Dossier lecture et réussite scolaire / 2. Lecture et littérature

Et si on osait des littératures en classe d'accueil ? (*)

Nadia Djilali, formatrice au CASNAV de l'académie de Créteil

Si la littérature a déjà conquis une petite place dans les classes d'accueil, de nombreuses hésitations, voire un grand scepticisme, demeurent quant à la possibilité de faire lire des textes littéraires aux élèves nouvellement arrivés en France.

Poèmes, chansons, contes, extraits de littérature pour la jeunesse, scènes de théâtre... Cela semble une gageure tant la lecture de ces textes est déjà difficile en classe ordinaire, la langue littéraire, les références culturelles et historiques et la présence d'implicites faisant barrage à la compréhension pour beaucoup d'élèves.

Pourquoi faire lire des textes littéraires aux élèves nouvellement arrivés ?

S'il est légitime de se poser cette question, elle s'inscrit nécessairement dans une interrogation plus large : à quoi sert de faire lire des textes de la littérature à des enfants et à des adolescents ?

Si l'on persiste, c'est que la littérature, par sa fonction anthropologique,1 apporte quelque chose d'unique au jeune être humain en formation : comme d'autres domaines artistiques et culturels, elle lui permet de se construire dans son rapport au monde en trouvant des réponses symboliques à des questions ontologiques et morales. Elle lui offre aussi une expérience émotionnelle singulière. Car ce qui n'appartient qu'à elle en tant qu'art du langage, c'est cet autre usage de la langue, une langue riche, créative, qui s'exprime librement dans son pouvoir de suggestion et son esthétique propre - pensez au frisson de plaisir de la formule magique " Tire la chevillette et la bobinette cherra "...

Faire une place à la littérature en classe d'accueil, c'est donc familiariser les élèves avec une langue qui, ne se limitant pas à son rôle communicatif, nourrit l'imagination et enrichit le répertoire langagier des jeunes allophones ; c'est, surtout, par la reconnaissance de symboles partagés et de valeurs universelles, et par le constat, aussi, de valeurs différentes, leur donner des clés pour mieux comprendre la culture de la société dans laquelle ils vont grandir ; c'est, enfin, leur donner des habitudes de lecture qui leur permettront de réussir leur scolarité.

Quels objectifs didactiques se fixer ?

Il s'agit de se donner les grandes lignes d'un programme, aucun programme officiel n'existant en la matière2. Programmation souple qui s'ajustera différemment pour chaque classe selon les compétences linguistiques, culturelles et scolaires des élèves.

À cet égard, les programmes et documents d'accompagnement de l'école primaire3 sont très intéressants pour inventer une didactique de la littérature pour les élèves nouvellement arrivés. Confrontés aux programmes de français au collège et pour les classes de seconde et de CAP, ils permettent de définir des objectifs fondamentaux pour la classe d'accueil :

==> partager un patrimoine culturel commun et donner des repères dans la culture française ;

==> familiariser avec la langue littéraire et aider à la compréhension de l'écrit littéraire ;

==> installer une posture de lecteur du texte littéraire ;

==> transmettre des savoirs littéraires.

Les élèves allophones bien scolarisés dans leur parcours antérieur, lecteurs dans leur première langue de scolarisation, ne sont pas débutants dans l'acquisition de certaines de ces compétences4 : ils ont déjà eu l'occasion d'entendre et de lire des textes littéraires dans leur langue. Ils doivent acquérir la connaissance du code linguistique français et développer des compétences historico-culturelles, afin de décoder les textes. Ils doivent acquérir aussi des savoirs littéraires, ainsi que quelques savoirs techniques et méthodologiques pour une initiation à l'analyse littéraire.

Quels textes choisir ?

Ce qui doit présider au choix des textes, hormis la prise en compte du niveau linguistique des élèves, c'est le souci d'éviter une double barrière, linguistique et culturelle : les éléments linguistiques et discursifs réclamant beaucoup d'attention, les données référentielles internes et externes aux textes devront toujours être explicitées.

Les oeuvres de la littérature de jeunesse sont souvent privilégiées5 du fait de leur relative facilité linguistique (le mélange de niveaux de langue peut néanmoins s'avérer difficile !) et de l'intérêt indéniable qu'elles présentent pour de jeunes lecteurs. La qualité linguistique et l'intérêt socioculturel de ces textes6 sont alors des critères déterminants.

S'il est plus exigeant, le choix de textes du patrimoine littéraire7 est incontournable : contes de Perrault, fables de La Fontaine, récits mettant en scène des héros légendaires, scènes et personnages archétypes du théâtre et du roman, grands auteurs. Sous la forme d'extraits choisis ou adaptés, par la médiation d'images, de documents audiovisuels et du multimédia, par le recours à la traduction en langue d'origine, par la mise en réseau de textes et de figures qui tissent le patrimoine culturel commun, par un travail interdisciplinaire en français et en histoire, tous les moyens sont bons pour arriver à une fin : permettre aux élèves de commencer à cheminer dans la littérature française et occidentale.

Bien entendu, le niveau linguistique des élèves doit présider au choix des textes et au choix des activités : pour des élèves débutants8, on commencera par des chansons, des poèmes, des extraits courts - contes, scènes de théâtre, portraits littéraires ; en passant bien sûr par l'oral et par des activités de mises en voix, d'illustrations, de pastiches, d'acrostiches et autres jeux créatifs. On pourra aussi travailler avec des versions bilingues9, le détour par la langue première étant essentiel à plus d'un titre : rassurant, valorisant et intéressant dans une perspective interculturelle, c'est souvent la seule opportunité pour les élèves d'entretenir les compétences de lecture acquises dans leur première langue, le maintien de ces compétences étant, on le sait, un gage de réussite pour l'apprentissage d'une langue seconde et pour la scolarité en général.

À partir du niveau intermédiaire, on peut envisager la lecture d'oeuvres intégrales courtes10 en français, sous la forme de lectures suivies, faites en classe pas à pas, avec des moments de travail et d'échanges en groupe, et des activités de mises en voix et de création. Il est important que les élèves bientôt intégrés en classe ordinaire fassent des lectures personnelles pour qu'ils acquièrent une relative autonomie et se préparent à rendre compte de leurs lectures, dans un premier temps à l'oral, puis à l'écrit.

Posture d'enseignement et pistes d'activités

Les quelques pistes11 qui suivent sont une invitation à entrer dans la littérature en pratiquant la littérature, en la faisant vivre concrètement dans la classe afin de transmettre le plaisir d'entendre, de dire, de lire, d'écrire et d'interpréter les textes - avant toute approche techniciste ! - en ayant confiance en la sensibilité et en la curiosité de ces jeunes esprits qui font leurs premiers pas dans notre culture...

==> Adopter une démarche interculturelle : introduire les grandes figures littéraires universelles12, pour mettre en valeur la spécificité de ces figures dans la littérature française - la figure de la ruse par exemple.

==> Créer des rituels de lecture : prévoir un moment dans l'emploi du temps - " l'heure de la poésie, du conte, du théâtre... " ; travailler avec des partenaires - CDI, bibliothèques municipales, théâtres, associations.

==> Familiariser avec l'objet livre par des activités de manipulation13 et exploiter l'espace graphique du texte pour aider les élèves à prendre des repères dans l'écrit littéraire14 : typographie, mise en page, segmentation du texte, ponctuation, majuscules, etc.

Articles et graphiques en ligne

Vous trouverez le compte rendu de deux séquences d'activités en classes d'accueil, sur Le Petit prince et Les Fables de La Fontaine, ainsi qu'un article sur la question,"Entrez en littérature avec La Fontaine", dans la version d'Argos en ligne :
http://www.crdp.ac-creteil.fr/revueArgos

==> Adopter une posture d'accompagnement à la lecture par la mise en voix15 et la mise en corps des textes : de la lecture expressive à la mise en scène avec un partenaire - collègue ou élève de niveau avancé - en passant par le mime, toute forme de représentation des textes étant une aide précieuse à la compréhension du sens et à l'entrée dans l'écrit, ainsi que la reformulation et l'explicitation de passages difficiles pendant la lecture.

==> Permettre aux élèves de s'approprier le texte par des activités de création : à l'oral, mises en bouche, mises en voix, jeux de rôle à partir de dialogues de théâtre, de roman ; adaptation théâtrale de textes narratifs16 ; à l'écrit : imitation, prolongement, transformation, adaptation du texte17.

==> Créer une mémoire des textes, collective et/ou individuelle : bibliothèque de la classe ; journal de lecture pour la classe et/ou pour l'élève.

==> Installer une démarche d'interprétation des textes, adaptée au niveau des élèves :

  • commencer par l'émission d'hypothèses de sens à partir d'éléments du paratexte : couverture/quatrième de couverture, titre, illustrations, etc. ;
  • prévoir un questionnaire de lecture progressif pour guider les élèves dans leur découverte du texte, à l'oral, puis à l'écrit : repérer le connu pour questionner l'inconnu, aider les élèves à mettre en place des stratégies discursives18 ;
  • ménager un travail en petits groupes pour la construction du sens et le repérage d'indices dans le texte, initier les élèves au débat interprétatif19 ;
  • habituer à une démarche de réflexion sur la création dans le cadre plus large d'une éducation culturelle : travail à partir d'objets et de productions artistiques (bandes dessinées, albums, oeuvres picturales et cinématographiques, spectacle vivant) en collaboration avec les professeurs des disciplines artistiques et le concours d'artistes et de gens du spectacle.

(*) En référence à la très intéressante publication : Et si on osait des littératures au lycée professionnel... et au collège, B. Vaucher, " Argos Démarches ", CRDP de l'académie de Créteil, 2007.

(1) Pour un rappel sur les fondateurs de l'anthropologie de l'imaginaire (G. Bachelard, M. Eliade,...), J. Thomas, Introduction aux méthodologies de l'imaginaire.

(2) Dans la brochure Le Français Langue Seconde, Gérard Vigner propose trois séquences autour de la littérature ; dans les Programmes et accompagnement pour l'enseignement du français au collège, quelques suggestions sont faites dans la partie " FLS ", pour chaque niveau.

(3) Le langage à l'école maternelle ; Littérature cycle 3 ; à consulter aussi : Les chemins de la littérature au cycle 3, CRDP de Créteil, les fiches pédagogiques proposées sur les grands genres littéraires offrant des pistes intéressantes pour les ENA.

(4) Compétences définies par Umberto Eco dans Lector in fabula : linguistique, culturelle, discursive et rhétorique.

(5) C'est le choix quasi exclusif de la publication récente : Enseigner le FLS par les textes littéraires aux élèves nouvellement arrivés en France, CRDP de Nice.

(6) Des oeuvres de littérature pour la jeunesse en français facile peuvent être proposés dès le niveau A1/A2 : adaptés aux ENA sur les plans linguistique et socioculturel, ils se prêtent bien à une lecture suivie (La disparition, petit roman à suspens édité chez CLE International, rencontre un certain succès en classe d'accueil). Bien perçue aussi par des élèves plus âgés : Les premiers jours, une oeuvre de Eglal Errera illustrée par Marjane Satrapi chez Actes Sud Junior.

(7) Les collections de classiques en français facile publiées par CLE International et Hachette FLE offrent l'avantage d'un accès à l'oeuvre complète et à l'ensemble des constituants de l'histoire, mais certaines oeuvres sont tellement condensées que le sens en devient difficile à appréhender. Préférez alors la version traduite en langue première et, toujours, la version originale sous la forme d'extraits choisis accompagnés de résumés.

(8) Le niveau débutant correspond au niveau A1 du Cadre européen commun de référence pour les langues, Didier, Hatier ; le niveau intermédiaire correspond aux niveaux A2/B1.

(9) Collections de contes en version bilingue aux éditions L'Harmattan.

(10) Pour un travail sur la nouvelle à chute avec des élèves scolarisés au lycée, les Crimes exemplaires de Max Aub sont à recommander.

(11) Je me concentre ici sur la posture pédagogique ; les supports audio, iconographique, multimédia - ils sont pléthores ! - offrent bien sûr une médiation souvent indispensable et intéressante quand ils sont de qualité et bien utilisés.

(12) Enseigner la littérature, J. Crinon, Nathan, 2006, chap. 2 : une réflexion sur la mise en réseau de textes autour de grandes figures de la littérature.

(13) Le dossier " La poésie à l'école " dans la rubrique Maîtrise de la langue française du site EduSCOL propose des activités pédagogiques à partir de recueils de poésie, déambulation, manipulation, jeux,

(14) devinettes.

(15) Dans son ouvrage Français langue seconde, Lectures pour les collèges, Catherine Marcus propose des séquences pédagogiques pour aider les élèves à entrer dans l'écrit littéraire. Une bibliographie très complète aussi. Sur l'importance du travail de mise en voix des textes pour transmettre la spécificité et le plaisir de la langue littéraire, consulter le n° 38 de la revue Argos, " La mise en voix des textes " (octobre 2005).

(16) À ce sujet, un article que j'ai rédigé pour le supplément de la revue Le Français dans le monde, Francophonies du Sud (n° 5, mai-juin 2003, " Le théâtre, pour redonner le goût de l'école ") : l'adaptation pour la scène d'un conte de la tradition locale dans une école au Niger. À exploiter, les transcriptions théâtrales de contes de Olivier Py publiées par L'école des loisirs ; et, pour le lycée, Pièces et dialogues pour jouer la langue française, Retz.

(17) Si tu t'imagines, Didier : des activités de création à partir de textes littéraires de tous genres avec une indication sur le niveau de difficulté.

(18) Littérature en dialogues, CLE International : une démarche intéressante de questionnement, de l'oral à l'écrit, avec l'appui d'un CD audio, sur des extraits de dialogues de roman et de théâtre classés par niveau.

(19) On peut s'inspirer de la démarche des cercles de lecture, dispositif didactique mis en pratique à l'école primaire, notamment au Québec : les élèves, rassemblés en petits groupes hétérogènes, apprennent à interpréter et à construire ensemble des connaissances à partir de textes littéraires - voir Les cercles de lecture, S. Terwagne, De Boeck, Bruxelles et le site www.juralecture.ch rubrique " Animer la lecture ".

Argos, n°43, page 59 (05/2008)
Argos - Et si on osait des littératures en classe d'accueil ?