Editorial

Editorial du numéro 45 ("Lecture et culture scientifique")

Claudine Larcher, professeur émérite à l'INRP (La main à la pâte ; UMR STEF ENS Cachan-INRP)

Sur le thème " Lecture et culture scientifique ", plusieurs points de vue implicites sont attendus a priori, conduisant à des problématiques différentes.

Si on regrette que les sciences soient absentes de la culture générale, on peut développer une réflexion sur l'intégration des sciences dans la culture générale. Mais on peut plutôt choisir d'intégrer une perspective culturelle dans l'enseignement des sciences. On peut aussi considérer des enjeux distincts entre apprentissage des sciences et culture générale, et souhaiter établir des liens ; ou encore, problématiser en termes d'articulations entre disciplines différentes - littéraires/scientifiques - et/ou s'intéresser à leur spécificité pour contribuer à la formation et à la culture générale. On peut par ailleurs penser que l'apprentissage des sciences peut bénéficier d'une ouverture sur leur contexte de production et leur évolution et en chercher les conditions.

En fonction du point de vue, qui définit un cadre pour la problématique, mais aussi du niveau scolaire considéré, des propositions et des interrogations sur les pratiques de lecture et sur la place de la lecture dans la démarche pédagogique peuvent être développées. La conception des tâches pour les élèves, prévoyant les articulations ou recouvrement entre différentes activités - lecture plaisir, lecture documentaire, lecture pour les apprentissages disciplinaires, lecture culturelle - s'inscrit dans des logiques différentes.

Indépendamment de ces points de vue sur les relations entre culture et sciences, les questions sur la maîtrise de la langue pour la lecture scientifique relèvent aussi de ce thème. Les questions peuvent porter sur les types d'écrits à lire, y compris des écrits non textuels, mais aussi sur les types d'écrits à produire... qui seront lus par d'autres ; les objectifs de maîtrise de la langue conduisent à des objectifs de communication.

Il en est de même des questions sur l'apprentissage de démarches de recherche bibliographique. Les critères de fiabilité des sources, surtout sur Internet, ou de pertinence des choix, peuvent venir au centre du questionnement.

Enfin, ces différents centres d'intérêt rencontrent les interrogations sur les compétences de médiation des différents intervenants, enseignants bibliothécaires ou documentalistes, et sur les conditions de leur partenariat.

C'est dans cet ensemble de questions imbriquées que se situent les différents articles proposés. C'est tout d'abord à une réflexion sur l'intégration d'une perspective culturelle dans l'enseignement des sciences au sein d'une collaboration interdisciplinaire, entre lettres et sciences ou sciences et documentation, que nous convie Alain Bernard ; il analyse les origines et les causes du hiatus entre la désirabilité et la faisabilité auquel on doit faire face. Il met en évidence les interactions entre travail culturel et travail disciplinaire, qui renvoient aux interactions entre compétences des enseignants et compétences des documentalistes. Il rappelle les évolutions historiques des enseignements, leur différenciation puis les incitations à la convergence.

Dans un second article, il centre son intérêt sur l'introduction de l'histoire des sciences dans l'enseignement secondaire. Identifiant les problèmes qui sont parfois obérés par un point de vue apologique, il les recadre dans l'évolution des approches pédagogiques et des disciplines. Son analyse le conduit à expliciter des arguments d'ordre épistémologique pour développer un enseignement de sciences formateur, et à énoncer des propositions en regard des différents écueils identifiés.

Ces deux articles de fond assurent des références historiques pour les relations entre culture scientifique et culture littéraire.

Ont ensuite été regroupés les articles qui se situent dans le cadre de l'enseignement primaire, où les enfants découvrent le monde qui les entoure sans que les disciplines y soient différenciées, et où les enjeux de maîtrise de la langue ont un poids important.

Puis viennent les articles où le rôle des documents et les tâches de lecture sont plus diversifiées, où le sens critique prend une place importante.

Le projet " L'Europe des découvertes " de La main à la pâte que présente David Jasmin est un projet culturel pluridisciplinaire, tissant des liens entre sciences, histoire et géographie. C'est aussi un projet collaboratif, visant la communication, via Internet, entre des classes de différents pays. Les échanges socioculturels sont source de motivation pour les apprentissages de la lecture et de l'écriture, qui jouent tour à tour leur rôle dans la construction de connaissances.

Les albums pour la jeunesse, disponibles dans les bibliothèques ou CDI, s'ils sont destinés à la lecture plaisir, peuvent aussi être utilisés comme point de départ pour une initiation aux sciences. Il y a alors changement de type d'activité.

Françoise Drouard explicite la place possible de ces albums, dans l'une ou l'autre des étapes d'une démarche d'investigation. Elle distingue les types d'albums et leurs fonctions possibles, les questionnements qu'ils permettent d'initier.

Christiane Laborde évoque elle aussi les liens possibles entre l'album et le travail d'investigation scientifique : déclencheur d'un questionnement, ou bien ressource pour y répondre, ou encore objet même d'un questionnement qui porte sur la part de réel et la part d'imaginaire.

Élisabeth Plé rend compte du travail documentaire de jeunes élèves qui ne sont pas encore " lecteurs " mais qui savent cependant déjà prendre des repères pour explorer un écrit en référence à une question qu'ils se posent sur le monde qui les entoure, orientant ainsi leur écoute de la " lecture " qui leur est faite ultérieurement.

Ce sont les " carnets de voyage " qui passionnent Pascale Argod. Elle analyse ce type de publication à l'articulation des arts et des sciences ; les thèmes qu'ils traitent permettent des exploitations avec des élèves, en particulier dans le cadre de l'EEDD. Elle fournit un ensemble de références considérable et relate quelques exemples d'actions éducatives mettant en jeu des carnets de voyage.

Myriam Bouridah témoigne, quant à elle, de l'intérêt qu'elle a trouvé à l'utilisation des écrits lors de démarches d'investigation en sciences ; elle dresse un panorama de ses repères en relation aux différentes fonctions que peuvent jouer des écrits, dans les étapes d'une démarche visant des apprentissages scientifiques.

Le développement de compétences de lecture scientifique chez les élèves est au coeur des préoccupations de Patrick Avel. Il donne des repères pour assurer la cohérence entre le statut du document et le rôle qu'envisage de lui accorder l'enseignant dans les tâches qu'il propose aux élèves.

Brigitte Peterfalvi, dans le cadre d'activités se déroulant au collège ou au lycée, s'intéresse aux tâches de lecture qui visent le développement d'une pensée critique. La lecture, ici, n'a pas comme finalité de s'approprier un contenu mais au contraire de travailler à une mise à distance critique ou à une lecture outillée. Des outils d'analyse peuvent être proposés aux élèves pour guider un prélèvement d'informations ou un repérage de structure du texte. Elle présente des activités qui ont permis ce type de travail.

L'aspect non textuel des documents fait l'objet de la contribution de Philippe Guillon. Il s'intéresse à l'iconographie très riche présente dans les manuels de SVT, en prenant comme exemple les représentations des anticorps. Ces images servent-elles les apprentissages visés par les programmes ou bien constituent-elles une initiation plus floue à des éléments caractéristiques de la biologie moderne à laquelle se confronte le lecteur occasionnel, pour la culture ?

Dans l'enseignement secondaire, ce sont les TPE (Travaux personnels encadrés) principalement qui ont permis de développer avec les élèves des travaux de recherche documentaire.Le document n'est plus un déclencheur, comme ce peut être le cas avec les albums au primaire ; il s'agit, cette fois, de documents dont l'analyse doit contribuer à un projet de construction de connaissances, qu'elles soient " au programme " comme c'est le cas dans un manuel scolaire, ou sur un thème choisi mais pas forcément encore problématisé comme c'est le cas pour les TPE. Si le manuel est porteur d'une information le plus souvent valide, il n'en est pas de même des documents sélectionnés lors d'une recherche sur Internet.

Guy Rumelhard analyse les difficultés, voire les pièges, auxquels sont confrontés les élèves dans un parcours de recherche documentaire sur Internet pour lequel ils ne sont pas outillés. La recherche documentaire serait-elle hors champ des possibles en tant qu'activité de classe ?

Monique et Serge Goffard présentent leurs constats d'échec mais aussi de réussite d'élèves dans leur projet de recherche documentaire. Les observations qu'ils ont pu faire mettent en évidence des conditions pour que ce parcours des élèves soit éducatif et productif.

C'est justement du rôle des enseignants et documentalistes qui encadrent ces travaux documentaires des élèves qu'Isabelle Bourgeois nous entretient ; certains sont engagés dans une recherche associative (INRP) depuis l'introduction des TPE et ont construit leur pratique en l'analysant. Ils ont distingué le rôle de tuteur du TPE du rôle d'expert - qu'ils sont parfois amenés à emprunter en parallèle auprès des élèves - et mettent en évidence l'utilité d'une coordination, rôle important d'un point de vue organisationnel et communicationnel.

Argos, n°45, page 1 (05/2009)
Argos - Editorial du numéro 45 ("Lecture et culture scientifique")