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Écrire la bonne histoire

Daniel Martin, animation pédagogique du CRDP de l'académie de Créteil

Dans la continuité de la démarche de lecture et d'analyse de romans-photos, exposée dans les articles précédents, arrive maintenant le moment d'écrire le scénario de votre photoroman.

Un terrain qui n'est pas vierge...

À bien y réfléchir, l'idée de mise en scène n'est pas étrangère aux élèves. De multiples situations du quotidien relèvent de la construction d'un scénario : comme témoin ou participant pour une commémoration, une cérémonie religieuse, une consultation médicale, un vote, une rencontre sportive ; comme acteur pour organiser un rendez-vous, une fête, pour faire une blague, faire une course au supermarché, pour écrire une carte postale. Parmi ces situations, il y a peu de ces mises en situation qui s'accompagnent d'un passage à l'écrit. Qu'importe, le plus significatif dans l'évocation de ces exemples est la valorisation des similitudes qu'ils entretiennent avec le scénario : asseoir et maintenir chacun dans son rôle ; capter puis soutenir l'attention des auditeurs qui peuvent devenir des acteurs ; utiliser les conventions caractéristiques de la situation et du statut des personnes impliquées ; révéler une demande, une quête, une aspiration, un but pour tendre à les satisfaire ; faire progresser la situation avec une entrée en matière, un développement, une fin ; jouer d'un ton adapté à la circonstance. La presse nous montre assez que la réalité est le plus fécond terroir de la construction fictionnelle, tous les scénaristes en conviennent et s'en servent.

La forme photoroman s'ouvre à toutes les possibilités. Aventure, policier, intimiste, humoristique, road-movie, initiatique, aucune option n'est à bannir mais en revanche, il est nécessaire de prendre en considération les références culturelles dont disposent les élèves, sans oublier qu'ils auront la tentation de plébisciter celles qui leur sont les plus familières.

La BD, la littérature de jeunesse, la chanson, le cinéma, la presse, le spectacle de cirque, le théâtre, le one-man-show sont autant de supports et d'expressions qui peuvent être source d'inspiration, d'analyse et qui offrent les éléments de la construction d'une trame de base. Ajoutons que la création de votre photoroman peut s'accommoder d'une adaptation. Elle peut prendre aussi la forme plus ou moins revendiquée d'un exercice de style, d'un hommage, d'une transposition, d'une parodie...

Quels ingrédients pour quelle cuisine ?

D'où vient le fait que certaines histoires nous passionnent ? Constatons qu'elles nous offrent le double plaisir de la découverte puis de la répétition lorsqu'on prend plaisir à les revoir. Elles y parviennent lorsqu'elles mobilisent notre curiosité, notre intelligence et notre imagination, mêlant ainsi des éléments de la connaissance et les éléments sensibles du domaine de l'affectif.

L'histoire, ce sont les péripéties, les évolutions qui surviennent entre les personnages. La narration, quant à elle, est ce qui nourrit et donne du relief à ces événements. Si extraordinaires et puissants que soient les personnages, si diverses ou exceptionnelles que soient les situations, elles ne rallieront l'adhésion du lecteur que si elles sont exposées avec le désir de séduire, d'informer, de détendre ou de surprendre, par exemple. Comme le sel d'une plume malicieuse ou tragique relève la litanie mille fois rabâchée d'un fade fait divers. Les élèves le comprendront bien, eux qui s'aperçoivent facilement que la même blague racontée par un camarade inspiré ou un autre plus timoré ne provoque pas le même effet. On sait, bien sûr, que le héros finira par triompher, ce qui déplace le véritable intérêt et les conditions du succès de l'écriture dans l'élaboration et l'exposition dramatique du " comment ".

Le photoroman nous montre que l'identification du lecteur est un enjeu très important. Cela plaide pour l'écriture d'un scénario où l'auteur ne sacrifie pas l'adhésion de son lecteur à des extravagances ou des digressions dictées par son propre désir de laisser libre cours à son imagination. Si l'on veut bien admettre que le vecteur essentiel qui soutient la narration est le personnage, là encore, le roman-photo nous enseigne que ce sont son visage, ses mains et ses postures corporelles qui racontent et plus encore traduisent, instillent un climat, une singularité.

Remarquons que le dépouillement d'un plateau de tournage vide ou sobrement apprêté focalise l'attention des spectateurs sur la performance, la virtuosité des acteurs. Il ne nuit en rien à l'impact du spectacle. Il faut alors en déduire que l'ajout d'un élément de décor, d'une lumière, d'une couleur, nécessite d'être pensé par l'auteur comme l'apport d'un élément significatif de la narration, d'un allié qui sollicite l'attention du spectateur, le captive mais non pas le distrait. Personne n'oubliera, du coup, dans l'élaboration du scénario, que le défi que doit relever l'auteur est là, extraordinairement fécond : quelles que soient la tension, la subtilité ou l'ambition de ce que décrivent les mots du scénario, il n'est pas d'espaces, d'actions, de climats qui ne soient restituables par une photo. Cette position est beaucoup plus stimulante et riche que de brider la création des auteurs en leur répétant : " limite-toi à ce que tu vas pouvoir photographier... ". La surenchère qui consiste à accumuler les décors et les effets est une fuite en avant. Est-il plus astucieux de donner à voir le monstre ou le visage terrifié de sa future victime ? Voilà qui plaide pour la valorisation du hors-champ, si souvent négligé dans la lecture et l'analyse d'image, et qui correspond pourtant à tout ce qu'englobe l'environnement du sujet photographié ; exclu visuellement du cadre mais souvent si présent !

Les mots pour des saveurs...

Donnons du grain à moudre aux apprentis-scénaristes, en évoquant ce conseil prodigué dans Le Cid qui nous prévient qu'à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Utilisez la métaphore du voyage pour aider les élèves à apprécier à quoi tiennent l'ennui ou la satisfaction ressentis lors d'un trajet. Le scénario embarque le spectateur, il faut lui donner envie de trouver sa place, ne pas le débarquer en route, craindre qu'il s'endorme par désoeuvrement... La réussite d'un scénario passe par la nécessité d'installer le spectateur dans un univers qui s'affirme par la pertinence de choix esthétiques et narratifs assumés. Cela requiert, par conséquent, une intrigue dynamique, à la fois déterminée et imprévisible, plausible et surprenante. Bref, jouant habilement du relief et des tensions dont il faut maîtriser à la fois les causes et les résolutions. Invoquons la menace ou l'acharnement, le désir ou le besoin, le hasard ou la fausse piste, pour traduire une amplitude dans l'intensité. Utilisons le coup de théâtre, le contretemps ou le revirement, l'accident ou l'usure pour signifier un jeu sur l'axe du temps. Intrigue et suspens sont les ingrédients d'une histoire captivante, si paisible soit-elle.

En matière de mise en scène rapportée au photoroman, les mots perdent à un moment les prérogatives que les élèves leur connaissent habituellement. Ils ne sont plus les seules pierres angulaires de l'élaboration du discours. Les voici réductibles à une photographie. Voilà pourquoi l'enseignant, une fois le scénario rédigé, imposera comme discipline, dans la phase de " découpage ", le respect constant de cette consigne : " Trouvez les images qui vont traduire ces situations ", et son corollaire : " Ne dites pas avec du texte ce qui est déjà exprimé par la photo ", qui concerne l'élaboration du contenu des bulles et des textes. Ce séquençage par le découpage en vignettes porte en lui la notion de rythme, il imprime des ralentissements ou des fulgurances, deux formes de focalisation, mais son grand souci est la restitution du temps dans la durée. C'est à cette occasion que la logique, la capacité de synthèse, l'esprit d'initiative des élèves seront mis à contribution. Car il va s'agir de donner du sens à l'absence des images : celles que le lecteur va reconstituer dans son for intérieur pour établir une continuité de la narration dans le trou qui sépare deux vignettes. Un trou parfois énorme et mis en scène par quelques mots : " Quatre ans après... ". Un trou parfois insignifiant dans la durée mais si décisif  : " Ah ben tiens, elle n'a plus sa bague ! ". Ce qu'on appelle l'ellipse, si familière dans le récit écrit ou dans le film. Tel un " résumé aphone ", elle est une sorte de passerelle, un morceau de l'histoire en friche que le lecteur doit traverser sans se perdre et sans s'en rendre compte.

Dans votre photoroman, deux options peuvent cohabiter : un souci de vraisemblance réaliste et un parti-pris fictionnel affiché. Cependant, elles ne seront pas confondues et, pour être efficace en tant que telle, une séquence à vraisemblance réaliste devra se faire reconnaître par son (apparent) respect des conventions d'une psychologie du quotidien. Car une exagération, une incohérence, un détail, une maladresse de style, même, peuvent facilement ruiner le tableau, le faire sonner faux et donc créer une distance dommageable avec le lecteur.

Illustrons ce propos par un exemple précis. Dans la plupart des fictions d'épopée (roman, film ou BD), la mort des personnages mineurs n'est qu'une péripétie qui n'a absolument pas le retentissement qu'elle a dans la réalité. Hommes, femmes, simples figurants succombent sans mention de la moindre blessure ou bien, ce qui est tout aussi irréaliste, avec l'exposition appuyée de plaies horribles et de litres de sang. La mort du héros, au contraire, est amplement dramatisée. Dans une oeuvre à vraisemblance réaliste, la mort occupe une place importante, c'est pour cela qu'elle survient peu souvent. Tout est fait pour que le spectateur ressente les conséquences matérielles et psychologiques que subissent les autres protagonistes.

Le choix du ton est un cadre fécond qui vous guide dans l'écriture du scénario. C'est aussi un élément très important pour aider votre lecteur à trouver sa place dans l'histoire que vous lui racontez. Le ton correspond à une forme d'unité que vous affichez et que vous conservez dans l'histoire que vous partagez avec votre lecteur. Il produit de la stabilité, introduit et maintient une couleur dominante, un climat. Ce choix guide considérablement la composition de l'univers et la détermination des personnages. On peut distinguer plusieurs registres, en nuancer les déclinaisons et avancer des éléments de vocabulaire qui aident à en cerner les caractéristiques (cf. le tableau en fin d'article). Bien sûr, là encore, il n'existe pas de frontière étanche qui fait qu'un registre ne peut pas cohabiter avec un autre.

TonDéclinaisonsQualificatifs
ComiqueHumour - ironie - farce - absurde
dérision - comédie
Drôle - hilarant - grinçant - cocasse
irrévérencieux - festif - truculent
ActionEpopée - aventure - odysséeRemuant - direct - fulgurant - enlevé
dynamique
SentimentalNostalgique - romantique
mélodramatique
Charmant - tumultueux - fougueux
tendre - mélancolique
TragiqueDrame - psychologique
pathétique
Bouleversant - passionné - amer
désespéré - sombre
PoétiqueMéditation - baroque
contemplation
Délirant - musical - étrange - raffiné
envoûtant - sensible
HumanistePhilosophique - social - politique
humanitaire
Direct - engagé - lucide - sincère
généreux - humain - digne - noble

Faites à votre sauce

Vous savez déjà selon quelle proportion votre photoroman sera composé de séquences ouvertement basées sur la fiction et/ou la vraisemblance réaliste, vous vous orientez vers un registre de ton dominant. Ces deux éléments vont vous aider à constituer l'univers dans lequel vont évoluer les personnages et va se déployer la trame narrative de votre photoroman.

La question du lieu est la plus évidente. Il faut tout simplement ne pas oublier qu'on va photographier ces lieux, ce qui signifie qu'on doit pouvoir investir le site et éventuellement le modifier en toute sécurité et avec un certain confort de travail.

Le choix du titre, on l'a vu en analysant les romans-photos, n'est pas anodin. Il indique le ton et peut permettre de valoriser d'emblée le héros et l'orientation principale de l'intrigue. Aussi, un titre peut-il servir de déclencheur à l'écriture d'un scénario.

L'intrigue principale de votre photoroman comportera du temps long, celui qui nourrit la narration par la durée et se lit en creux au moyen des ellipses. On le distinguera du temps " documenté ", celui qui donne à voir les personnages agissant dans/sur leur milieu, celui qui installe les ambiances, traduisible par des plans larges ou une exposition panoramique. Le temps " menacé " est celui de la tension, des obstacles, qui met en valeur les singularités, les atouts et les points faibles du héros à travers les épreuves qu'il affronte. C'est le royaume de l'hyperactivité, de la focalisation sur les détails. Le temps s'y décompose à loisir. Le temps de la résolution, quant à lui, se consacre à chanter les louanges des triomphateurs mais aussi à fustiger les forces négatives : malheur aux vaincus !

L'écriture du synopsis est la phase qui a le plus de conséquences sur la réussite du projet. C'est aussi la plus délicate, mais l'expérience de la pédagogie rappelle que plus les contraintes sont fixées et comprises, plus la tâche est aisée. En la matière, il faut un nombre restreint de personnages principaux, une intrigue principale solide avec une ou deux intrigues secondaires, un univers affirmé et facilement lisible. Il faut anticiper sur la phase de découpage, qui correspond au choix du nombre et du contenu des vignettes qui vont servir de support à la narration. Pour se préparer à ce passage entre l'écriture textuelle et la représentation en image, on peut travailler sur les BD où chaque page correspond à une histoire autonome (Cubitus, Gaston Lagaffe...). La pratique des images séquentielles rend beaucoup service, elle n'est pas étrangère aux enseignants, qui l'utilisent traditionnellement pour des activités d'expression écrite, orale ou en conjugaison. Le mime ou la transposition théâtralisée de sketchs, de gags ou d'événements du quotidien vont permettre de conceptualiser la constitution, l'écriture d'une scène.

Le synopsis est constitué de phrases et de paragraphes très hiérarchisés, l'expression est la plus sobre et la plus linéaire possible. Quelques descriptions très ciblées pour imposer les ambiances, beaucoup de verbes pour signifier les actes et les évolutions, un emploi très étudié des adjectifs qualificatifs, de façon à ce qu'ils précisent les données à restituer impérativement par l'image. Une bonne histoire ne peut exister sans des personnages qui ont de l'épaisseur.

Sur les planches d'un petit théâtre...

Le document qui représente le découpage du scénario se compose d'images cadrées au format paysage ou portrait qui n'ont pas à revendiquer une quelconque ambition esthétique. Il ne conserve des mots que ceux qui ne peuvent être restitués par des photographies, c'est-à-dire très peu, en tout cas le moins possible: dialogues, informations venant du hors-champ, récitatif. En matière de contraintes, il est impératif de fixer le nombre total de pages du photoroman car c'est un garde-fou indispensable. Six ou huit pages (soit une cinquantaine de vignettes) paraissent un total maximal raisonnable pour une première expérience. Ici se situe un écueil incontournable, celui qui fera préférer la réalisation d'un photoroman à celle d'une bande dessinée : il est très difficile de dessiner des personnages qui soient expressifs et ressemblants d'une vignette sur l'autre. Appelons scénarimage le support visuel intermédiaire correspondant au découpage. Il se situe, dans la progression, entre le synopsis et la réalisation des photos définitives qui seront les vignettes de votre photoroman. Ce scénarimage va nous permettre, de surcroît, d'initier les élèves à la prise en main d'un appareil photo numérique.

Il s'agit de construire en miniature un plateau de tournage en trois dimensions. L'échelle en est fournie par l'utilisation de personnages articulés type " playmobil ". Prenez une boîte en carton dont chacune des quatre parois peut se rabattre ou se dresser comme des obstacles, des cloisons. Fixez par de la pâte à modeler quatre baguettes de bois verticales d'égale longueur dressées aux quatre coins. Reliez-les en leur sommet par quatre autres baguettes horizontales scellées par de la pâte à modeler. Cette boîte à paroi transparente est en quelque sorte le " vivarium " où vous placerez les personnages " playmobil " selon la mise en scène que vous inspire chaque étape du découpage. Vous pourrez le meubler sobrement, là aussi, avec des jouets, des objets détournés ou de simples blocs géométriques. Le découpage de catalogues vous fournira aussi des fonds, des éléments de décoration.

Cette solution permet de tester à peu de frais des propositions de mise en scène : position relative des personnages les uns par rapport aux autres, en fonction de l'enjeu principal de la scène (objet à voler, porte à ouvrir, information à voir...), par rapport au décor, à la lumière. Il s'agit d'en faire la photo qui servira d'indication pour le tournage définitif de la vignette photographiée avec les " vrais " acteurs. C'est une activité toute indiquée pour expérimenter ce que " valeur de cadre ", " premier et second plan " signifient, ainsi que " plongée " et " contre-plongée ".

Ainsi familiarisés avec la prise en main d'un appareil photo numérique, les élèves n'en seront que plus efficaces, vigilants et inventifs lors du temps fort du tournage final grandeur nature. Outre la possibilité de faire argumenter par les élèves quelle prise de vue paraît la mieux servir le synopsis, cet exercice permet de bien installer la notion de " scène ". Pour finaliser l'écriture du synopsis, une fois que chaque vignette a été matérialisée par une photo provisoire numérotée, dont on fournit une photocopie de travail au format A4, on va utiliser des post-it de quatre couleurs différentes pour indiquer le texte qui doit figurer sur la vignette : une couleur pour le dialogue, une pour le récitatif, une pour le bruitage, une pour les voix ou sons venus du hors-champ. Au pays des images, le silence est d'or ! Pas question de noyer l'espace de l'image d'informations écrites... gare à la redondance et priorité à l'image ! Les clichés ainsi réalisés offrent la possibilité de tester la lisibilité de votre narration. Avant de fixer l'ordre définitif des vignettes, vous pouvez expérimenter l'agencement des scènes dans un ordre qui ne respecte pas la chronologie, selon le principe du flashback ou du flash- forward. C'est l'occasion aussi de rendre son expression plus dynamique en repérant et en éliminant les vignettes inutiles.

Nous verrons lors du prochain article comment un soin particulier apporté à la construction des personnages se révèle décisif pour l'écriture et l'enrichissement du scénario, pour l'implication des " acteurs " du projet et pour l'adhésion des lecteurs, et comment leur définition contribue à stimuler, étoffer, crédibiliser la conception du scénario.

Argos, n°43, page 16 (05/2008)
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