Actualités des CDI

Mutation des métiers de l'information

Marie-France Blanquet, maitre de conférences université Michel de Montaigne Bordeaux

Discours de jury du CAPES interne de documentation, présidé par Jean-Louis Durpaire en avril 2008.

Nous sommes réunis ici pour sélectionner des candidats qui, dans le cadre du CAPES interne de documentation, expriment le souhait de devenir des enseignants documentalistes. Hier, monsieur Durpaire, alors président du jury du CAPES externe, n'a jamais manqué l'occasion de nous rappeler que nous sélectionnions de futurs enseignants documentalistes pour longtemps, c'est-à-dire pour demain ; mais aussi, et surtout, pour après-demain.

Or aujourd'hui, nous sommes tous témoins des changements importants qui marquent notre monde. Nous avons même, parfois, l'impression que cette évolution galopante est quotidienne, que chaque jour amène son lot d'innovations, entraînant dans l'univers du caduque un certain nombre de savoirs mais surtout, de savoir-faire. Les plus anciens ici peuvent témoigner de ces évolutions : nous avons appris le basic dans le cadre du Plan informatique pour tous, puis nous avons appris à comprendre les services offerts par le haut palier du minitel, aujourd'hui complètement oublié, puis nous avons appris à créer des pages web, c'est-à-dire à créer nous-mêmes les balises html... Tous ces savoir-faire sont devenus inutiles, mais ont été nécessaires à l'instant t. Cependant, dans le même temps, nous avons appris aussi à analyser et synthétiser l'information, à en détecter et évaluer les sources avant de les utiliser... Ces savoirs, même si l'environnement a profondément changé, restent permanents.

On peut donc penser que toute profession se décrit autour de deux axes : celui du changement, souvent lié aux outils et aux savoir-faire, et l'axe du permanent lié aux fonctions et aux missions d'une profession. Dans le premier cas, nous réfléchissons sur une adaptation d'une profession à de nouveaux outils qui s'offrent à elle. Dans le deuxième cas, nous réfléchissons sur la mutation d'une profession.

Cependant, ce qu'il y a de profondément nouveau dans notre monde, c'est que toutes les professions sont concernées par l'introduction dans leur environnement d'un même outil donnant aux professionnels concernés un comportement uniforme : assis, devant clavier et écran. Les professions basculent toutes, sans exception, dans un monde numérique. M. MacLuhan écrit : " Le message est le médium. " Peut-on, en le parodiant, dire : " la profession est l'outil ? "

Car la diffusion et l'implantation des réseaux numériques et des technologies de l'information les plus actuelles soulèvent la problématique de la mutation des métiers : " Comme tout changement en profondeur, la révolution technologique se répercute inévitablement au niveau de la société dans son ensemble et, en premier lieu, au niveau de sa principale composante, la force de travail.1" En effet, dans un domaine sur lequel se penchent de plus en plus de spécialistes de nombreuses disciplines scientifiques, des questions cruciales surgissent, dont les solutions ne peuvent émerger que d'une réflexion dûment mûrie.

Parmi ces questions, trois semblent être particulièrement pertinentes - elles nous serviront de plan : quels métiers actuels sont appelés à disparaître ? Quels nouveaux métiers vont voir le jour ? Comment vont changer, s'ils ne sont déjà en cours de changement, les métiers actuels ? Ces trois questions ne peuvent laisser indifférent celui qui constate la déferlante technologique sur les divers secteurs économiques et son accélération. Un récent numéro spécial des Cahiers du numérique, paru sous le titre " Les mutations des métiers " fait côtoyer les métiers de l'artisanat, ceux de la banque, ceux du marketing, métiers d'entreprise, de service et de commerce, à côté de ceux chargés de produire et de traiter de l'information, parmi lesquels on retrouve, entre autres, archivistes, bibliothécaires et documentalistes 1.Tous sont profondément touchés par le numérique et s'interrogent sur leur devenir, quand le monde entre, ou est en train d'entrer, en se transformant profondément, dans ce que des spécialistes dont nous reparlerons ultérieurement qualifient de civilisation numérique.

Prenons l'exemple d'un métier voisin du nôtre : le journalisme. La révolution informatique a entraîné de nombreux bouleversements qui touchent tous les maillons de la chaîne de l'information. Trois tendances lourdes apparaissent clairement : c'est d'abord la suppression et la disparition de certains métiers, en général les métiers les plus techniques - photocompositeurs, typographes, sténo, correcteurs... -, largement remplacés par les équipements. Mais c'est aussi des facettes moins techniques du métier qui sont en train de disparaître : secrétaire de rédaction, reporter sur le terrain... On observe aussi la convergence de certains métiers, avec des redéfinitions des tâches et des fonctions. Aujourd'hui, le journaliste tourne, monte et mixe lui-même son sujet, faisant disparaître technicien du mixage, preneur de son, caméraman et monteur. Mais dans le même temps, on note l'émergence de nouveaux métiers jusqu'ici étrangers au monde de la presse et du journalisme. On voit ainsi apparaître le technicien du flashage, le scannériste, l'infographe...

Le bouleversement profond de ce métier conduit à s'interroger sur une autre profession : la nôtre. Il semble important de réfléchir ensemble, en observant tous les indices que montre le présent, sur les évolutions probables des professions de l'information et de la documentation, au premier rang desquelles nous intéresse plus spécifiquement l'enseignant documentaliste. Quels sont les métiers ou les facettes de ces métiers qui disparaissent ? Quels sont ceux qui convergent ? Les frontières entre professions voisines - bibliothécaire, archiviste et documentaliste, par exemple - sont-elles en train de disparaître ? Quels nouveaux métiers font leur apparition, reposant sur quelles compétences et aptitudes, exigeant quels nouveaux savoirs et savoir-faire ?

La fin d'un métier ?

Que vont devenir les métiers actuels ? Une première réponse est d'annoncer clairement leur disparition. Certes, annoncer la disparition de la documentation n'a rien d'original. Depuis sa naissance, cette profession, à chaque innovation technologique, s'est vu condamner à mort. Plusieurs études publiées dans les années 1980 portaient en ce sens des titres très explicites : " Bibliothécaires : des dinosaures à l'ère de l'informatique ; La mort au bout du fil : les systèmes d'information peuvent-ils survivre à l'ère de l'accès en ligne ? Le scénario de l'apocalypse... "

Puis Internet est venu au monde. Les documentalistes étaient toujours là quand une publication de l'Atelier est venue leur annoncer que le réseau Internet leur servirait de linceul. Aujourd'hui, le débat est relancé par certains spécialistes dont Jean Michel qui, dans un entretien accordé à Archimag en février 2008, annonce que " les jours des professionnels à l'ancienne sont comptés 2 ". Ces faire-part constants et réguliers interpellent le documentaliste très concerné qui ne peut, dès lors, qu'essayer de comprendre les raisons de ces annonces.

Pourquoi le documentaliste doit-il disparaître ? C'est parce que l'on n'a plus besoin de lui. Ceci à deux points de vue : globalement, car la fonction économico-sociale qu'il assure n'a plus lieu d'être ou du moins telle qu'il l'assure ; mais aussi ponctuellement, à travers différentes phases de son activité professionnelle, traditionnellement décrites dans la chaîne des opérations documentaires.

==> On n'a plus besoin de lui pour constituer un fonds documentaire. Ces fonds sont partout accessibles en ligne, et quand les usagers se rendent dans les lieux de documentation où le documentaliste officie, c'est pour consulter le réseau Internet. Plus de la moitié des Américains qui se rendent dans les bibliothèques y vont pour Internet. On se souvient, par ailleurs, du désarroi exprimé par les bibliothécaires de la BPI qui découvrent, par le biais d'une enquête menée auprès de leurs visiteurs, que la plupart n'ont pas eu conscience d'être dans une bibliothèque : " Ah parce qu'il y a des livres ici ", leur répond même un enquêté !

==> Par ailleurs, la constitution de banques de données perd tout son sens. On élimine de plus en plus les bases de données, qualifiées de " mouroir informationnel ", car il ne sert à rien d'engranger des données en interne, dit Jean Michel2. Or, la constitution des banques de données a été la carte de visite des documentalistes dans les années 1970 avec l'émergence de l'industrie de l'information, l'apparition de serveurs multipliés, aujourd'hui disparus, du moins concentrés dans les mains de quelques-uns (Dialog, Questel...), et où l'usager n'est que consommateur. Ce modèle technico-économique a enfermé le documentaliste dans une approche trop technicienne de la documentation : celle de la construction de la mémoire documentaire - au détriment d'une vision plus prospective et stratégique de leur mission de médiation autour de l'information, de sa circulation et de son partage.

==> On n'a plus besoin de lui pour traiter l'information et la mettre en mémoire et ce, pour deux principales raisons : les applications des progrès réalisés dans le TALN (Traitement automatique des langues) permettent aux logiciels utilisés d'établir des analyses documentaires - le système Pertinence nous a habitués à ce type d'analyse, qui répond très bien à une raison d'être de l'analyse documentaire : la condensation de l'information. On voit de plus en plus des applications mettre en pratique le text mining, ou synthèse de masse, ou des systèmes de filtrage qui se présentent comme des solutions techniques intéressantes pour détruire le désordre informationnel qui caractérise le réseau Internet. Le web sémantique pourrait donc remplacer le documentaliste dans l'une de ses facettes essentielles : l'analyse de l'information.

==> Par ailleurs, l'activité professionnelle qui consiste à indexer les documents est aujourd'hui pratiquée par l'utilisateur final dans le cas des folksonomies, une des applications sociales du web 2.0 résolument tourné vers la collaboration. " Les usagers indexent le web ", annonce Olivier Le Deuf dans un article paru dans le BBF 3. Alors est-il encore nécessaire de passer par des thésaurus, des classifications, quand ontologies, classifications automatiques et collaboration dans la création des tags montrent le bout de leur nez ?

==> On n'a plus besoin de lui dans une des facettes la plus évidente de ses activités : la recherche de l'information et son rôle de médiation dans cette recherche. Le réseau Internet met, en effet, à la disposition des utilisateurs, un certain nombre de ressources de plus en plus intelligentes qui leur donnent leur autonomie dans les recherches entreprises. Pourquoi passer par un documentaliste pour obtenir une information que Google ou un autre moteur de recherche peut apporter sans besoin de la médiation d'un professionnel ? Même mieux, le réseau et sa richesse permettent à l'utilisateur le butinage à travers de vastes gisements de ressources accessibles, ce que ne lui permet pas le centre de documentation dans lequel tous les documents ne sont pas proposés en accès libre. La recherche sur le réseau lui permet en plus de trouver par hasard, et heureusement, des informations qu'il ne recherchait pas (sérendipité).

==> On n'a plus besoin de lui comme " guichetier fournisseur de documentation2 ". Le documentaliste perd son rôle dans la diffusion du document ; celui-ci étant désormais soit numérisé, soit numérique et donc accessible sans sa médiation.

==> On n'a plus besoin de lui car il n'y a plus de document. Celui-ci explose en fragments ou, comme le spécifie Henri Le Crosnier, avec l'arrivée du web 2.0, on entre dans un " univers où l'on passe de la publication à la conversation4 ". Le web 2.0 instaurerait ainsi une " conversation mondiale " à laquelle tout le monde participe en donnant son avis sur un blog, un wiki, un forum...

==> On n'a donc plus besoin du professionnel de l'information ? Il doit disparaître, entraînant dans sa disparition le centre de documentation. " Ce qui est menacé, dit Jean Michel, c'est le centre de documentation, c'est-à-dire une structure datée qui remonte aux années 1950-1960, qui fonctionne sur le principe de la centralisation des ressources documentaires2 ". Le besoin d'un service disparaît à l'heure du web 2.0, avec l'espace virtuel dans lequel circulent les flux d'information. " Le centre de documentation est mort... vive le service infodoc stratégique ", titre-t-il un de ses articles5. Le centre de documentation subit en effet de plein fouet l'impact du numérique et de l'interconnexion mondiale des réseaux informatiques. Le questionnement de son utilité et de son économie est devenu une réalité dans beaucoup d'entreprises, alors qu'Internet, Google, et le web 2.0 sont devenus, de facto, les référentiels dominants pour la production, la diffusion et le partage de l'information.

" Les technologies de l'information modifient en profondeur le rapport des hommes à l'information et à la connaissance. Les utilisateurs sont devenus aujourd'hui autonomes et acteurs. Ils s'interrogent sur l'intérêt de l'intervention de documentalistes et les responsables économiques considèrent cette médiation professionnelle comme inutile ou coûteuse, ce qui remet en cause documentaliste et centre de documentation "5.

La convergence des métiers ?

Alors, est-ce la fin du documentaliste ? Non, répondent de nombreux observateurs qui s'inscrivent en faux sur les analyses précédemment exposées et affirment, en particulier, le rôle continué et affirmé du documentaliste à l'ancienne. Dans Profession de documentaliste en danger ?, Gilbert insiste, par exemple, sur cette fonction de guichetier toujours vivante, " comme en témoignent les demandes de fourniture d'articles qui envahissent quotidiennement les listes de diffusion spécialisées ".6

Plus raisonnablement, cependant, beaucoup pensent que le métier doit changer et sortir du stade artisanal. Sa mission essentielle, cependant, ne change pas. Au contraire, elle est renforcée en entrant dans l'univers du numérique. La documentation est née de la surinformation. Or plus le numérique se généralise, plus se pose la question de la maîtrise des flux. La présence d'un médiateur dans " l'infobazar " devient de plus en plus nécessaire, tout particulièrement dans l'école où travaillent les enseignants documentalistes. Les risques d'" infobésité " ou de noyade que font courir à tout le monde les ressources largement offertes sur le réseau Internet exigent l'acquisition d'une maîtrise, la mise en place d'une méthodologie rigoureuse et raisonnée pour discipliner cette information donnée dans le désordre. Cela justifie amplement la présence d'un professionnel de l'information, pont entre ce tsunami informationnel et l'usager final et en charge de sa formation. Mais ce rôle n'est-il pas aussi celui du bibliothécaire ? L'heure a-t-elle sonné de faire tomber des frontières qui séparent deux métiers extrêmement proches ? Un petit tour dans l'histoire permet de mieux comprendre deux situations différentes séparant l'Europe latine et les pays anglo-saxons. Car le métier de documentaliste devait-il naître alors qu'existait déjà le bibliothécaire ? L'histoire de la documentation explique le pourquoi de la séparation de deux métiers, bibliothécaire et documentaliste, qui représente une spécificité française - qui n'est pas sans étonner un certain nombre de professionnels de l'information venus d'ailleurs - et, au contraire, leur non-distinction dans les pays anglo-saxons.

Quand la documentation naît aux États-Unis, avec essentiellement le travail de Melvil Dewey, elle naît dans les bibliothèques et reste dans les bibliothèques. Dewey crée de nouvelles activités professionnelles en les intégrant à un métier déjà existant. Il attire l'attention sur l'utilisateur final, sur son besoin de trouver les documents " dans l'ordre dans lequel il souhaiterait les trouver ". Il est à l'origine, dans notre monde moderne, de la classification bibliologique, c'est-à-dire de l'analyse documentaire - notons toutefois que le vrai père de la classification est, dans la bibliothèque d'Alexandrie, Callimaque de Cyrène, qui organise la bibliothèque sur le principe des pinakes.

Paul Otlet, en Europe, fait naître la documentation en montrant les limites de la bibliothéconomie, qui ne s'occupe que des livres. Le document devient pluriel, intégrant journaux, tracts, images, affiches... Ce document pluriel nécessite la mise en place de procédés nouveaux. Otlet crée pour cela une nouvelle discipline ou branche scientifique pour attirer l'attention sur deux points principaux : l'obligation d'entrer dans les contenus informatifs, c'est-à-dire de dépasser la description bibliographique à laquelle s'arrête le bibliothécaire, et l'absolue exigence de mettre les informations disciplinées par les techniques documentaires à disposition de tous. La documentation naît de l'abondance informationnelle et dans l'idéologie du partage et de la collaboration. C'est pour ces raisons qu'Otlet crée la documentation. Mais il ne crée pas le documentaliste, terme que ne recense pas l'index alphabétique de son livre phare, le Traité de documentation : le livre sur le livre ; théorie et pratique - le bibliothécaire y est présent ! D'ailleurs dans les Fundamenta, qui décrivent les fondements de la documentation, il intègre dans le chapitre concernant " Les organismes documentaires ", les bibliothèques comme les services de documentation. Le documentaliste naît avec l'Union française des organismes documentaires (UFOD, 1931) qui fait entrer, dans l'entreprise, la documentation sous la forme d'un service qui n'est pas une bibliothèque, et un professionnel de l'information qui s'appelle un documentaliste. Il faut souligner que personne, aujourd'hui, n'explique l'origine de l'intitulé documentaliste. La revue Documentaliste-Sciences de l'information a publié un article sur " Le mot documentaliste ", qui reste toujours d'actualité, où Pierson s'interroge sur ce journal qui donne le jour au journaliste et sur ce document qui aurait dû donner naissance au " documentiste ", - terme proposé par l'UFOD - et qui glisse dans une racine " documental " qui n'existe pas 7. La documentation apparaît alors comme la science qui permet la fourniture de tous les documents sur un sujet donné. Mais n'est-ce pas toujours et encore une mission partagée avec le bibliothécaire ?

Aux États-Unis, où le partage de l'information est plus spontané, la documentation représente une avancée de la bibliothéconomie et reste dans la bibliothèque. Certaines des plus grandes banques de données actuelles sont nées et sont maintenue dans des bibliothèques américaines : Agricola (National Agricultural Library), Medline (National Library of Medicine)... prouvant ainsi leurs fonctions hautement documentaires.

En Europe, et plus spécifiquement en France, la documentation devient une profession à part entière et veut sans cesse montrer ses différences avec la bibliothéconomie et, surtout, le bibliothécaire. Pourquoi ? La réponse demanderait de longs développements. On peut cependant penser que l'élitisme et la bibliotaphie qui caractérisent longtemps les bibliothèques françaises - accès réservé aux savants, livres enfermés - et la séparation entre monde du travail - bibliothèque de recherche - et monde du loisir - bibliothèque de lecture publique - expliquent cet état de fait. Mais le monde des bibliothèques a profondément changé. La BNF, avec les signets ou les classes, fait un remarquable travail de documentation - la BNF envisagerait même de faire évoluer ses signets vers une liste collaborative nationale, avec un système de tags coordonnés.

Alors allons-nous assister à la fin des cloisonnements qui ont séparé, de façon parfois stérile, ces professions que le numérique pourrait enfin réconcilier ?

Cela semble déjà effectif à l'échelle internationale, où la Fédération internationale de l'information et de la documentation (FID) a progressivement disparu de la carte du monde de l'information, et où l'International Federation of Library Association (IFLA), très active, s'est ouverte à tous les professionnels de l'information.

Demain : Infomanager et/ou documentaliste web 2.0 ?

La mutation des structures documentaires - bibliothèques comme services de documentation - et la mutation de la profession semblent inéluctables. Mais comment ? Ces mutations espérées se sont si souvent traduites dans le temps, et de façon stérile, par l'apparition de nouvelles professions, tels les courtiers ou les veilleurs, déclarant à haute voix leur volonté de ne pas être confondus avec les documentalistes, pour finalement revenir dans le giron documentaire, que tout nouvel intitulé appelle à la prudence. On a vu, dans les années 1990, l'apparition du concept de profession de l'information, répondant au souci de moderniser, par ce nouvel intitulé, cette profession mal née. Aujourd'hui apparaissent de nouvelles appellations. On parle des bibliothèques 2.0, de la documentation web 2.0, du bibliothécaire et du documentaliste web 2.0. S'agit-il d'un effet de mode ou ses intitulés sont-ils le témoin d'un profond changement ?

L'observation de la profession aujourd'hui permet de réfléchir en terme de profond changement. Nous disposons, pour photographier notre profession, de plusieurs points d'observation : ce sont les offres d'emploi, les publications, les rencontres professionnelles - telles " I-expo " ou " On Line Meeting Information " -, reflets de ses intérêts et de ses préoccupations. Le dépouillement de ces informations entraîne à penser que le métier doit évoluer au moins sur deux points complémentaires : dans sa mission de gestion et de médiation de l'information, et dans l'appropriation des technologies du web 2.0, outils facilitateurs dans l'accomplissement de ce qui représente l'essence du métier : la coopération et la collaboration dans la création, le traitement et la mise à disposition de l'information.

Infomanager

L'apparition du numérique, nous l'avons déjà vu, pose la question de la gestion de flux immenses. Cela montre la nécessité de porter un autre regard sur le management des ressources informationnelles dans les organisations. Ce management stratégique de l'infotion-documentation au sein de l'entreprise représente un enjeu et un défi pour un professionnalisme. Pour cela, il faut donner du sens à la médiation professionnelle et à la fonction collective de dynamisation de l'information-documentation. " Le documentaliste doit quitter sa posture de pur technicien ou gestionnaire de documents, pour devenir un manager stratégique de l'infodoc. Cela veut dire être en mesure de penser l'information comme ressource stratégique partagée, ambitionner d'agir en transversabilité et de façon globale, et pas seulement dans l'enfermement de son centre de documentation devenu aujourd'hui trop étriqué et inutile 2 ". Car l'information est partout, au coeur de tous les processus de travail, de tous les métiers. Les documents prolifèrent de façon importante sans que l'on sache bien maîtriser cette " infobésité ", cette surinformation que Robert Escarpit décrivait comme la problématique documentaire numéro un 8. La gestion efficace de cette masse documentaire numérique devient un impératif collectif et un enjeu stratégique pour toute organisation qui veut rester compétitive. Il faut donc désormais redonner du sens à tous ces flux et ressources informationnels et en avoir une exploitation raisonnée. C'est le rôle des documentalistes, qui doivent se repositionner dans la fonction collective, et non individuelle, de maîtrise de l'information qui entre, circule ou sort dans l'organisation. Si le " professionnel à l'ancienne " a vécu, c'est parce qu'il assume seul la fonction documentaire dans l'organisation où il vit. Or cette fonction est, par essence, collective, ce que recouvre bien le concept de politique documentaire exprimé par J.-L. Durpaire 9 ou celui " d'Infopolis " exprimée par J. Michel 5. La fonction du documentaliste est de décloisonner, de supprimer les obstacles à la libre circulation de l'information. C'est donc jouer un rôle transversal dans l'organisation, en développant un système d'information dûment raisonné englobant l'ensemble des dispositifs, acteurs, processus et fonctions relatifs à l'information, à la documentation et à la communication. " C'est le système Information Documentation Communication (IDC) global, pensé, planifié, géré, vécu comme une ville en développement organique permanent 5 ".

Pour cela, sont demandées des compétences techniques pour la gestion du sens et des contenus : veille, intelligence économique, KM, mais aussi pour la gestion des supports avec l'archivage, la GED ou le Web mastering.

Mais sont également convoquées des compétences de communication. Il s'agit de dynamiser les échanges d'idées et de connaissances et d'associer l'ensemble des acteurs à la construction et au développement d'une documentation vivante et partagée ; ce qu'exprime bien le concept de documentaliste web 2.0. " Le documentaliste n'est pas mort si on refuse l'anarchie totale ou bidonvillisation des pratiques documentaires où chacun fait ce qu'il veut, crée sa mémoire... si l'on refuse aussi l'encadrement technocratique stérile des ressources documentaires dans des schémas informatiques rigides, de plus en plus éloignés d'une bonne compréhension des besoins des hommes 5 ".

Un nouveau professionnalisme doit émerger, ayant pour objectif de relever le défi que constitue le management stratégique de l'information, jouant de la synergie des compétences variées et visant la transversalité de l'information dans l'entreprise.

Mais le management ne se résume pas à la gestion des ressources. Il importe de donner une dimension politique à son action en revendiquant sa juste part dans les démarches collectives. Au lieu de réclamer sans cesse la reconnaissance de son métier, le documentaliste doit promouvoir une démarche systémique en tenant compte des relations multiples des diverses parties prenantes, et adopter une démarche prospective, avoir en permanence le souci de créer de la valeur et donner la priorité à l'homme, c'est-à-dire mettre les compétences au coeur des projets, favoriser la synergie des efforts. C'est ce qu'expriment bien J. Chaumier et E. Sutter en conviant les documentalistes à donner de la valeur ajoutée à leur service 10.

Documentaliste web 2.0 (*)

Ce que l'on attend du documentaliste désormais, c'est de savoir rechercher, traiter, produire et diffuser de l'information, en y incorporant de la valeur ajoutée en vue de satisfaire les besoins des usagers et en tenant compte de leurs participations. C'est ce que font de plus en plus bibliothécaires et documentalistes en utilisant les possibilités que leur offre le web 2.0, devenant ainsi bibliothécaire ou documentaliste web 2.0. Une récente étude du GFII 11 montre, en effet, que plus des deux tiers des documentalistes utilisent les outils du web 2.0 face à des utilisateurs de plus en plus exigeants - ils veulent la pertinence, l'immédiateté et l'ubiquité. Ils demandent de plus en plus de valeur ajoutée et souhaitent des outils simples à utiliser. Le documentaliste doit les entraîner à participer. Car l'essence même, sur web 2.0, ce n'est pas la technique, mais les gens qui la composent. Ce n'est pas l'outil qui fait le web 2.0, c'est le désir de partage de ceux qui s'en servent.

Le réseau informatique et la numérisation débouchent, en effet, sur de nouvelles promesses de création collective de la connaissance, d'autonomisation des personnes dans un cadre coopératif. Cela permet essentiellement de mettre en place des interactions avec les usagers. Il s'agit de travailler avec eux, et non plus seulement pour eux. Le web 2.0 ouvre sur le temps de l'information partagée et collaborative. C'est pourquoi le documentaliste doit créer une dynamique au sein de l'entreprise, en facilitant la diffusion et le partage de l'information. Le web 2.0 permet aux professionnels de l'information d'établir une relation directe avec ses usagers. Cet immense " partagiciel " ajoute de la valeur à l'information en permettant à tous, quel que soit son rang, de compléter, de corriger, d'évaluer ou de synthétiser l'information qui transite sur le réseau.

Il est temps alors de comprendre, à travers quelques exemples, comment les professionnels de l'information utilisent les outils du web 2.0 pour englober leurs utilisateurs dans leurs activités. En ce sens, la médiathèque de l'école de commerce supérieur de Lille est souvent citée en exemple d'utilisation optimale de tous les outils du web 2.0, comprenant la dream team, encore peu introduit dans les habitudes françaises 12.

Les professionnels de l'information transforment leur catalogue en proposant des OPAC 2.0 basés sur des technologies différenciées mais poursuivant le même objectif : permettre un accès de plus en plus exhaustif et convivial à l'information. On peut citer le Visual... Catalog des universités du Maine. C'est aussi Grokker ou Aquabrowser 13.

Il faut également faire un passage dans le site Gallica 2, encore en version béta, qui s'ouvre à l'édition contemporaine, pour comprendre à quel point les outils du web 2.0 sont pleins de promesse 14.

Les résultats visibles des entreprises web 2.0 peuvent permettre de comprendre ce que peut être, dans une organisation, le travail d'un professionnel de l'information face à une communauté d'usagers donnée, qui utilise des blogs professionnels, ouvre un wiki, pratique le mashup - il s'agit de mixer plusieurs sources d'information proposées dans un nouveau produit, telle une banque de données, comme eventful.com. En s'inspirant des réalisations déjà mises en place dans les organismes d'information, et sans entrer dans un esprit d'inventaire, tentons de montrer ce que permet de faire le web 2.0 dans le cadre de la documentation scolaire.

Il permet de travailler ensemble via, par exemple, le mindmapping. Les cartes conceptuelles ont toujours existé. Elles trouvent leur raison d'être grâce aux nombreux outils facilitant leur fabrication. Les documentalistes en connaissent les principes de base et leurs intérêts, qui présentent, sous forme de schémas fléchés, leur thésaurus. Les cartes conceptuelles permettent d'aller plus loin, mais poursuivent le même but dans l'organisation raisonnée de l'information et sa présentation ordonnée.

Une autre application concerne le partage de la mémoire. L'exemple de la photothèque collaborative web 2.0, construite par la ville de Brest, permet d'en comprendre la portée individuelle dans la participation, et la réussite collective dans le résultat obtenu. Car il s'agit bien, dans la constitution de cette mémoire, d'un partage créé grâce au souvenir singulier - sous forme de photographies - que chacun apporte dans son édification plurielle. Une seule photographie de la ville de Brest en 1900, possédée par une personne à titre privé, ne présente que peu d'intérêt et uniquement pour son propriétaire. Insérée dans une collection ouverte à tous et constituée par tous ceux qui n'en possèdent qu'une, cette photographie prend tout son sens. Ainsi, cette photothèque collaborative suscite des curiosités et des besoins de partage motivants pour tous les collaborateurs. On peut donner un autre exemple de partage de mémoire avec la plate-forme Library Thing, qui permet de gérer sa bibliothèque personnelle d'ouvrages. Library Thing permet, entre autres, de récupérer des références bibliographiques sur les sites des librairies en ligne 4.

Le web 2.0 entraîne également à partager ses productions. On peut, en ce sens, citer le service de partage en ligne de présentation powerpoint Slideshare. Scribd, équivalent de Youtube pour les documents écrits, constitue un autre exemple.

Le web 2.0 joue un rôle important dans les repères spatio-temporels nécessaires à l'internaute. Tout le monde connaît les possibilités données par de nombreux services pour se repérer dans l'espace - posant ainsi la question de l'utilité des savoirs géographiques ! - Donnons pour exemple http://www.libraries411.com/, qui place les bibliothèques sur une carte de Google Map en sachant de quelle ville vient un internaute.

On peut également proposer aux utilisateurs d'ouvrir une page d'accueil personnalisée. C'est le principe des portails et mise en page automatique (http://netvibes.com).

Proposons enfin, comme cela se passe à la bibliothèque de la Sorbonne et dans de nombreuses bibliothèques anglo-saxonnes, de créer un système de tags qui permet à chaque lecteur de participer à la gestion des signets sur Del.icio.us.

Les possibilités sont ouvertes et nombreuses. Le web 2.0 apporte de multiples moyens au professionnel de l'information pour réussir ses missions. Toutefois, il faut bien comprendre que les outils du web 2.0 ne prennent sens que dans la continuité. Ils exigent donc une locomotive - le documentaliste - pour mobiliser des contributeurs pour l'animation des plates-formes mises en place.

Conclusion

" La documentation n'est-elle pas - ou ne sera-t-elle pas - remplacée par le " tout-numérique ", avec l'accès facilité aux ressources électroniques ou le développement des moteurs de recherche, sans la nécessité, pour l'utilisateur, de recourir à un intermédiaire ? ", interroge Jean-Philippe Accart 18. Il est trop tôt pour répondre. Mais nous devons nous attendre à des changements fondamentaux dans tous les domaines de nos vies professionnelles et quotidiennes. Des experts rassemblés pendant trois ans dans tous les pays du monde ont essayé de déterminer ces bouleversements que va connaître le monde en entrant dans les civilisations numériques. Ils nous invitent à y réfléchir autour de sept idées ou mots clés : nouveau/énergie et pouvoir/collaboration/identité/corps, espace et temps/fracture/ouverture et détermination.

L'éducation, dans les scénarios imaginés - le monde s'écroule, connaît l'impérialisme, voit de nouvelles lumières ou vit par les 100 000 fleurs - y apparaît comme le défi n° 1 à relever. Ces experts le disent sous ce titre : " Éducation : élever le niveau des connaissances, en transformant la manière dont elles sont construites, transmises et évaluées : demain, la connaissance. " Dans la lecture de ce texte, les membres du jury trouveront des affirmations auxquelles d'ores et déjà ils adhèrent. Ils trouveront également des pistes de réflexion pour alimenter notre débat : " Demain, l'enseignant documentaliste ? " 19

(*) Notre objectif ici n'est pas de donner une information sur le web 2.0, dont tout le monde ici connaît les principales application : blog, wiki, avec en particulier Wikipédia, qui fait couler tellement d'encre sur la fiabilité de ses informations. Le web 2.0, c'est aussi le fil RSS, la gestion collective de signets, l'apparition de communautés virtuelles, la création de réseaux sociaux... Une définition synthétique du web 2.0 par H. Le Cronier : le web 2.0 représente la convergence d'innovations technologiques (flux RSS, permalink, ping...), d'économies nouvelles (économie du don, longue traîne, creative commons...) et surtout, des outils ouvrant sur des collaborations et des modèles de participation sociale.

(1) Sandoval V., " Les mutations des métiers ", Les Cahiers du Numérique, vol.1, n° 3, 2000.

(2) Michel J., " Les jours des professionnels à l'ancienne sont comptés ", Archimag, février 2008, n° 211, p. 14-15.

(3) Le Deuff O. " Folksonomies : les usagers indexent le web ", BBF, 2006, t. 51, n° 4, p. 66-70.

(4) Battisti M., Muet F., Journée d'étude ADBS, " La documentation web 2.0 : mettre l'usager au coeur des services ", Documentaliste-Sciences de l'information, 2007, vol. 44, n° 4-5, p. 322-326. Hervé Le Crosnier intervient dans cette journée et y résume la série des quatre conférences qu'il a animées : " Documentation et Web 2.0 ", à l'université de Montréal - École de bibliothéconomie et des sciences de l'information, mars 2006. Accès conférences : http://www.gin-ebsi.umontreal.ca/confmidi/2006/web20/

(5) Michel J., " Le centre de doc est mort... vive le service infodoc stratégique ", Archimag, janvier 2007, n° 199, p. 13-16.

(6) Gilbert, " Profession de documentaliste en danger ? ", Le Babouin (en ligne), février 2008 (page consultée le 5 avril 2008). Accès http://www.babouin.fr/post/2008/02/ 12/La-profession-de-documentaliste-en-danger

(7) Pierson G., " Le mot documentaliste ", Documentaliste-Sciences de l'information, mai 1978, vol. 5, n° 2, p. 3-7.

(8) Escarpit R., Théorie générale de l'information et de la communication, Paris : Hachette, 1976.

(9) Durpaire J.-L., Les politiques documentaires des établissements scolaires, Paris : MENESR, 2004.

(10) Chaumier J., Sutter E., Documentalistes, ajoutez de la valeur à vos services !, ADBS, 2008.

(11) GFII, L'information électronique professionnelle en France : le marché en 2006 et les tendances en 2007-2008, Paris : GFII, 2008. accès : http://www.gfii.asso.fr/

(12) http://mediatheque.esc-lille.fr/

(13) Maisonneuve M., Touitou C., " Une nouvelle famille d'Opac : navigation à facettes et nuages de mots ", BBF, 2007, n° 6, p. 12-19 (en ligne). Accès : http://bbf.enssib.fr. Consulté le 21 avril 2008.

(14) BNF, Gallica 2. Accès : http://www.google.fr/search?hl=fr&q=gallica+2&meta=lr%3Dlang_fr

(18) Accart J.-P.. " "Documentation" : un mot, une histoire, une actualité autour d'un métier. " RESSI (en ligne), mars 2006, n° 3 (5 pages). Accés http://campus.hesge.ch/ressi/

(19) Civilisations numériques. http://www.cinum.org/

Argos, n°44, page 4 (12/2008)
Argos - Mutation des métiers de l'information