Dossier : Lire avec les nouvelles technologies / 2. Des dispositifs d'ampleur

Apprentissage de la lecture et téléformation des enseignants

Bruno Germain, chercheur associé à l'université Paris Descartes

La technologie numérique concerne la lecture sur écran et l'exploitation pertinente des outils informatiques par les élèves et les enseignants, mais aussi l'usage de l'informatique " pour " l'apprentissage et la formation.

La technologie numérique intéresse naturellement l'enseignement. L'e-formation semble aujourd'hui suffisamment mature pour contribuer sérieusement tout autant à la formation professionnelle initiale, qu'à la formation continue des professeurs. Prenons l'exemple d'un dispositif à grande échelle : TFL, Télé-formation-lecture, qui est en cours de développement dans diverses académies. TFL est né voici quelques années de la conviction qu'il devait être possible de mettre à la disposition (libre, gratuite et facile d'accès) des formateurs, des enseignants, et des stagiaires, un ensemble de ressources exhaustives et des moyens d'échange, dans le domaine de l'apprentissage de la lecture. L'exploitation des TICE semblait répondre parfaitement à cette ambition.

Conceptualisé en 2001 dans le cadre d'un campus numérique associé au laboratoire Echill (Échec scolaire et illettrisme) de l'université Paris Descartes, le principe d'un site Internet encyclopédique et interactif de formation à l'apprentissage de la lecture fut établi, en relation avec une équipe d'informaticiens de l'université, et en collaboration avec le CNED et l'IUFM de Créteil. Il est aujourd'hui accessible à l'adresse : http://www.uvp5.univ-paris5.fr/TFL. Il ne s'agissait pas seulement de construire un outil évolutif, mais également d'engager une démarche complète d'accompagnement de la formation des enseignants.

L'aspect encyclopédique et la nécessité d'une assise théorique solide

Un projet d'e-formation repose sur des bases théoriques solides, reflétant les diverses positions de la recherche et de la pratique dans le ou les domaines concernés, tout en trouvant une cohérence dans l'exposé d'orientations générales, par ailleurs consensuelles. Un outil encyclopédique de référence, pour être représentatif, donne la parole à tous les experts, sans exclusive. Il est nécessaire qu'il présente, par ailleurs, les points de vue selon les différentes disciplines de la recherche qui se sont intéressées au domaine. Surtout, il fait apparaître les points de convergence, afin d'éclairer les praticiens et les futurs enseignants.

Cherchant à appliquer ces règles dans le domaine de la lecture, les concepteurs de TFL ont voulu rassembler des contenus nombreux et pertinents, d'une part, et proposer une navigation répondant aux questionnements du visiteur du site, d'autre part.

Concernant l'organisation des ressources mises à disposition, la page d'accueil du site proposait, dès l'origine, un choix entre quatre entrées, liées aux motivations de la personne en formation :

  • un texte général documenté sur l'apprentissage de la lecture ;
  • une entrée en matière ;
  • la définition d'un certain nombre de notions théoriques incontournables ;
  • les réponses à de nombreuses questions pédagogiques, liées à des pistes de démarches pratiques ;
  • des extraits commentés de vidéos de séquences de classe.

Pour garantir le sérieux théorique et la diversité, chacun des quatre points fut l'objet, pendant deux ans, d'une enquête en profondeur, auprès de scientifiques de diverses disciplines, de formateurs, de personnels de l'encadrement pédagogique et de praticiens dans tous les niveaux de classe du primaire.

Le texte d'introduction

Il fut rédigé à plusieurs voix, par divers spécialistes. Depuis sa première rédaction, il a fait l'objet de nombreuses retouches, au fur et à mesure de l'avancée de la recherche et de l'évolution des programmes.

Les notions théoriques

Une liste non exhaustive d'environ 200 concepts fut adressée à des spécialistes, afin de recueillir leur explication, sous la forme de définitions. Ainsi, de nombreuses notions furent l'objet de plusieurs propositions, selon la discipline, l'orientation théorique ou la direction des travaux des chercheurs sollicités - quelques uns n'ont pas souhaité répondre. Toutes les contributions validées sont ainsi présentes actuellement sur le site. C'est une opportunité d'ouverture et d'exhaustivité.

Certains concepts ont été retranchés, d'autres ajoutés puis groupés en champs notionnels, selon leur pertinence. Au gré de l'évolution de TFL, le panel est actualisé et augmenté.

Les questions pédagogiques

Une vaste enquête préliminaire, auprès de conseillers pédagogiques et de professeurs, a permis de rassembler plus de 1 000 questions authentiques que se posaient les enseignants, concernant l'enseignement de la lecture et les difficultés qui y sont liées. Compilées, elles permirent de retenir un choix de 200 questions prototypiques qui furent ré-adressées systématiquement aux formateurs dans les IUFM, aux IEN et aux conseillers pédagogiques, afin qu'ils y apportent une réponse pratique s'ils le souhaitaient. De nombreuses questions furent l'objet de plusieurs réponses. Toutes celles validées par le comité de pilotage sont présentes sur le site. Comme les notions théoriques, elles sont rigoureusement actualisées ou augmentées.

Les vidéos de séquences de classe

Divers enseignants furent sollicités pour être filmés lors de " leçons " de langage ou de lecture. En collaboration avec le CNED, un groupe de travail de l'IUFM de Créteil a segmenté les séquences en petits clips significatifs. Ils sont l'objet de commentaires, favorisant des prises de conscience ou des interrogations de la part des personnels en formation.

Ces quatre entrées sont en permanent développement. L'e-formation nécessite une base de données sérieuse et une maintenance scientifique régulière.

L'exploitation sur le terrain et l'importance de l'accompagnement

Pour permettre une formation à distance de qualité, il apparaît essentiel qu'elle soit guidée et accompagnée. Certes, la consultation ponctuelle des ressources encyclopédiques est un aspect essentiel et ne peut être écartée, par exemple pour tous ceux qui recherchent rapidement une réponse précise à une interrogation, la définition d'une terminologie, des propositions de pratiques : c'est l'aspect " informatif " du dispositif. Néanmoins, l'e-formation ne peut pas se résumer à la consultation ponctuelle et personnelle d'une base de données.

Elle se conçoit comme un tout plus étendu, proposant un véritable apprentissage accompagné et des stratégies de réponses interactives aux réalités de terrain et aux projets des praticiens. Déclinée en formation initiale pour l'entrée dans le métier, ou en développement des compétences en cours de carrière, l'e-formation réclame d'être encadrée, plus ou moins strictement ou librement selon les cas. Le guidage, l'alternance et le présentiel sont des démarches qui donnent du sens à une téléformation réussie.

L'e-formation est d'autant plus efficace qu'elle sait répondre à un projet du stagiaire. Ce projet peut être orienté par une attente personnelle, le besoin institutionnel de la formation polyvalente initiale, des besoins diagnostiqués au sein d'une école ou d'une circonscription, voire d'une académie. De ce point de vue, le guidage est un moyen de ne pas perdre de vue l'objectif à atteindre et de ne pas s'attarder exagérément ou s'égarer lors de l'exploration des ressources disponibles. Une base de données sérieuse est souvent très étendue, on peut rapidement être désorienté ou lassé de parcourir l'immensité du tout. Le " guide " peut être le formateur, l'IEN, le conseiller pédagogique qui pilote la formation. Le guidage est également présent dans l'outil de référence lui-même : les contenus de la base de données doivent s'organiser en multiples " parcours de formation " fléchés, construisant du sens par la mise en relation des données scientifiques, des textes institutionnels et des pratiques pédagogiques avérées.

L'accompagnement de l'e-formation peut se réaliser dans le temps court d'un stage ou d'un séminaire, ou de manière plus ambitieuse tout au long d'une période de l'année, avec une production à la clé.

Quelle que soit sa durée, l'exploitation de l'e-formation nécessite une alternance de travail personnel et autonome en relation avec la base de données, et des échanges spontanés ou programmés avec le formateur ou le groupe de stagiaires focalisés sur le projet. C'est ainsi que l'on progresse.

Le présentiel, ce sont les moments où les contenus et potentiels de l'outil sont présentés, le projet de formation élaboré, ses objectifs formalisés. Mais ce peuvent être aussi des moments ou les contenus sont exploités avec le groupe de stagiaires réuni avec un formateur, par exemple pour réfléchir à des cas pratiques et des mises en oeuvre pédagogiques concrètes.

Des échanges et une mutualisation des pratiques

Un dispositif d'e-formation auprès des enseignants permet et même favorise les échanges. D'abord, il propose une relation personnalisée entre le stagiaire et un formateur, le tuteur, afin d'établir une interaction rapide. Par exemple, en formation initiale, un stagiaire professeur des écoles qui rencontre des difficultés en cours de stage doit pouvoir obtenir une réponse rapide, sans attendre qu'un formateur vienne le visiter ou lui réponde après le retour de stage. De même, une équipe d'enseignants qui cherche une information ou une aide doit pouvoir obtenir une réaction rapide sans attendre une conférence pédagogique ou l'obtention d'un stage d'école.

L'e-formation permet une adéquation beaucoup plus dynamique entre demande et réponse, un vrai suivi à la fois collectif et individualisé. Mais le support informatique ne peut venir qu'en appoint d'une organisation plus vaste, dans laquelle le stagiaire est préparé à l'usage autonome des " séquences de formation " sur l'outil de référence, est encadré périodiquement à distance par un tuteur et a l'opportunité de se réunir ponctuellement avec d'autres apprenants, lors de travaux dirigés pilotés par un formateur ou l'encadrement pédagogique. Ainsi, le stagiaire peut partager son parcours de formation, réfléchir en commun aux difficultés rencontrées, trouver de nouvelles réponses à ses questions et échanger sur les pratiques engagées.

C'est l'alternance entre travail de réflexion personnel et échanges avec les collègues et les formateurs qui peut vraiment faire progresser les compétences et l'expérience des professeurs, dans un cadre concerté, avec un projet clairement établi, fait de progression et de continuité.

e-formation et production

Une formation de ce type peut déboucher sur une production de la part de l'enseignant ou du groupe de stagiaires. Ce peut être une mise en oeuvre de pratique en classe, suivie d'un bilan de réalisation. Ce peut être également une participation à un groupe de travail pour enrichir l'outil de référence, en termes de mutualisation. Cet aspect de partage organisé est un excellent facteur d'investissement dans la formation personnelle à distance.

L'exemple d'autres ressources initiées dans l'outil TFL

Le site TFL offre aujourd'hui des fonctionnalités nouvelles, augmentant les propositions des quatre premières rubriques :

==> un espace de formation programmée, c'est-à-dire des propositions de formation progressive selon les niveaux de classe, rassemblant des approches théoriques, des réflexions pédagogiques, des vidéos et une mise en relation régulière avec les textes institutionnels ;

==> un espace d'évaluation qui permet de tester, selon une thématique choisie, ses connaissances sur l'apprentissage de la lecture / écriture ;

==> une rubrique tutorat permet aux stagiaires, ainsi qu'aux enseignants titulaires, de poser des questions précises. Des tuteurs - groupe de pilotage, conseillers pédagogiques, PEMF, formateurs, collègues - peuvent réagir à ces questions, soit en renvoyant vers les ressources du site Internet, soit en proposant une piste de travail personnalisée. Ce type de mise en oeuvre est difficile. Mais la chose faite, il représente une dimension d'avenir pour la mise en relation permanente des enseignants et de la formation.

Les expérimentations se multiplient et montrent sans cesse qu'un tel outil doit pouvoir s'adapter à chaque situation particulière. L'e-formation réclame donc de la souplesse.

Conclusion

L'e-formation est un tout, reposant sur une organisation humaine rigoureuse, l'usage raisonné d'un outil de référence sérieux et contrôlé par les spécialistes, chercheurs et pédagogues, une alternance de travail personnel autonome et d'échanges pédagogiques. La téléformation des enseignants peut apporter une réponse rapide aux questions des professionnels et un suivi au plus près de l'évolution des connaissances dans les différents domaines objets d'apprentissage. Elle peut contribuer à la réactivité, la diversification pédagogique et l'efficacité professionnelle des enseignants, dans l'intérêt des élèves.

TFL est un premier outil. Son modèle a servi d'architecture à l'ouverture d'un site portant sur les mathématiques : TFM, Télé-formation-mathématiques, également disponible gratuitement (http://www.uvp5.univ-paris5.fr/TFM). Il faudrait pouvoir mettre à la disposition de l'encadrement et des enseignants des outils de référence de ce type, dans tous les domaines de l'apprentissage, afin d'enrichir l'offre de formation à un enseignement primaire polyvalent de qualité.

Argos, n°44, page 44 (12/2008)
Argos - Apprentissage de la lecture et téléformation des enseignants