Dossier : Lecture et culture scientifique

Dessiner une chenille, lire une photo

Anne Henry, institutrice PS, MS, GS, CP, CE1

Représenter la réalité et interpréter une photo s'apprennent, dans la dépendance d'une manière de penser ou de voir liée à la discipline.

Observer et dessiner une chenille

Dans cette classe rurale de CP-CE, les élèves font des élevages de chenilles. Certaines, très grosses et peu mobiles, se prêtent à des observations.

Les élèves observent tous la même chenille et réalisent un premier dessin. Ils s'en servent pour donner au maître les indications qui lui permettront de réaliser le dessin au tableau. Des désaccords entre les élèves apparaissent rapidement. Une tête et un corps ? Des yeux ? Une bouche ? Des pattes ? Combien ? De quelle forme ? Des taches et des traits colorés ? À quels endroits exactement ? Le maître demande une nouvelle observation pour obtenir un accord dans la description. Il dirige cette observation qui, au bout du compte, devra correspondre à la segmentation du corps en tête-thorax-abdomen caractérisant les insectes, et être compatible avec ce qu'il sait de la chenille à travers les livres de Raymond Tavernier à l'usage des maîtres et l'Encyclopaedia Universalis.

Que voit-on ? Les élèves doivent utiliser de manière juste les mots qu'ils connaissent, et apprendre à en utiliser d'autres, nécessaires pour dire les choses. Ils sont invités à voir une structure, à organiser la description : découper en parties, et segmenter chaque partie ; décrire les différents éléments et leurs liens - positions relatives, tailles relatives, nombre... La tête est différenciée du corps - tête : arrondie, dans la direction de la marche, avec la bouche..., corps : long, muni de pattes... Pour compter les pattes, il faut les avoir différenciées des crampons, en s'attardant à décrire les formes différentes et les rôles différents des pattes et des crampons - les élèves voient que face au vide, la chenille peut se tenir sur le bord d'une feuille grâce à ses crampons, alors que l'avant de son corps se soulève et qu'elle cherche une issue dans différentes directions. Les élèves doivent constater que les pattes et les crampons sont disposés par paires. Chaque paire de pattes et de crampons est liée à une partie du corps, dont on voit les limites grâce à une sorte de pli creux de la peau. Le terme anneau peut faire naître des malentendus - cf. schéma : la ribambelle de ronds traduit que le corps est composé d'anneaux, mais aussi le fait qu'il n'y a pas l'idée de son unité interne.

Dessin de Louise, CP.
En voulant représenter les anneaux, Louise s'est-elle laissé emporter par l'image des anneaux utilisés en EP ? Je lui fais remarquer que l'on a l'impression que le corps de sa chenille est fait de petites parties accolées les unes aux autres. Or on sait (parce que des biologistes l'ont constaté) que l'intérieur du corps de la chenille est " continu, "en un morceau". L'aspect en anneaux est visible " en surface ", " un peu comme des plis que l'on peut faire sur la peau du bras "... Louise a corrigé son dessin, en ajoutant un trait qui contourne l'ensemble du corps.

Suivant les groupes d'élèves, les mots thorax et abdomen sont donnés - on appelle thorax l'ensemble des trois premiers anneaux qui portent les pattes. Enfin, les dessins colorés de la peau sont superficiels, alors que les orifices de respiration ne sont pas facilement repérables.

Dans cette observation dirigée, les mots nécessaires sont fournis une fois les éléments repérés, qu'il s'agisse d'un comportement de l'animal, d'un élément anatomique ou d'un caractère de cet élément.

Des photos agrandies de chenilles sont utilisées dans l'observation - par exemple, les photos de machaon du numéro Le papillon, René Bouclon, Hachette Écoles, 1989. Les photos aident à préciser ce dont on parle, ce qu'on veut montrer aux élèves ne bouge pas et est agrandi. En même temps, le travail de description de l'animal vivant permet la lecture de la photo ; on doit retrouver sur la photo les éléments repérés sur l'animal vivant. Les élèves sont, par exemple, alors capables d'interpréter certaines interruptions dans le dessin comme l'indication d'une pliure de la peau, c'est-à-dire de la séparation entre deux anneaux.

Hélène, CP, premier dessin.

Hélène, deuxième dessin après une observation dirigée.
La forme générale de la chenille est plus présente dans les premiers essais. Le deuxième essai rend compte de l'analyse qu'elle a faite. Elle compte les anneaux - il y a d'ailleurs une erreur -, elle distingue les pattes des " crampons ". Ces éléments pris en compte l'empêchent de se concentrer sur la forme générale de l'ensemble.

Après ce travail, les élèves réalisent un deuxième dessin d'observation. On peut penser que ce dessin, fait de nouveau à partir de l'animal, donne aussi des indications sur la manière dont les photos pourraient être lues.

Représenter la réalité et interpréter une photo

Ce sont deux activités qui s'apprennent, dans la dépendance d'une manière de penser ou de voir liée à la discipline.

La théorie de l'action du professeur développée par Gérard Sensevy (université de Bretagne-IUFM) apporte un cadre conceptuel pour les liens entre observation, réalité, théorie et représentation.

Observer, décrire, c'est analyser la réalité d'une certaine manière. Les schémas, les dessins d'observation sont " fidèles non pas à la nature mais à la théorie1". À titre d'exemple, Fleck commente des planches d'anatomie, en particulier une représentation de l'utérus, en 1624, par N. Fontanus, qui pensait qu'il existait une analogie entre les organes génitaux masculins et féminins, et qui a donc vu un conduit qui n'existe pas (planche 1 p. 67).

On pourrait penser que nous avons fait des progrès dans la connaissance du réel. Un caractère du style moderne de pensée est en effet une " révérence commune [...] envers l'idéal de vérité objective " (p. 247). Cela ne doit pas faire oublier que toute perception est forcément assujettie, " conforme à un sens ", à une manière de penser. Les anatomies modernes ne sont pas " objectives ", elles sont " assujetties à des motifs technico-mécaniques " (p. 246, planches p. 238, 240).

Pour Fleck, l'individu pense selon le style de pensée du groupe qui l'a éduqué. Le style est " une perception dirigée associée à l'assimilation intellectuelle et factuelle correspondante de ce qui a été ainsi perçu " (p.172). " Le style acquis au cours de l'éducation permet à l'individu de se poser un certain type de questions. " (p. 182)

Cela signifie que, pour les élèves, il n'y a pas de vérité objective immédiate. Les élèves doivent être exercés à rentrer dans une manière de voir la réalité. Ils doivent utiliser une manière de dire les choses qui va avec la manière de les voir, et utiliser les mots et expressions utilisés dans la discipline. On peut comprendre ainsi la demande du maître d'une description commune à tous les élèves. Ils doivent rentrer dans un système de représentation de la réalité qu'ils connaîtront de mieux en mieux au fur et à mesure de leur scolarité.

Peut-on faire cet apprentissage sur des images ou des photos ? Dans l'exemple des chenilles, les photos ont été une aide en permettant des arrêts sur images agrandies, mais la présence de la chenille a permis d'interpréter les photographies, de sélectionner les éléments significatifs dans les formes, les lignes et les couleurs.

(1) L. Fleck, Genèse et développement d'un fait scientifique, édition Les Belles Lettres, 2005, p. 66.

Argos, n°45, page 37 (05/2009)
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