Editorial

Editorial du numéro 44 ("Lire avec les nouvelles technologies")

François Villemonteix

Personne aujourd'hui n'ignore la volonté institutionnelle de généraliser les pratiques des technologies en éducation. Ce volontarisme, affirmé par les ministres successifs depuis plus d'une dizaine d'années, s'est confirmé par une série de " plans d'équipements " et de projets de " généralisation des usages ". Il constitue bien un invariant dans l'ensemble des décisions prises en matière de politique éducative pour le pays. D'ailleurs, le contexte actuel est marqué par l'effort d'intégration d'outils et instruments, dont la plupart ne sont pas conçus ni prévus pour l'école a priori : baladeurs, ordinateurs ultra-portables, technologies web 2.0, espaces numériques de travail (ENT). De nombreux discours d'escorte accompagnent leur déploiement, prévoyant en effet des changements dans les pratiques de formation mais aussi dans le rapport entre école et monde social.

Est-ce aussi simple ? Qu'en est-il des conditions préalables à réunir pour que des usages, pertinents, émergent et perdurent ? Ces outils et instruments sont-ils intégrables dans les pratiques ? Il convient d'être plus nuancé. En effet, penser intégration c'est envisager les questions d'ingénierie, d'assistance, d'information, de formation et de transfert des bonnes pratiques, mais c'est aussi éluder les facteurs qui contrarient le processus. G.-L. Baron et É. Bruillard privilégient la notion de scolarisation qui renvoie à un enjeu d'appropriation collective de techniques nouvelles et de nouveaux instruments utilisés dans des activités finalisées.

Comment penser la place des enseignants " bricoleurs ", au sens de Levi-Strauss ? Ceux qui expérimentent, essaient, ceux qui se trompent puis recommencent, ces soutiers des TICE ne fonctionnent-ils pas sur du temps long, pédagogique, plus long en tout cas que celui de la prescription et de l'innovation technologique ?

Le dossier thématique d'Argos, " Lire avec les nouvelles technologies ", présenté dans ce numéro, traduit bien la complexité des problèmes posés par la mise en oeuvre de décisions institutionnelles. Il met à jour la nature des relations entre acteurs décideurs, producteurs de dispositifs d'accompagnement et praticiens. Organisé en trois parties, il adopte successivement trois points de vue, " macro ", " méso " et " micro ".

La première partie aborde les questions d'acteurs et les enjeux du champ de l'informatique scolaire en s'appuyant, notamment, sur le déploiement des ENT à l'université et dans le système scolaire, qui constitue bien un analyseur du dialogue entre l'État et les collectivités. Quels sont les stratégies et les jeux d'acteurs en présence ? Quels sont les processus en cours et la nature des difficultés rencontrées ? Les évolutions de l'édition et du rapport de l'utilisateur aux contenus sont également observées : que deviennent les modèles traditionnels d'édition dans un contexte de dématérialisation des contenus et des espaces de production ? Que dire également de l'impact de l'écran sur les processus d'accès au sens en jeu du côté de l'utilisateur ?

La seconde partie se situe au niveau des dispositifs institutionnalisés, portés et accompagnés par des acteurs multiples, aux intentions convergentes. À travers les exemples des dispositifs de Télé Formation Lecture (TFL) et de eTwinning, la nécessité de la cohérence des enjeux des acteurs et des actions menées est démontrée. La réussite de ces dispositifs tient bien à leur inscription dans la durée et à leur médiation permanente par la formation.

La dernière partie laisse place à l'exposé de praticiens, à propos de plusieurs cas d'usage. Ceux qui ont expérimenté, exploité, stabilisé dans le temps leur pratique en résolvant toute une série de problèmes non prévus par le prescripteur, rendent ici intelligible leur travail. Les textes proposés attestent bien de l'émergence de nouvelles pratiques instrumentées, dont certaines étonneront le lecteur, comme le recours au plagiat à l'université. Les conditions de mise en oeuvre et les limites sont ainsi clairement exposées, qu'elles touchent à l'écriture sur un blog, à l'utilisation de podcasts ou à l'utilisation d'un tableau numérique interactif en classe (TNI).

Les usages des technologies par des élèves s'imposent difficilement par décret. Certains rapports institutionnels attestent de leur difficulté à émerger dans les classes (Bardi, Bassy, Lepetit, Pecker, Lesné, 2007) et les gains d'efficacité se font toujours attendre. À travers les exemples présentés dans notre dossier, l'usage des technologies, " articulation dynamique entre l'offre technologique et l'emploi effectif " selon J. Perriault, ne peut apparaître que sous certaines conditions : finalité clairement identifiée, convergence des acteurs vers un même but, continuité des modalités d'accompagnement et enfin relation de confiance entre prescripteurs, accompagnateurs et praticiens.

Argos, n°44, page 1 (06/2008)
Argos - Editorial du numéro 44 ("Lire avec les nouvelles technologies")