Dossier : Images en lecture

Album, mode d'emploi1

Catherine Dolignier, Prag lettres. IUFM de Créteil

Réflexion autour du rôle joué par l'album narratif à l'école.

Définissons tout d'abord le champ de cette réflexion. Le terme d'album désigne à la fois l'aspect matériel d'un ouvrage, un type d'écrit et un genre littéraire. Il sert de support à tous les genres, qu'ils soient littéraires ou non. Mais nous n'aborderons ici que les oeuvres de fiction narrative alliant texte et image, présentant pour leur première édition une couverture cartonnée rigide et dont l'histoire racontée se déploie traditionnellement de double page en double page. Il faut ajouter que la définition de l'album comprend son public : les enfants2, et c'est cette restriction que nous interrogerons, tant les frontières entre la littérature de jeunesse et la littérature s'amenuisent.

Partons d'une représentation commune que tendent à induire également les choix didactiques et les pratiques pédagogiques : le livre avec des images est destiné aux petits et le livre sans images aux grands. Lit-on seulement, adulte, des albums ? À la seule restriction de la bande dessinée qui a conquis le lectorat adulte, force est de constater que l'offre éditoriale fait défaut et qu'elle n'existe sans doute qu'à titre plus que confidentiel : si l'on tape sur un moteur de recherche la demande " album pour adulte ", le résultat portera soit sur des BD sans aucune distinction soit sur de " beaux livres " comportant photos, lithographies ou estampes hors du champ littéraire3. L'explication en est d'abord historique : les albums, avec les Albums du Père Castor à partir des années trente, sont créés pour les enfants. Tel est le contrat de lecture. Il ne faut donc pas s'étonner que ne soit pas répertorié ce type d'ouvrage pour adulte, mais c'est sans compter le pouvoir créatif des auteurs illustrateurs qui pourraient susciter de nouvelles habitudes de lecture chez les grands.

L'album, support d'une initiation à la compréhension littéraire : avec ou sans images

Destiné par son histoire et par les habitudes didactiques aux enfants, l'album est naturellement un support central à l'école maternelle et le portail d'accès à la littérature. Il est conçu comme le médium privilégié entre l'oral et l'écrit. Aussi, dans le champ de l'album narratif, l'image va-t-elle prendre pour l'enfant la place du texte. Ce déplacement se fait souvent au détriment du texte que l'élève ne peut lire de façon autonome, mais devant lequel, inversement, l'image s'effacera pour quitter l'univers de lecture littéraire de l'enfant, lorsqu'il saura le déchiffrer couramment, tant la place qui est assignée à l'image en sera modifiée, jusqu'à la relégation de l'album narratif, non seulement comme support - ce qui est compréhensible - mais aussi comme genre, ce qui est regrettable.

Couverture de l'ouvrage Albums, mode d'emploi, Dominique Alamichel, collection " Argos ", crdp de l'académie de Créteil, rééd. 2010. (c) CRDP

Puisque l'album est le support privilégié de l'initiation à la compréhension littéraire, les images jouent un rôle prépondérant souvent en lieu et place de l'écrit. La lecture à voix haute médiatisée par le maître donne moins à voir le texte que les illustrations. Les deux procédures les plus courantes (l'alternance de la lecture magistrale avec l'exhibition des images ou la lecture magistrale simultanée à l'exhibition des images) sont potentiellement inductrices de représentations faussées, notamment pour les élèves chez qui l'acculturation à l'écrit est la plus faible et la plus fragile, alors que l'appropriation des formes verbales a un enjeu supérieur à celui de la mise en images. Le plus généralement, le maître de maternelle lit à haute voix un album en alternant sa lecture médiatisée du texte avec celle des images qu'il montre aux enfants, alternance aléatoire par ailleurs. Difficile en effet, pour un enfant, de regarder ces images par le biais d'un balayage souvent illusoire procédant sur l'arc d'un demi-cercle que forme, le plus souvent, un grand groupe d'élèves installés dans le coin regroupement. Il existe bien des très grands formats, mais la rareté des titres se révèle vite dissuasive. Il est possible de recourir au rétroprojecteur, ou d'utiliser les ressources numériques du TNI. Il reste que leur généralisation - si ce n'est dans le cadre raisonné d'un enseignement explicite de la lecture de l'image et de ses interactions avec le texte - ne facilite pas la construction chez l'élève de représentations justes de ce qu'est la lecture. Comment fera-t-il quand il n'y aura plus d'images ? Si la réponse devait être : " lire tout seul ", quel rôle serait assigné aux images ?

Que devient la lecture lorsque l'image tend à disparaître ?

Que fait le maître quand il lit ? Quand l'élève entend la chaîne verbale, où son regard est-il porté et où voit-il celui du maître qui lit se porter ? Faudrait-il voir des images pour comprendre le texte ?4 L'album constituerait-il la première étape pour l'apprenti-lecteur, quand le texte nu serait l'apanage d'un lecteur devenu expert, affranchi de ses préliminaires iconiques qui outillent, voire béquillent, la compréhension, un médium attractif mais, in fine, puéril ? D'autant que le modèle de lecture autonome qui prévaut privilégie la forme longue : la longueur même du texte prouve le degré d'autonomie du lecteur. Aussi la primauté, si ce n'est l'hégémonie de l'album à l'école maternelle, rend-elle d'autant plus grande la déception, voire la frustration des élèves, quand l'album, si ce ne sont pas plus généralement les illustrations, se raréfie jusqu'à disparaître dans l'offre littéraire proposée aux élèves. Dans les pratiques didactiques, cette disparition s'amorce parfois dès le CP avec l'usage exclusif du manuel d'apprentissage à la lecture5. Signalons toutefois l'existence d'offres éditoriales qui articulent le manuel et les albums6. Quoiqu'il en soit, cette rupture est consommée majoritairement à l'entrée au collège. Dans l'opposition entre le texte narratif et l'image se joue en fait la disparition de l'illustration reléguée souvent aux premières et quatrièmes de couverture.

Une éducation à l'image sans albums

Les causes de cette disparition en élémentaire et dans le secondaire sont plurifactorielles. Le frein principal est sans doute dans les représentations générales et les habitudes personnelles du lectorat adulte, mais il faut considérer le rôle des programmes de l'Éducation nationale, dont le renouvellement s'est accéléré et dont le caractère allusif sur le chapitre de l'album est à souligner. Les inférences externes auxquelles elles contraignent les praticiens font obstacle à l'évolution des pratiques professionnelles insuffisamment soutenues par la formation continue. Une lecture comparative des derniers programmes à l'école primaire et dans le secondaire, parus dans la période 2006-2008 et de leurs précédents, six ans plus tôt, ainsi que des documents d'accompagnement pour l'école primaire, le collège et le lycée, est sur ce point éclairante. Les listes d'oeuvres de littérature pour la jeunesse, à caractère indicatif, nous montrent la disparition de l'entrée " albums " en troisième. Il ne restera plus que la bande dessinée, et l'éducation à l'image au lycée n'en fait aucune mention7. En fait, l'éducation à l'image est essentiellement, et explicitement à partir de la troisième, envisagée à travers l'art pictural et le cinéma.

L'album, une propédeutique à l'intericonicité

Enfin, dans la disparition de l'album, il faut considérer le facteur matériel. L'album reste coûteux, même si le format de poche se diffuse. De plus, l'appréciation de ce coût est alourdie par un ratio entre le texte et l'image inversement proportionnel aux orientations didactiques, professionnelles (la formation à la littérature jeunesse, comme l'atteste l'apparition d'une épreuve de littérature jeunesse au concours de recrutement du premier degré depuis 2006, est relativement récente), mais aussi personnelles, rappelons-le.

Il existe toutefois des auteurs chez qui le ratio s'équilibre, et dont le lectorat peut s'élargir aux élèves du secondaire et aux adultes. Citons les albums de l'auteur illustrateur François Place, comme Grand Ours8.

Couverture de l'album Grand Ours, François Place, Casterman, " Albums Duculot ", 2005. (c) Casterman, avec l'aimable autorisation de l'auteur et de l'éditeur

Il faut aussi souligner que ce ratio peut ne pas avoir lieu d'être considéré. Dans la production littéraire contemporaine, l'album narratif émerge puissamment jusqu'au genre littéraire. La création est au pouvoir et les auteurs illustrateurs ou collaborateurs invitent leurs lecteurs à des démarches interprétatives de haut niveau, en les engageant dans les jeux d'opposition entre le texte et l'image ; citons les albums représentatifs de Gilles Bachelet, Mon chat le plus bête du monde, et de Philippe Corentin, L'Afrique de Zigomar9.

Couverture de l'album Mon chat le plus bête du monde, Gilles Bachelet, Seuil jeunesse, 2004. DR.

Ils les incitent aussi à suivre les pistes de l'intericonicité (il faut lire Anthony Browne, Histoire à quatre voix10 ou l'album déjà cité de G. Bachelet, par exemple), quand il ne s'agit pas d'affronter les jeux vertigineux de la métafiction à travers les Loups d'Emily Gravett, Zzz... Zzz... du même P. Corentin ou l'énigmatique Les Mystères de Harris Burdick de Chris Van Allsburg11. Enfin, il faut constater l'avènement des graphistes12 qui entérinent l'autonomie du texte et rendent définitivement incontournable la lecture de l'image, tout en renouvelant les démarches interprétatives ; citons l'oeuvre d'Olivier Douzou (Luchien, Esquimau, Jojo la mache...), aux multiples pièges visuels13.

Couverture de l'album Luchien, Olivier Douzou, éditions du Rouergue, 2000. (c) Éditions du Rouergue

Couverture de l'album Esquimau, Olivier Douzou, éditions du Rouergue, 2005. (c) Éditions du Rouergue

Couverture de l'album Jojo la mache, Olivier Douzou, éditions du Rouergue,1993. (c) Éditions du Rouergue

Il existe aussi plusieurs collections d'albums sans texte chez Épigones, et la collection " La langue au chat ", inaugurée par Sara, avec À travers la ville en 1990, ou Autrement et sa collection " Histoires sans paroles ".

Extrait de À travers la ville, Sara, Épigones, " La langue au chat ",1990. DR.

Couverture de l'album Chagrin d'ours, Gaëtan Doremus, " Histoire sans paroles ", Autrement, 2010. (c) Autrement

On comprendra alors la nécessité d'une propédeutique pour affronter des images qui s'affranchissent de la simple redondance traditionnelle et de la complémentarité, d'autant plus obligatoire qu'elle a pu faire défaut, tant aux professeurs qu'aux lecteurs adultes.

Interroger l'éducation à l'image par les albums, de la maternelle à l'université

S'il faut insister par conséquent sur une éducation à l'image dans l'album narratif pour tous, il reste que, dans notre champ de la compréhension, une éducation à l'image doit être pensée avec soin afin de remédier à la déception de grandir, quand elle frustre des pouvoirs de l'image. Ces réflexions se veulent une promotion de l'album narratif de l'école maternelle à l'université et invite à rééquilibrer sa présence dans le cursus scolaire : du refus de son hégémonie en maternelle à sa permanence à l'école élémentaire jusqu'à son introduction dans le secondaire. Elles ne sauraient être une remise en question de l'approche de la lecture par l'image, et nous ne saurions adopter une position iconoclaste14, mais nous voudrions que soit interrogé l'usage systématisé, et parfois trop exclusif, qui en est fait en début de scolarité, tout particulièrement dans le cas de textes autonomes, ne nécessitant pas le recours aux images faute d'interactions programmées par l'auteur illustrateur, et ce au détriment du travail de construction de la représentation mentale à partir du texte et de la reformulation. Il faut minorer le recours aux images pour comprendre et redonner sa place au texte à l'école maternelle, pour que les enfants se construisent des représentations exactes, non seulement de la nature de l'écrit et du principe alphabétique15, mais aussi de l'album comme genre littéraire à part entière : l'album ne peut être réduit à n'être qu'un tremplin à l'accès à de " vrais textes " et il en est de même pour l'image, sous peine de nuire à la fois au texte et à l'image, a fortiori à leur dialogue.

Couverture de l'ouvrage Images dans les livres pour la jeunesse, lire et analyser, Sophie Van der Linden et al., éd. Thierry Magnier / CRDP de l'académie de Créteil, 2006. (c) Éditions Thierry Magnier /CRDP

Ce principe doit être compris, pour que l'enfant continue à lire des albums toute sa scolarité.

Puisqu'il faut conclure ces réflexions autour du rôle joué par la lecture de l'image dans la compréhension de la fiction narrative, essayons-nous à une formule de mode d'emploi de l'album dans le cursus scolaire, de la maternelle au supérieur, en passant par le secondaire : pas seulement, encore et toujours.

(1) Ce titre est repris de l'ouvrage de Dominique Alamichel paru au CRDP, Albums, mode d'emploi, " Argos ", (2000), 2010. On pourra aussi consulter celui de Sophie Van der Linden, Lire l'album, L'Atelier du poisson soluble, 2006.

(2) Principalli P., Boutevin C., Dictionnaire de la littérature jeunesse à l'usage des professeurs des écoles, Vuibert, 2008.

(3) Signalons toutefois les albums érotiques de Nicole Claveloux, Morceaux choisis de la Belle et la Bête, Eden, 2003, et Confessions d'un monte-en-l'air, éd. Folies d'encre, " Beaux Livres ", 2008.

(4) Sur la question des gestes et postures didactiques susceptibles de favoriser la clarté cognitive, voir Apprentissages progressifs de l'écrit à l'école maternelle, PROG INRP, coord. Brigaudiot M., Hachette éducation, 2000.

(5) Pour une alternative au manuel, voir La Leçon de lecture, AFL-INRP, 1999, et Première maîtrise de l'écrit, Brigaudiot M., Hachette éducation, 2004.

(6) Notamment À l'école des albums, sous la direction de Perrin A., Retz, 2007.

(7) Si ce n'est à compléter des points de suspension, par exemple après " bande dessinée, publicité " du document d'accompagnement (2001, prolongé en 2006, français, classes de seconde et de première, partie " les relations entre texte et image, mise en oeuvre ").

(8) Les albums Duculot, Casterman, 2005. On pourra aussi se reporter aux listes suscitées pour le collège.

(9) Parus respectivement au Seuil en 2004 et à L'École des loisirs en 1989.

(10) École des loisirs, 2000.

(11) Kaléidoscope, 2005, École des loisirs, 2007. id. 1982. Sur la question de la métafiction, on lira l'article de Catherine Tauveron, " Voyages transgressifs au-delà des frontières et autres métalepses dans la littérature de jeunesse ", in Repères, n° 33, 2006.

(12) S'en fait l'écho Images des livres pour la jeunesse, lire et analyser, éd. Thierry Magnier/SCÉRÉN-CRDP académie de Créteil, 2006.

(13) Notamment : Luchien, éd. du Rouergue, 1996 ; Jojo la mache, 1993 ; Esquimau, 2005.

(14) Sur la querelle des images à l'école maternelle, Terwagne S., Vanesse M., Le Récit à l'école maternelle, De Boeck, 2008.

(15) PROG références supra.

Argos, n°46, page 52 (06/2010)
Argos - Album, mode d'emploi