qu'ils pénètrent dans les images et s'introduisent ainsi dans l'imaginaire d'autres cultures, d'autres époques, avec un sens critique que les générations précédentes ne possédaient pas au même degré. Ils savent, pour l'avoir pratiqué concrètement, que les images peuvent être manipulées, falsifiées. Ils seront agacés par un film trop lent, habitués qu'ils sont à la rapidité des jeux vidéo. L'interactivité leur convient mieux que la passivité.

Une conception exigeante de l'oeuvre cinématographique

En cette année 2010, plus que jamais, les enfants et les adolescents doivent continuer à découvrir le cinéma. Plus qu'une simple promotion du cinéma, il s'agit d'un militantisme en faveur d'une conception exigeante de l'oeuvre cinématographique.

Il y a toujours urgence à montrer le cinéma, à le faire aimer et comprendre, en faisant découvrir la facture et le sens d'un plan, d'un cadre, d'un effet. Le montage, le jeu de l'acteur, la conduite du récit se prêtent à la sensibilisation d'un public spontanément motivé. La magie de l'image, la force d'évocation du hors-champ, le génie du réalisateur qui parvient à montrer l'invisible... Autant d'éléments qui méritent d'être mis en évidence de la meilleure façon possible : utiliser le texte pour faire parler l'image, renvoyer à l'image pour éclairer le texte.

(*) Auteur des dossiers pour les films : Sa Majesté des mouches ; Monty Python, Sacré Graal ! ; Bashu, le petit étranger ; Un jour sans fin. Coauteur avec Jacques Petat : Good By Lenin ! ; Promesses ; Au revoir les enfants.

(1) Le rapport Auclaire, intitulé " Par ailleurs le cinéma est un divertissement. Propositions pour le soutien à l'action culturelle dans le domaine du cinéma " (nov. 2008), est consultable sur le site de la Documentation française, bibliothèque des rapports publics, et sur celui du CNC (Centre national de la cinématographie : www.cnc.fr). Alain Auclaire, ancien président de la Femis, est membre du comité de la diffusion cinéma-tographique du territoire et de l'éducation à l'image au Centre national de la cinématographie.

(2) Dossier maître destiné aux enseignants et une fiche élève, actuellement recto verso cartonné format A4. Voir par exemple le dossier intégral du film Monthy Python, Sacré Graal !, téléchargeable au format pdf à partir d'une recherche avec les mots clés " collège au cinéma monty python sacré graal ". Voir également le site du CNC (www.cnc.fr).

Argos, n°46, page 100 (06/2010)
Argos - La place du cinéma dans l'éducation au regard