Dossier : Lire avec les nouvelles technologies / 3. Vers de nouveaux usages

Quelles compétences de lecture pour réussir à l'université ?

Geneviève Bordet, professeure certifiée, université Paris-Diderot-Paris 7

Les échecs massifs lors de l'entrée à l'université ne manquent pas de faire les gros titres de la presse. Les raisons en sont multiples.

De l'ordre de 40 % en moyenne, ce taux d'échec a de quoi alarmer, bien sûr, parents et enseignants, sans parler des étudiants. On a su identifier assez nettement les raisons sans pour autant être capable de trouver des solutions efficaces ! Mauvaise information, suivi d'orientation insuffisant mais aussi manque d'autonomie, d'habitudes de travail personnel et, très souvent, maîtrise des langues insuffisante, pour les scientifiques mais aussi pour les littéraires.

Face à ce constat, il est bien évident que les enseignants, et parmi eux les documentalistes, se sentent interpellés par ces défaillances. Ayant travaillé pendant environ quinze ans dans un lycée professionnel et technologique de Seine-Saint-Denis, tout en étant chargée d'un cours de recherche documentaire à l'université pour de futurs traducteurs, j'ai eu longuement l'occasion de réfléchir à cette question, notamment dans le domaine de la lecture et de la recherche d'informations.

Ce d'autant plus que mon affectation à plein temps depuis trois ans à l'université Paris Diderot-Paris 7 m'a permis, en élargissant mon enseignement de la première année (L1 de LEA) à la cinquième (masters professionnels de traduction spécialisée), d'élaborer un cursus complet et, je l'espère, cohérent, de recherche documentaire sur trois ans (L1, L3, master 2de année)1.

Les besoins de formation des futurs étudiants

Sollicitée récemment pour réfléchir, avec des collègues documentalistes de la FADBEN de l'académie de Créteil, sur les besoins de formation à la recherche documentaire des futurs étudiants, j'ai proposé deux grandes pistes de réflexion, très différentes mais en fait liées :

==> la question, actuellement obsédante, dans les médias comme dans l'enseignement, du plagiat ;

==> la nécessité de faire comprendre très vite et très concrètement aux jeunes qu'ils évoluent à l'intérieur d'un vaste réseau documentaire, à la fois virtuel et physique, qu'il ne tient qu'à eux de maîtriser.

Du plagiat à la citation

Première question : le plagiat. La question n'est pas nouvelle mais elle a pris une acuité exceptionnelle avec l'usage massif d'Internet et la multiplication de sites offrant analyses et commentaires dans tous les domaines, notamment de sciences humaines.

Dès le lycée, le problème est bien connu des professeurs de français et d'histoire-géographie, notamment. Mais l'encadrement plus proche des élèves et des tâches qui leur sont demandées limite les dégâts. À l'université, avec la pratique des mémoires individuels et collectifs, le problème prend de l'ampleur.

Première réaction : la répression. L'étudiant pris en flagrant délit d'" emprunt " illicite se voit parfois menacé de conseil de discipline universitaire, mesure rarissime. Par ailleurs, le marché des logiciels de détection automatique de plagiat explose. Pour pouvoir placer clairement les limites de l'" emprunt " intellectuel, encore faudrait-il d'abord réfléchir à ce qui se passe.

Je prendrai un exemple précis : trois étudiantes remettent un mémoire de master de civilisation où plusieurs pages sont en fait une citation, sans guillemets, mais l'oeuvre " empruntée " est citée en source. Le plagiat identifié, les trois étudiantes sont très étonnées de se voir mettre en accusation et arguent du fait que l'ouvrage était mentionné dans leur bibliographie.

Bonne ou mauvaise foi ? Difficile à dire, mais c'est loin d'être un cas isolé. De plus en plus, lycéens et étudiants insèrent plus ou moins adroitement des passages plus ou moins longs d'oeuvres d'auteurs - dans le meilleur des cas - mais le plus souvent, de sites offrant résumés, analyses et commentaires tout prêts à leurs lecteurs.

Or, il y a un paradoxe à accuser de malhonnêteté des jeunes gens, à qui l'on reproche par ailleurs sans cesse de ne pas savoir lire, d'avoir tellement bien lu qu'ils ont été capables d'insérer du texte dans leur propre texte, ce qui est loin d'être un savoir-faire anodin ! Bien sûr, ce n'est pas la pratique de la citation qui est condamnée mais le fait de ne pas citer ses sources. Alors, comment apprend-on à des lycéens, voire à des collégiens, à utiliser intelligemment leurs lectures, fût-ce sur des sites de " prepabac " ?

Tout d'abord, en mettant en avant ses propres sources chaque fois que l'on fait un cours ou que l'on propose une analyse. Non, le professeur de français ne réinvente pas l'analyse littéraire de Balzac même s'il peut avoir ses idées personnelles et, pourquoi pas, originales. Il s'appuie, et c'est ce qu'on attend de lui, sur ce qu'il a lu, appris dans les livres et à l'université. Transmettre, c'est citer ses sources, c'est se situer dans une longue histoire de transmission du savoir. Concept valable aussi bien pour les sciences dures que pour les sciences humaines. Certes, l'usage du manuel scolaire, indispensable, peut donner l'illusion de connaissances immanentes, acquises de toute éternité. Mais le manuel scolaire lui-même fait usage de sources qu'il cite le plus souvent et il importe de le mettre en évidence.

Les documentalistes savent bien que toute dissertation demandée provoque immédiatement une ruée vers les sources les plus improbables. J'ai même le souvenir d'une soudaine demande massive du roman de Milan Kundera intitulé La lenteur. Renseignement pris, une collègue professeure de français avait donné le sujet suivant : " À notre siècle de vitesse, il faut savoir prendre son temps " ! Inutile de dire que l'heureux emprunteur du seul exemplaire disponible est vite revenu amèrement déçu et renforcé dans sa conviction que les romans ne servent à rien...

Beaucoup plus compliqué, le cas de l'emprunt, sur les sites de préparation au bac, d'analyses correspondant parfaitement au sujet de dissertation ou de commentaire. Pourquoi refuser des informations tout à fait valables et adaptées à la demande du professeur ?

L'analyse littéraire repose sur des siècles accumulés de commentaires fondés sur des savoirs et des grilles d'analyse qui ont évolué au cours du temps. Et un cours de littérature (ou d'histoire ou de sciences) n'est que le résultat lentement élaboré d'une chaîne de transmission. Loin d'avoir honte de cela, il faut au contraire le mettre en avant. Il n'y a pas de savoir immanent mais un savoir toujours en train de se construire. C'est pourquoi chaque élève a son rôle dans cette chaîne. Loin d'être un simple réceptacle, il doit assimiler l'information, la relier à d'autres, la comparer, la critiquer. Et l'on sait bien que c'est la clé de la réussite scolaire dans le système occidental. Parce que nos sociétés complexes, aux technologies tellement évoluées qu'elles échappent à la plupart d'entre nous, ont besoin de travailleurs flexibles, adaptables, pour le meilleur ou pour le pire, et qui pourront toute leur vie s'adapter à de nouveaux systèmes.

Face à ces exigences, il faut donc valoriser l'emprunt comme résultat d'une véritable lecture critique. Première condition, identifier ses sources, sur Internet comme dans les documents papier : qui dit cela, où, quand, pourquoi, comment ? S'agit-il d'un auteur reconnu dont la citation va donner de la valeur à ma réflexion ? S'agit-il d'un site de vulgarisation de bonne qualité dont les analyses vont me permettre de mieux comprendre le cours du professeur ou de l'approfondir ? Ou bien s'agit-il d'un site personnel, souvent bourré d'erreurs d'orthographe avec des résumés approximatifs qu'on échange entre copains ?

Comment remonte-t-on à la racine du site pour en connaître l'origine ? Quels critères utiliser pour savoir si le site est crédible ou non ? Comment lire l'adresse d'un site pour déterminer son origine ? Voilà des savoir-faire indispensables pour le futur étudiant dont on attendra qu'il ne se contente pas du cours.

Car toute la question, et surtout la clé, de l'autonomie est là : comprendre ce que sont les attentes des enseignants (voir Charlot, Bautier, Rocheix2) et au-delà, de l'école et de l'université : à quel moment dois-je simplement mémoriser et restituer, à quel autre comprendre, analyser, critiquer ? Ou bien assimiler les connaissances, les faire miennes suffisamment pour qu'elles nourrissent et étayent mes propres convictions ? Ce qui a fait la réussite de l'élève à l'école, à savoir sa capacité à anticiper sur la demande scolaire, devient une condition de survie à l'université, non seulement dans l'assimilation des contenus mais aussi dans l'organisation du cursus de chacun, maîtrise des emplois du temps compris (malheureusement). C'est parce que je comprends le degré de connaissances que l'on attend de moi que je sais si je dois citer ou, au contraire m'inspirer de mes lectures pour nourrir ma propre réflexion.

Mais qu'on arrête de faire croire aux élèves qu'ils doivent inventer leur savoir uniquement à partir du cours. C'est leur barrer la voie de l'autonomie et les tromper, et ils ne tardent pas à s'en rendre compte lorsqu'un copain qui a bien assimilé des critiques de livres s'en sort mieux que celui qui a consciencieusement lu le livre en faisant des fiches. C'est surtout les empêcher de trouver leur place dans une chaîne de transmission du savoir dont nous sommes les rouages comme eux, avec toute la créativité, l'intelligence et l'originalité dont chacun peut faire preuve. L'école, comme l'université, est l'héritière d'un patrimoine intellectuel, contestable et contesté, mais c'est son honneur de le transmettre.

N'oublions pas, au passage, l'art d'établir une bibliographie, pour les TPE par exemple : loin d'être une technique désuète et normative, la référence bibliographique permet de valider ses affirmations en les étayant et facilite les recherches ultérieures de ceux qui prendront connaissance de ce que j'ai écrit. C'est un art difficile, surtout à l'ère d'Internet et de la dématérialisation des documents, mais il est essentiel pour la transmission.

Circuler dans un réseau

Ce qui nous amène à un deuxième facteur de réussite dans l'enseignement supérieur : le fait de savoir que non seulement on fait partie d'une chaîne de savoir, mais aussi que l'on peut s'appuyer sur un réseau de ressources qui, dans les pays développés, est incroyablement diversifié et complet.

Combien d'étudiants en région parisienne ont conscience que les grandes bibliothèques publiques (la BPI, la médiathèque de la Cité des sciences, le rez-de-jardin de la Bibliothèque nationale de France) sont accessibles à tous, y compris les week-ends et, surtout, qu'on peut interroger leurs catalogues en ligne avant de se déplacer ? Beaucoup moins qu'on ne le croit, et je le vérifie chaque année.

Combien d'étudiants savent que le catalogue du système universitaire de documentation, Sudoc-Abes3, permet d'interroger simultanément tous les catalogues de toutes les bibliothèques universitaires de France ainsi que des grandes institutions de recherche et la BNF ? Que toutes ces bibliothèques ont un langage documentaire commun (Rameau)4 dont la connaissance facilite une recherche efficace ?

Combien savent qu'il existe des moteurs de recherche spécialisés dans différents domaines et que Scholar Google5 sélectionne des documents à caractère universitaire et scientifique, proposant même un lien direct sur ces mêmes ouvrages en bibliothèque grâce à Sudoc Abes ? Certes, ces savoirs peuvent paraître lointains au lycée mais ils ne le seront plus dès l'entrée dans l'enseignement supérieur.

Une initiation au lycée permettrait de ne pas entendre, comme je viens de le faire, une étudiante de première année dire : " Mais pourquoi on ne nous l'a pas dit plus tôt ? " Excellente question ! Certes, les bibliothèques universitaires tentent de mettre en place un accueil systématique mais elles en ont rarement les moyens, vu les effectifs en première année.

Ouvrir les horizons avant la sortie du lycée, passer du catalogue du CDI à celui de la bibliothèque municipale, montrer que beaucoup de bibliothèques ont maintenant un catalogue en ligne, qu'il existe aussi un catalogue collectif des BM6, c'est offrir des repères pour cette sortie dans le grand monde qui fait si peur.

Utiliser un site comme celui de l'INSA de Lyon (Sapristi 7)pour montrer l'extrême diversité des documents disponibles dans un domaine : thèses, brevets, normes, rapports, mémoires, etc., c'est aider à comprendre que tout est source de connaissances.

Le monde est complexe et incroyablement riche, c'est pourquoi il faut avoir des repères, pouvoir faire les liens pour découvrir, comme vient aussi de me le dire un étudiant : " Mais c'est tout un réseau ! " Certes, pour une fois, pas un réseau qui vous emprisonne mais un réseau à votre service, à condition que vous en cerniez peu à peu les " noeuds " de communication.

Savoir parler des livres qu'on n'a pas lus !

Rien de mieux, pour illustrer cette notion de réseau, que la lecture d'un livre au titre provocateur : " Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? 8 ", où l'auteur montre que, loin de constituer une imposture, la citation d'un livre, dont on n'a connaissance que par ouï-dire, signifie qu'on sait se situer dans un univers largement basé sur des représentations des connaissances.

Le lecteur autonome est celui qui n'a pas nécessairement lu le livre mais est capable de le situer par rapport à d'autres univers littéraires. À un tout petit niveau, ce sont les réseaux de lecture avec des petits : tous les livres de Marie-Aude Murail, tous ceux qui sont illustrés par Leo Lionni ou qui parlent de sorcières, mais aussi tous ceux qui font partie du même genre littéraire ou du même type d'information.

C'est devenu une banalité absolue de dire que le documentaliste se doit d'être un passeur. Pourtant, cela reste vrai, non seulement dans l'école mais aussi pour apprendre à apprivoiser le vide apparemment sidéral de la grande sortie dans l'espace post-lycée !

(1) http://www.eila.univ-paris-diderot.fr/users/gbordet/misc/Cursus-rechdoc.pdf

(2) Charlot B., Bautier É. & Rocheix J.-Y., École et savoir dans les banlieues et ailleurs, Paris, A. Colin, 1992.

(3) http://www.sudoc.abes.fr/

(4) http://rameau.bnf.fr/

(5) http://scholar.google.com/

(6) http://ccfr.bnf.fr

(7) http://csidoc.insa-lyon.fr/sapristi/index.php?rub=03

(8) Bayard, P., Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ?, Éd. de Minuit, " Paradoxe ", Paris, 2007.

Argos, n°44, page 62 (12/2008)
Argos - Quelles compétences de lecture pour réussir à l'université ?