Dossier : Lire avec les nouvelles technologies / 1. Nouveaux espaces de travail

Demain, le livre sera nu...mérique

Philippe Tassel, formateur TICE et auteur jeunesse

Le livre est un produit, culturel certes, mais un produit. Les éditeurs doivent gagner de l'argent, en tout cas ils ne peuvent pas en perdre, au risque de disparaître.

Aussi, publient-ils ce que les lecteurs achèteront et pas forcément ce qui fera date, c'est tout l'intérêt des Ponson du Terrail au regard des Flaubert, Maupassant et autre Zola, ou l'intérêt d'un animateur de télévision racontant sa vie au regard d'auteurs versant dans le roman.

Ne noircissons tout de même pas trop le tableau de la qualité littéraire actuelle, les gros vendeurs, ceux dont les livres se vendent par dizaines de milliers d'exemplaires, financent les petits. Soyons rassurés, les Flaubert peuvent toujours se faire éditer. D'ailleurs, gros vendeur n'est pas forcément synonyme de petit talent.

Les éditeurs achètent aussi les droits de valeurs sûres, des titres, voire des collections, qui ont déjà fait leurs preuves à l'étranger. Là aussi la mondialisation existe. L'auteur autochtone doit désormais jouer des coudes avec ses semblables étrangers et inversement.

Ajoutons à cela qu'il y a trop de livres. Les libraires s'en plaignent. À peine ont-ils disposé leurs étals que le camion de livraison arrive avec un autre chargement à placer. Les critiques littéraires s'en plaignent aussi. Lors de la rentrée littéraire, comment rendre compte de six cent soixante-seize livres ? Une année ne suffirait pas à les lire !

Tous ces ouvrages sont stockés, s'accumulent, prennent de la place dans des hangars tandis que d'autres, déjà, sortent des presses des imprimeurs, d'autres encore, plus en amont, sont planifiés, mis en page. Heureusement le pilon est là pour faire de la place aux petits nouveaux. À peine édités, déjà tombés dans l'oubli, c'est le destin sans surprise de nombreux livres.

Bien maigre consolation pour l'auteur, dans deux ans, dix ans ou trois cents ans, des exemplaires de son livre seront toujours disponibles à la Bibliothèque nationale de France.

Mais la situation n'est pas dramatique, elle est même heureuse, le livre vit, des auteurs sont édités, des lecteurs les lisent.

Rien ne laisserait-il présager de la révolution qui se prépare ? Figurez-vous que le livre qu'on nous prépare sera un livre... sans livre, une oeuvre sans support dont il ne restera que le souffle des mots.

Du vent en quelque sorte ? Pas tout à fait malgré tout, puisque l'ouvrage sera bien là, réduit à son plus simple appareil... numérique. Le livre de demain sera nu, sans papier et sans couverture. Le livre de demain sera un fichier informatique que vous lirez à l'écran de votre " livrel " ou " bouquineur ", sorte d'afficheur électronique, léger et portable, ou que nous ferons imprimer à l'unité par un " imprimeur à la demande ".

Avant d'en arriver là, le livre passera certainement par différentes étapes. Aujourd'hui, on numérise les fonds : les manuscrits enluminés du Moyen Âge, la Bible du XV e siècle, les éditions rares et fragiles. On édite timidement des ouvrages dont l'édition traditionnelle n'a pas voulu.

Mais qu'on le veuille ou non, le livre se dématérialisera comme la musique. Le phénomène risque d'être déstabilisant. Le format PDF est déjà là, vous le connaissez, mais il y a aussi les formats CHM, Docbook, FictionBook, Mobipocket, Open Publication Structure.

Dépôt légal

==> Pour les livres traditionnels, l'éditeur doit adresser de un à quatre exemplaires à la BNF selon le tirage. Quant à l'imprimeur, il doit en adresser deux.

==> Pour les oeuvres sur " support " (cédérom, disquette - sic ! -, support propriétaire...) ou les " bases de données ", le dépôt légal par l'éditeur est obligatoire. " C'est ainsi que la BNF reçoit, par voie de dépôt légal, [...] l'édition électronique sur support depuis 1992. "

(source : http://www.bnf.fr/pages/infopro/depotleg/dli_intro.htm)

==> Pour les sites Internet, le dépôt légal est dit passif. C'est la BNF qui va vers les publications, et non l'éditeur qui dépose les oeuvres à la BNF. " La loi du 1er août 2006 a étendu le dépôt légal à l'Internet. Les sites du " domaine français " peuvent donc être collectés par la Bibliothèque nationale de France, afin qu'ils y soient conservés et communiqués au public. La mission confiée à la BNF inverse les relations traditionnelles entre le déposant et l'établissement dépositaire. C'est désormais à la Bibliothèque de collecter les sites Internet. "

(source : http://www.bnf.fr/pages/infopro/depotleg/dl-internet_intro.htm)

La collecte a commencé par les domaines en " .fr " et s'étend désormais aux " .net ".

Le lecteur y perdra. Finies les déambulations dans le labyrinthe des grands libraires à la recherche des mots attendus, étonnants, émouvants ou mystérieux. Terminés le sourire d'une couverture, son parfum d'encre et de papier, la caresse des pages, le poids charnel d'un volume.

Le lecteur y gagnera aussi. Sans papier, le livre coûtera moins cher, il sera plus facile à transporter. Il sera possible de charger dans son lecteur, son " livrel ", un grand nombre de textes, livres anciens, rares ou à succès, sans même se déplacer.

On peut pourtant se demander si le lecteur lira plus pour autant. Comment fera-t-il aussi pour s'y retrouver dans une offre encore plus étendue ?

Du côté des auteurs, les nouvelles peuvent être bonnes aussi. En effet, si Gutenberg et le Livre de poche ont démocratisé le livre, la dématérialisation de celui-ci peut démocratiser l'écriture.

Depuis des siècles, le contenu et le contenant se confondent : un livre c'est des mots recueillis dans un bel objet. Quiconque porte atteinte à la beauté de l'objet est accusé de s'en prendre au texte lui-même. Dans les années 1950-1960, le Livre de poche rogna les marges, fragilisa les reliures et dénatura le papier. Les grands textes furent vendus au prix du roman populaire à treize sous ! Dans la presse, à la radio et chez les bibliothécaires, la polémique enfla : le " Poche " n'était pas un livre mais " le reflet de la misère culturelle ". Rien que cela.

Il n'empêche, cent millions de ces " ersatz " ont été vendus. Aujourd'hui, on ne conçoit plus une bibliothèque sans rayonnages pour les poches. Mieux encore, pour un auteur, entrer dans une telle collection, c'est avancer de trois pas vers la consécration aux côtés de Hugo et de Montaigne. Que durent penser les copistes en découvrant la Bible de Gutenberg ! Comment réagirons-nous devant notre premier livre électronique ?

Le livre numérique, c'est le livre moins le papier, le livre moins les stocks. Les limites quantitatives de l'édition sont alors repoussées très loin. Allégés des contingences du tirage, les éditeurs peuvent prendre le risque de publier des auteurs moins commerciaux. Ils peuvent aussi élargir leur catalogue sans risque.

Qu'est-ce qu'un livre ?
  • " Livre : assemblage de feuilles manuscrites ou imprimées destinées à être lues. " (dictionnaire de l'Académie)
  • " Livre : assemblage de feuilles en nombre plus ou moins élevé, portant des signes destinés à être lus. Synon. bouquin (fam.), ouvrage, volume. Ouvrage imprimé, relié ou broché, non périodique, comportant un assez grand nombre de pages. " (TLFI)
  • " Il n'existe pas à proprement parler de définition légale du livre. Aucune loi ne propose de définition. Il existe cependant une définition fiscale, établie par la direction générale des impôts en 1971. Elle permet de définir le livre en tant que produit bénéficiant d'un taux de TVA réduit de 5,5 %." (Agence Régionale pour l'écrit et le livre en Aquitaine)
  • " Un livre est un document écrit transportable, formant une unité et conçu comme tel. Une telle définition est cependant parfois aujourd'hui remise en cause. " (Wikipedia)

Et l'argent dans tout cela ? Combien gagneront les auteurs de livres numériques ? Le prix du livre baissera-t-il ? Les auteurs gagneront-ils moins ?

Comme le démontre très bien Bernard Lahire dans La condition littéraire, la double vie des écrivains, éditions de la Découverte, auteur est un métier qui ne permet pas de gagner sa vie ! Ainsi l'écrasante majorité des auteurs doivent-ils avoir un second métier - un vrai ! -, plus lucratif, qui leur permet de payer leurs factures et leur épicier. Pour eux, donc, la situation ne devrait pas vraiment changer, il leur faudra toujours alimenter leur compte en banque autrement que par leur art.

Par contre, leurs oeuvres ne seront plus aussi éphémères, elles ne risqueront plus le pilon. Un livre numérique ne nécessite que quelques kilo-octets, il pourra être stocké indéfiniment. Rien à voir avec l'encombrement de trois mille exemplaires en papier. Les livres resteront ainsi sur les étals virtuels indéfiniment, multipliant ainsi leurs chances d'être lus. Après tout, plus que l'argent, n'est-ce pas là la plus grande réussite de l'auteur : être lu par de nombreux lecteurs ?

Bibliographie

    Philippe Tassel est auteur jeunesse. Depuis dix ans, il publie ses romans jeunesse sur le site lencrier.net. Avec bonheur, en PDF et gratuitement.

    Édition en PDF, téléchargeables

  • Un souterrain d'enfer, 2000.
  • Un serpent dans la peau, 2002 (traduit en anglais sous le titre A snake from under the skin, 2003).
  • Une chaîne dort, 2003.
  • Licor et Lule, Le marché aux enfants, 2003.
  • Licor et Lule, La trahison, 2004.
  • Licor et Lule, La légende, 2004.
  • Licor et Lule, La perle rouge, 2004.
  • Childéric le coléreux, 2004.
  • Dans ton rêve, 2006.
  • Édition traditionnelle

  • Un serpent dans la peau, CDDP de Haute-Saône, 2003, 1 euro (épuisé).
  • Une chaîne dort, association Cyclécole, 2006, 0,95 euro.
Argos, n°44, page 42 (12/2008)
Argos - Demain, le livre sera nu...mérique