Littératures

Des bébés et des livres

Marie Bonnafé, psychiatre-psychanalyste présidente de l'association ACCES

Une intervention de Marie Bonnafé au colloque d'ACCES (*) du 14 janvier 2008, présentant une de leurs dernières publications.

En 1979, un colloque portant sur l'apprentissage et la pratique de la lecture à l'école a réuni pour la première fois, à côté d'enseignants et spécialistes de la pédagogie, des personnalités connues pour leurs travaux sur la formation sur le développement, la formation et l'éducation de l'enfant, dont le psychanalyste René Diatkine.

Leurs communications ont contribué à faire sortir l'apprentissage et la pratique de la lecture du champ des techniques et des méthodes pour l'introduire dans celui du développement humain, de l'arrière-plan social économique et politique d'une société démocratique. En 1982, à l'initiative de Marie Bonnafé, René Diatkine et Tony Lainé, trois psychiatres-psychanalystes, ACCES est né (association Actions culturelles contre les ségrégations et les exclusions), s'appuyant d'office sur les services du livre et de la petite enfance, réunissant tous ceux qui, à un titre ou à un autre, s'occupent de transmission culturelle dès l'enfance. Son objectif est de mettre récits et albums à la disposition des bébés et de leur entourage, en partenariats avec les bibliothèques et en privilégiant les milieux les plus démunis. De nombreux travaux de recherche ont montré que l'accès à l'écrit et aux récits par l'écoute ludique d'histoires, de contes, de comptines, et par la manipulation de livres dès le moment où se constitue le langage oral, joue un rôle de prévention essentiel. Il ne s'agit pas d'un apprentissage précoce : s'adresser aux tout-petits et à leur entourage, c'est favoriser un développement harmonieux de la personnalité de l'enfant et une plus grande égalité des chances de réussite et d'insertion sociale. Une publication d'ACCES, brochure destinée aux familles et conçue avec Olivier Douzou, auteur-illustrateur-éditeur, et Evelio Cabrejo Parra, psycholinguiste, rappelle des idées importantes sur les débuts du langage, présentées lors du colloque de cette année.

L'importance de la langue du récit

Quand nous nous adressons à un bébé, nous nous fondons sur les choses de la vie. Cela s'appelle le langage de la situation. La langue du récit, souvent appuyée sur les livres et les comptines, est la forme racontée. Si l'enfant en est privé, il ne va pas être irrémédiablement destiné à moins bien apprendre à lire et à écrire. Néanmoins, c'est à la sortie des 18 mois-2 ans, quand l'enfant découvre la motricité, quand il va pouvoir parler, conquérir le monde, qu'il y a intérêt à être attentif au fait que l'enfant ait bien eu son petit stock personnel d'histoires, son trajet singulier, cette " nidation culturelle " selon l'expression de Tony Lainé... Or à cet âge-là, dans certaines familles, la langue du récit va se tarir alors que, ce qui compte, c'est ce jeu entre la langue du récit et la langue des situations.

Deuxième idée, sur laquelle nous insistons beaucoup, c'est qu'il s'agit d'un tracé individuel pour chaque enfant. Nous avons, chacun d'entre nous, nos comptines, nos histoires d'enfance privilégiées. Dès qu'on confie un bébé, même à moins de six mois, on va dire : " Tu sais, s'il se met à pleurer, c'est telle comptine, telle histoire qui lui plaît. " Maintenant nous dirons :" C'est tel livre, aussi. " Cette découverte du vaste monde, avec ses peurs, ses curiosités, ses réassurances, va se faire avec un trajet personnel dans une littérature personnelle. Chaque enfant a, au creux de lui-même, ce petit trajet, et qui n'est pas si petit et si étriqué que cela, mais qui est un travail psychique d'une intensité remarquable. Nous insistons beaucoup sur la lecture individuelle. C'est tout à fait spécifique, de ne pas s'adresser à un groupe de bébés, d'enfants, comme on va le faire plus tard à l'école, mais de privilégier cette relation individuelle.

Pourquoi cela reste-t-il quelque chose d'un peu défendu ? Parce que, à ce moment-là, nous empiétons sur le territoire de la mère ou de toute personne qui donne des soins maternels et qui - que ce soit le père, un aîné, ou une assistante maternelle - va aussitôt avoir comme modèle la mère et se comparer en quelque sorte à elle, avec des sentiments contradictoires. Est-ce qu'elle fait assez bien ? Et quand nous lisons une histoire à un tout petit bébé, surtout une histoire qui lui plaît, une histoire sensible, on est dans la sphère mère-enfant. Nous sommes souvent dans une situation épineuse où nous nous demandons si nous avons bien le droit de faire des choses aussi intimes.

J'ai eu l'occasion de dire que lorsqu'on a cette petite gêne, c'est un excellent signe. Cela nous met en conflit. Nous affinons la qualité de ce que nous faisons et le tact avec lequel nous le faisons, prenant plus en considération la présence des parents. En quelque sorte, cette petite gêne nous fait dire : " C'est aux parents de faire tout cela, à raconter des histoires. " Cela nous engage à imaginer des dispositifs, des expériences qui vont nous permettre de mieux rencontrer les parents, que ce soit lors d'activités de bibliothèque hors les murs, dans les PMI, avec les assistantes maternelles, qui sont un agent de transmission tout à fait exceptionnel. Même si nous n'avons affaire qu'à des professionnels en crèches ou en centres de loisirs, nous nous ingénions à soumettre au regard des parents l'expérience étonnante que font leurs bébés, à qui l'on est en train de raconter une histoire en la lisant.

De la beauté des histoires

Je vous ai annoncé que j'allais vous parler de la beauté des livres et des histoires et de notre égalité d'êtres humains, nous qui avons tous été des bébés et dont les bébés revivent en nous. C'est dans une oeuvre de Freud tout à fait étonnante, Le souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, et un texte qu'il écrit à la même époque traitant du conflit entre le principe de réalité et le principe de plaisir, que l'on peut trouver des éléments qui nous aident considérablement dans notre action.

Ce qu'on découvre, en effet, c'est que l'enfant développe très tôt le sens de la réalité, à sa façon, bien sûr. Pour lui, la réalité est de savoir si l'on va prendre soin de lui. Pour cela, il a à sa disposition des outils; notamment, il sait très bien lire les traits du visage et peut percevoir toutes ses expressions. Winnicott a fait remarquer qu'un bébé a plutôt un vécu de quiétude. Il se sent bien quand on lui raconte des histoires ou quand on lui chante des chansons. Pourquoi est-ce tellement important de dire de belles histoires, de bons auteurs, de faire regarder de belles illustrations ? Dans ce texte sur Léonard de Vinci, Freud avance l'idée que la découverte de la réalité a, bien sûr, quelque chose de dur mais aussi quelque chose de la douceur du nounours, de la bonne nourriture et des choses agréables de la vie.

Mais le vaste monde est tout de même inquiétant pour le bébé, et l'être humain, les sociétés humaines ont créé les oeuvres d'art. Freud avance donc l'idée que les artistes sont des humains qui arrivent à créer une réalité plaisante, agréable, qui a cette supériorité sur le monde extérieur menaçant. Parmi ces oeuvres d'art, au début de la vie, il y a les comptines. Cette première littérature a des qualités de langage qui nous enchantent. Le bébé le reconnaît bien. Quand il ne sait pas encore parler, il a cette énergie très forte à s'emparer du langage qu'il ne connaît pas encore. Il a déjà le plaisir à entendre raconter des histoires. Il va être captivé par quelque chose qui est aussi dans la réalité. Quand les enfants grandissent, d'autres choses font des ponts avec la réalité, qui permettent de comprendre et d'adoucir ce qui peut être difficile à affronter : le raisonnement, les apprentissages, l'éducation...

Mais tout cela, nous dit Freud, a ses limites. Pour lui, la chose qui donne un plaisir sans limites et sans risque, c'est l'oeuvre d'art. Il pense alors à Léonard de Vinci, qui a été arraché enfant à sa mère, remis à un père qui ne lui donnait plus le sourire maternel mais qui - puisqu'il l'a rêvé et imaginé - a pu retrouver sur une femme - uniquement par les voies de la création artistique - ce sourire maternel qui l'a, à nouveau, comblé.

C'est peut-être un peu osé de poser - comme nous le faisions avec René Diatkine et Tony Lainé - que, lorsqu'ils viennent au monde, tous les enfants sont égaux devant un plaisir esthétique. Et pourtant, c'est ce que nous constatons dans nos observations. Bien sûr, il y a des différences d'un bébé à l'autre. Je suis psychiatre et je ne le renie pas. Les enfants sont, parfois, cruellement inégaux. Mais ce n'est absolument pas en rapport avec l'échelle sociale ou le niveau de culture des parents. Dans les tout premiers âges, cette jouissance esthétique est également partagée d'une classe sociale à une autre. Non seulement les bébés la partagent, mais les parents de jeunes enfants sont aussi à égalité devant ce plaisir partagé qui permet d'accepter la réalité. C'est ce qu'on appelle l'après-coup : à chaque âge, il va y avoir un nouvel équilibre entre la réalité et l'expérience du plaisir. À chaque âge - les enseignants, les bibliothécaires le savent bien : on peut avoir à tout âge des ruses, des techniques pour redonner l'amour de la lecture, même s'il y a eu peu de choses en petite enfance - tout enfant va, individuellement, avoir ses propres objets littéraires et plastiques, des belles images qui vont lui permettre de négocier cette entrée difficile dans le vaste monde et dans sa propre collectivité.

Des animations autour des livres

Je voudrais terminer en insistant sur l'importance de l'expérience, puisque tout ce que nous disons est issu d'animations. Je voudrais insister sur le plaisir individuel, sur la qualité esthétique des livres et des albums et la lecture à voix haute. C'est grâce aux professionnels du livre qu'on arrive à découvrir des merveilles comme Dans la nuit noire 1 ou Panache l'écureuil 2. Ce sont justement des oeuvres d'artistes. Faire de la lecture à voix haute sans avoir, en même temps, une communication avec les professionnels du livre qui vont nous faire mieux approcher la création, ce serait vraiment dommage. Il y a aussi le travail avec le personnel de la petite enfance pour affiner ce travail collectif.

Je crois que lorsqu'on fait des animations de livres pour bébés, on devient quelqu'un d'important pour l'enfant. Si l'on veut que cette importance ait un devenir durable, elle ne peut reposer uniquement sur une personne qu'on a connue quand on était bébé. Il faut voir plus loin et utiliser le réseau des bibliothèques. En France, on n'y pense pas assez souvent alors que, dans les pays anglo-saxons, dans Hitchcock par exemple, il y a des petites bibliothèques et les gens vont y préparer naturellement les crimes, parce que c'est un lieu où l'on va facilement !

Je pense qu'il est tout à fait important, quand on met en place des dispositifs d'animation autour du livre, d'avoir en tête toutes ces théories et de construire des projets à long terme. Il est important de ne pas être seul et de faire entrer ainsi l'enfant dans la collectivité, en donnant à tous les professionnels l'exemple de mettre des oeuvres d'art, dès le début de la vie, à la portée de toutes les classes sociales, dans des institutions extrêmement différentes où la création littéraire sera la priorité.

Publications d'ACCES

  • Premiers récits premières conquêtes, une littérature au berceau, Bonnafé M., Cabrejo Parra E., Defourny M., Bricout B. et Resmond-Wenz E., éd. ACCES, 2007.
  • Les livres, c'est bon pour les bébés, Marie Bonnafé, " Pluriel ", Hachette/Littérature, 2003.
  • Les Cahiers d'ACCES, comptes rendus d'expériences et outil de réflexion, éd. ACCES.

(*) ACCES (Actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations - www.lirabebe.fr) a été créée en 1982 à la suite du colloque " Apprentissage et pratique de la lecture à l'école ". Son objectif est de mettre récits et albums à la disposition des bébés et de leur entourage en s'appuyant sur les partenariats entre bibliothèques et services de la petite enfance, en privilégiant les milieux les plus démunis.

(1) Dans la nuit noire, Bruno Munari, Seuil jeunesse, 1999.

(2) Panache l'écureuil, Lida, Rojanski, Père Castor, 1947.

Argos, n°44, page 16 (12/2008)
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