Dossier : Lire avec les nouvelles technologies / 3. Vers de nouveaux usages

Blogs littéraires au lycée : partager autrement ses lectures

Françoise Cahen, professeure de lettres, lycée Maximilien Perret, Alfortville (94)

Les possibilités offertes par Internet permettent aussi bien d'accompagner des lectures strictement scolaires que des parcours littéraires plus inattendus.

Comment nos élèves peuvent-ils partager leurs lectures sur un blog au lycée ? Plusieurs expériences ont été tentées sur une année dans un lycée d'Alfortville.

Débats sur les oeuvres au programme

En classe de première, nous avons utilisé un blog de classe, grâce à l'interface très pratique proposée par le site associatif " Weblettres ", pour organiser des débats sur les oeuvres complètes étudiées en cours, en vue de la préparation du bac français (http://www.weblettres.net/blogs/index.php?w=Tracesdecours).

Organisés sous une forme ludique, ces échanges ont donné lieu à des argumentations interactives animées et intéressantes. Ces questions sont posées aux élèves en dehors du cours, et seuls les volontaires répondent, de chez eux. La participation n'est " rétribuée " en aucune sorte : pas de note, pas de bonus dans la moyenne. C'est la " gratuité " de la participation des élèves qui en fait d'ailleurs tout le sel : on découvre des jeunes capables de s'investir en profondeur sur un sujet très littéraire, parce qu'il emprunte un moyen de communication qui les touche de plus près, qui leur est familier. On a le sentiment que par le blog, la littérature classique a subi une cure de rajeunissement, elle s'est rapprochée d'eux...

Les débats sont donc menés en parallèle de la classe, ils s'ajoutent au cours mais ne s'y substituent pas. Celui-ci est d'ailleurs souvent trop bref pour permettre de donner à chacun la parole de façon satisfaisante, surtout quand les élèves sont trente six par classe, et qu'ils ont de fortes personnalités. Le blog est l'occasion pour eux de déverser un trop-plein de communication inassouvie, de dépasser la frustration d'heures subies malgré eux. Ce qui appartient au domaine strictement scolaire, l'étude d'une oeuvre complète en vue du bac français, quitte alors les limites de la classe, et les élèves de première S, qui ont pourtant souvent une logique de " consommateurs " en vue de la réussite à l'examen, deviennent vraiment actifs. Des collègues d'autres matières sont alors surpris de les entendre à l'interclasse débattre entre eux de tel ou tel héros de roman, d'une façon très naturelle. Ainsi, un sondage organisé autour de la personnalité de Julien Sorel a donné lieu à des échanges très vifs : le camp des partisans du héros stendhalien affrontant ses ennemis farouches. Nous avions proposé la question sur le blog de façon plaisante, sans nous douter finalement de la grande qualité de l'argumentation qui allait suivre. En cours, nous pouvons ensuite reprendre les idées développées par les élèves, pour en faire une sorte de synthèse. Et au moment des révisions pour l'oral du bac, les élèves retrouvent sans peine les réflexions qu'ils ont pu avoir à l'époque, puisque chaque débat est classé par rubrique, selon son objet d'étude. C'est très pratique : on retrouve l'interactivité et la fraîcheur d'un débat oral, mais on en conserve la trace intégrale.

À un autre moment, c'est la question : " Préférez-vous Chimène ou Rodrigue ? " qui a alimenté la polémique dans la classe. Il est en effet intéressant de prévoir un sujet pour lequel on peut pressentir des désaccords entre les élèves. Ils seront tentés de répondre pour manifester leur point de vue, alors qu'un sujet consensuel motive moins les réactions spontanées des élèves. L'argumentation qui s'exprime dans leurs commentaires nous est apparue particulièrement passionnante, parce qu'elle est plus naturelle : les justifications perdent leur aspect emprunté, purement scolaire. Si le langage employé est évidemment plus familier, car les élèvent parlent entre eux, ils sont conscients du fait que le blog reste dans un contexte scolaire, et ils observent dans l'ensemble les règles élémentaires de la syntaxe. On va trouver par exemple : " Chimène fait trop de blabla " - par opposition à Rodrigue qui agit. Il est vrai que ce n'est pas une phrase qu'on aimerait trouver telle quelle dans une dissertation : mais l'argument est pertinent, et l'on peut penser que c'est précisément la liberté de ton donnée par le blog qui a permis à l'élève de trouver l'idée, dans le fond, très fine. À nous ensuite de la réinvestir en cours, en la reformulant.

Il y a un véritable dialogue qui s'établit entre les élèves, ils s'apostrophent, se défient. Certains n'hésitent pas à critiquer les arguments des autres. " Personnellement, je trouve que vos justifications se ressemblent un peu toutes ", affirme une élève. On perçoit un investissement affectif évident dans leurs propos, qu'on ne trouverait pas dans des réponses à de traditionnelles questions de lecture sur feuille : " Je suis de tout coeur avec Chimène ", " Elle m'a complètement captivée. Je vote Chimène ! (en plus une femme qui hésite entre l'homme qu'elle aime et son père c'est very romantique) " . Les relations avec les auteurs sont dépoussiérées ; une élève écrit par exemple, sous forme de plaisanterie : " Je ne veux pas heurter Corneille et vais dire que j'ai quand même apprécié cette pièce ". Et ce jeu avec les auteurs est entretenu tout au long du blog par des images humoristiques que nous avons glissées de temps en temps pour entretenir l'illusion d'un dialogue direct entre les auteurs classiques et les élèves.

Ce sont de petits montages modestes, faits à partir des portraits des écrivains, qui sont également en rupture avec la tonalité strictement scolaire que peut avoir la préparation du bac français. La connivence que l'on cherche à établir par ce moyen est certes superficielle, mais parfois, les jeunes sont assez sensibles aux petits efforts de séduction par l'humour, dont l'utilité directe n'est pas toujours perceptible, qu'on peut faire à leur égard. Certains collègues parleront de temps perdu, mais pour l'instant, il s'agit pour nous d'un plaisir créatif, pour lequel nous avons la sensation d'obtenir des retours assez directs. En effet, si les élèves expriment généralement peu leur reconnaissance directement en cours, ils le font beaucoup plus facilement sur le blog, ce qui fait aussi chaud au coeur.

Le blog pédagogique est véritablement vivant : l'enseignant y a un rôle d'initiateur, d'animateur discret, mais les élèves sont ceux qui font vivre cet outil et l'alimentent véritablement. Sur ce type de support, il n'y a pas uniquement une relation horizontale entre adolescents, comme sur leurs blogs personnels, ou leurs messageries instantanées, qui se passent complètement des adultes. Mais ce n'est pas non plus une relation complètement verticale par rapport à un enseignant qui apporterait son savoir ou ses conseils. Nous construisons ensemble la vie de la classe, avec des rôles complémentaires. L'enseignant guide, oriente les débats, il propose des pistes, corrige, conseille, mais les élèves nourrissent vraiment le blog de leurs réflexions.

Personnellement, j'ai fait le choix de ne pas corriger systématiquement les erreurs d'orthographe des élèves, bien que la possibilité de modifier les commentaires soit laissée sur " Weblettres ". Je ne le fais que pour les messages vraiment catastrophiques, et dans ce cas, j'écris les corrections en caractères majuscules pour les mettre en évidence. Mais trop de corrections aseptiseraient le blog, ce que je ne souhaite pas (ce ne sont pas des copies notées) et les élèves sentent très vite les modifications faites aux messages comme une forme de censure, ce qui a tendance ensuite à limiter leur participation. On peut toutefois intervenir régulièrement pour écrire des rappels à l'ordre sur la syntaxe, ou sur l'exigence de correction orthographique, quand on sent chez les élèves une tendance au relâchement...

Les élèves, critiques littéraires sur Internet

Par ailleurs, nous organisons dans notre lycée un prix littéraire, qui existe depuis huit ans : le prix Alfort. La documentaliste et les professeurs de lettres sélectionnent cinq livres de poche parus dans l'année, et nous les donnons à lire aux élèves de toutes les classes de seconde dont les professeurs sont volontaires pour participer au projet, entre les vacances de février et les vacances de Pâques. Nous intégrons ce prix littéraire à l'objet d'étude " lire, écrire, publier aujourd'hui ". Chaque élève achète un seul des livres sélectionnés, et il l'échange ensuite avec ses camarades, pour lire les quatre autres titres. En outre, un stock de ces livres existe aussi au CDI, et est offert au prêt.

Les élèves rédigent alors des critiques littéraires pendant plusieurs semaines, au fil de leurs lectures. Ils invitent aussi les écrivains à venir les rencontrer au lycée, en leur écrivant des lettres. Nous avons eu ainsi l'honneur de recevoir, au fil des ans, Annie Saumont, Serge Joncour, Jean-Bernard Pouy, Leïla Sebbar et bien d'autres encore. Ensuite, des délibérations ont lieu au sein de chaque classe, avant la constitution d'un jury interclasses, comprenant deux délégués par classe de seconde participante. Les débats sont houleux, passionnés, c'est admirable chaque année de voir combien les élèves s'investissent dans le projet. La lecture imposée perd son caractère scolaire : l'argumentation sur les livres devient naturelle. Chaque année, des élèves pourtant peu enclins à la lecture se prennent au jeu et nous étonnent par leur investissement personnel. Ainsi, lors d'un débat en classe, un des élèves qui disait détester lire d'habitude s'est mis à défendre passionnément La petite fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel, en s'écriant : " Mais nous sommes tous des monsieur Linh ! " Entendre une telle exclamation dans une classe, c'est pour le professeur la justification de tout son projet...

Nous avons pris l'initiative, cette année, d'innover en donnant la possibilité aux élèves d'échanger leurs critiques sur des blogs. Le site du prix a été entièrement conçu par Michèle Cartelot, documentaliste au lycée et coordonnatrice efficace des Alfort d'Or depuis leur conception, aidée de Michel Vassal (http://web.mac.com/lazulilazuli). Ce site est très joliment conçu : la présentation est originale et attractive, on y trouve de nombreuses photos du lycée. Le projet lui-même et l'histoire du prix sont présentés globalement. Mais on peut écouter aussi sur le site des podcasts originaux : des élèves lisent des extraits des oeuvres sélectionnées les années précédentes - mais uniquement celles pour lesquelles les éditeurs ont donné officiellement l'autorisation de le faire. C'est d'ailleurs un très bon exercice pour les élèves volontaires qui se sont prêtés au jeu avec bonne humeur. Le professeur d'arts plastiques fait réaliser chaque année des couvertures imaginaires des ouvrages sélectionnés. On les retrouve aussi en photo sur le site.

Les blogs sont organisés autour de chacun des titres en lice. Les élèves formulent des critiques très naturelles, fort bien argumentées et souvent émouvantes. Ainsi, on y trouve des confessions parfois étonnantes : " Tout d'abord, je voudrais vous dire que la lecture n'est pas ma première passion, mais en ayant lu ce livre, j'y ai pris goût ", affirme un élève. " Je lis juste quand il le faut, c'est-à-dire les livres donnés à l'école, mais celui-ci m'a vraiment passionné ! " avoue un autre. Ces paroles témoignent d'une petite révolution intérieure. Les élèves semblent surpris eux-mêmes d'avoir aimé un livre : " Après avoir lu L'enfant de Noé, qui a été pour moi un très bon livre, je ne pensais pas être étonné par une autre histoire, et pourtant La petite fille de monsieur Linh a été pour moi un des meilleurs livres que j'ai pu lire... ". Nous sommes donc souvent émus par la sincérité des élèves sur le blog, on peut même penser que ce support, qui leur est familier, facilite ce type de confidences, qu'ils auraient eu plus de pudeur à dévoiler à l'oral.

Comme les commentaires sont exempts de toute contrainte " commerciale ", on est bien loin de la langue de bois des médias, et certaines remarques sont acerbes. " Le titre, l'image, rien ne m'inspirait. Je me suis mis en dernier sur ce livre, et je dois avouer que la première image que j'en avais était la bonne. C'était une corvée de lire page après page... ", écrit un élève sans concession.

Spontanément, les élèves savent justifier leurs jugements et trouver plusieurs arguments. Loin d'être à l'emporte-pièce, ils savent nuancer leurs propos.

Un travail en classe autour des principales caractéristiques des critiques littéraires est fait par les enseignants, qui demandent aux élèves de trouver dans des magazines des exemples d'articles sur des oeuvres littéraires d'actualité. On y repère les renseignements sur l'auteur, sur l'intrigue, sur le style, le vocabulaire de l'éloge et du blâme. Certains enseignants complètent cette étude par un groupement de textes sur l'éloge et le blâme. Le but est de fournir aux élèves des idées de procédés stylistiques qui enrichiront leurs propres critiques.

Le nombre de critiques suscitées par chaque titre est révélateur du succès que rencontrent les livres auprès des élèves : il y a en quelque sorte, amplifié par le blog, un effet " boule de neige " autour de certains titres. Il n'est pas surprenant de constater que c'est Amélie Nothomb qui accumule le plus grand nombre de commentaires sur le blog : c'est son livre Acide sulfurique qui est finalement plébiscité par les élèves et remporte le prix cette année. Les élèves sont particulièrement enthousiastes, et les commentaires des uns attirent ceux des autres : c'est aussi de cette façon qu'ils donnent envie aux moins littéraires de se mettre à la lecture...

La conclusion de cette aventure ressemble à un conte de fées. L'un des auteurs sélectionnés cette année - Jessica Nelson, pour Mesdames, souriez - a apprécié le site Internet de notre prix littéraire, le naturel des réactions de nos élèves et elle a eu envie de venir les rencontrer au lycée. Nous ignorions qu'elle travaillait aussi à la préparation de l'émission littéraire " Vol de Nuit ". Nous avons été conviés sur le plateau, au mois de Juin, à notre grande surprise, interviewés comme de véritables invités par Patrick Poivre d'Arvor. La réussite de cette expérience télévisuelle est telle que la nouvelle émission littéraire de TF1 se fera maintenant à chaque fois en présence de lycéens...

Argos, n°44, page 57 (12/2008)
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