Littératures

La sexualité adolescente côté fille, côté garçon

Jean-Marc Talpin, psychologue-clinicien maître de conférence à l'université Lumière-Lyon 2

La problématique de la sexualité à l'adolescence, traitée à partir de l'analyse de deux ouvrages du romancier anglais Melvin Burgess : celle d'une jeune fille, dans Lady ou ma vie de chienne, puis celle des garçons, dans Une idée fixe.

Comment traiter de la sexualité dans la littérature à destination des adolescents ? Pourquoi, plus fondamentalement, en traiter ? Les adolescents ont-ils besoin de livres pour avoir un discours sur la sexualité ? Et de quoi parle-t-on lorsque ce mot est prononcé, à l'heure où tout utilisateur d'un ordinateur peut avoir un accès quasi illimité à des images ou à des films pornographiques ? Enfin, comment sont reçus, tant par les adolescents que par les adultes, ces livres et l'excitation potentielle qu'ils contiennent ?

Première réponse rapide : si, longtemps, les adolescents ont recouru aux livres comme source d'information et d'excitation, en des temps où existait une certaine censure redoublée de la gêne parentale, tel n'est plus le cas actuellement. Ceci permet de mieux comprendre le sens du recours à la littérature, ici particulièrement à la littérature de jeunesse. Les ados peuvent avoir besoin des livres car certains de ceux-ci sont à même de proposer une forme liée de discours quant à la sexualité. Cette forme lie les représentations et les affects, la sexualité et les sentiments, l'acte et l'amour, la tendresse et le désir, la crudité et la pudeur ou la timidité. Elle lie aussi, plus ou moins, certes, selon les lecteurs, l'excitation qu'elle suscite, à l'opposé de la littérature érotique ou pornographique qui devrait, si l'on suit Sade, " coûter du foutre au lecteur1".

Quand bien même l'époque se prête, voire se complaît, à la production de discours sur la sexualité (qu'il s'agisse de la télé réalité, qui n'a de réalité que le nom, ou de certaines émissions radio), il n'est jamais simple pour un sujet de produire un discours sur la sexualité, a fortiori si ce sujet est adolescent.

En effet, ainsi que l'a souligné P. Gutton, l'adolescence se caractérise par l'entrée du sexuel génital dans la psyché, " vin nouveau dans de vieilles outres ", pour reprendre l'image évangélique développée par D. W. Winnicott. Or toutes les vieilles outres ne réagissent pas de la même manière, toutes n'ont pas la même souplesse, la même solidité. Or l'adolescent, tout à sa quête identitaire, va chercher à intégrer, à intriquer tant sur le plan pulsionnel que sur celui du discours, ce génital s'imposant à lui dans un mouvement mêlé de plaisir et de gêne. Selon que l'adolescent est garçon ou fille, mais attention à nos stéréotypes (il y a des garçons sentimentaux et des filles au discours cru, voire grossier), le discours sur la sexualité va être pris, avec des mouvements contradictoires, entre silence gêné et grossièreté, entre discours sentimental et discours anatomique ou technique... La crudité peut être provocation ou signe d'un réel malaise pour parler du sujet. Il faut en outre bien prendre en compte le destinataire de ce discours et les intentions de l'adolescent vis-à-vis de celui-ci, de la vantardise (ne pas être en reste vis-à-vis des copains) à la provocation, en passant par l'inhibition.

Cette problématique de la sexualité à l'adolescence sera traitée ici à partir de deux ouvrages du romancier anglais M. Burgess, aussi auteur de Junk ou du célèbre Billy Elliot (dans lesquels la sexualité à l'adolescence, pour n'être pas centrale, est pour autant loin d'être ignorée, en particulier dans la dimension homosexuelle). Dans les deux livres retenus, M. Burgess évoque la sexualité des adolescents et des adolescentes. Lady ou ma vie de chienne traite de manière centrale de la sexualité d'une jeune fille quand Une idée fixe s'oriente plus particulièrement sur celle des garçons. Alors que le premier prend une forme de conte ou de récit fantastique, le second est plus proche de la réalité. J'ai retenu ces deux livres pour cette différence de traitement ainsi que pour leur qualité d'écriture (en même temps simple) et la finesse d'abord des enjeux de la sexualité à cet âge.

Avant de nous arrêter sur l'analyse puis sur la réception de ces deux ouvrages par de futures professionnelles du livre de jeunesse rencontrées au cours de leur formation, je vais les présenter.

Lady ou ma vie de chienne, publié en anglais en 2001 et traduit l'année suivante, raconte l'histoire de Sandra, une jeune fille de dix-sept ans au comportement sexuel assez désordonné. Après une première liaison sérieuse avec un garçon qu'elle a quitté, pour des raisons qui lui échappent et qui tiennent surtout à la crainte de l'engagement et du lien amoureux, elle a des relations sexuelles avec les nombreux garçons qui lui plaisent. Elle est la narratrice du roman et s'exprime dans un vocabulaire plutôt cru. En contrepoint de son discours, nous entendons celui de sa copine Annie, de ses parents et de sa soeur Sandra. Alors qu'elle se promène dans la rue avec un nouveau garçon avec lequel elle a très envie de faire l'amour, elle renverse la canette de bière d'un clochard et s'enfuit sous les cris de ce dernier. Or elle découvre rapidement, sans bien comprendre tout de suite, qu'elle est devenue une chienne. Toute la suite du livre suivra ses pérégrinations en tant que chienne, avec beaucoup de finesse et de vivacité. Sandra essaie de retourner chez elle mais sa mère ne la reconnaît pas et la chasse. Elle se fait des amis chiens et oscille entre une vie de chien, avec toutes les satisfactions pulsionnelles et toute la liberté que cela suppose, et le désir de redevenir une jeune fille, en particulier parce que ses parents lui manquent. Elle devient la compagne du clochard qui la protège, s'occupe d'elle et lui explique qu'elle n'est pas la première qu'il transforme dès lors que l'on butte dans sa canette. Après un ultime retour chez ses parents qui finissent, plus ou moins et à grand-peine, par la reconnaître et l'enferment dans sa chambre, le livre se termine par une phrase ouverte car ambiguë, alors qu'elle hésite à sauter par la fenêtre de sa chambre : " J'ai fait le grand saut ".

Alors que la structure de Lady est linéaire et classique, celle de Une idée fixe est plus complexe. En effet, ce livre n'a pas un héros central mais plusieurs personnages importants qui sont à tour de rôle narrateurs, au gré des chapitres. Cette structure complexe permet de construire une réalité faite de l'entrecroisement de plusieurs points de vue (de plusieurs garçons comme de plusieurs filles). Chaque personnage, tout en conservant une complexité, est plus spécifiquement porteur d'un enjeu psychique interne mais aussi interpersonnel propre à la sexualité : le narcissisme pour Dino et Jackie, couple " canonissime " mais qui montre bien que la beauté ne facilite pas pour autant les choses ; Jonathon qui peine à identifier qu'il est amoureux de Déborah, d'autant que celle-ci, plutôt ronde, est loin des canons du groupe ; Ben qui a une liaison avec une de ses profs, Ali, aventure qui montre au demeurant combien la rencontre du fantasme et de la réalité peut être révélatrice de douleurs psychiques. Ce livre met donc en scène l'écart entre le désir de faire l'amour, la réalisation de ce désir et le sentiment amoureux, et ce d'autant plus que chacun se réfère au groupe des copains, dans une mise en scène narcissisante de soi dans ses relations amoureuses, ainsi qu'à la présence, plus ou moins sévère ou inattentive, des parents.

" Lady " ou la sexualité entre amour et révolte

Partant du thème classique de la métamorphose, Lady fait ressortir que la métamorphose transforme moins qu'elle ne rend visible ce qui, jusque-là, ne l'était pas pour un sujet. De plus, cette métamorphose permet de problématiser sur un mode métaphorique bien des enjeux psychiques, présents avec plus ou moins d'acuité pour chacun, de l'adolescence. Par ailleurs, de même que pour S. Freud tous les personnages du rêve parlent du rêveur et non de la réalité extérieure, de même on peut considérer que tous les personnages du roman écrit à la première personne parlent du narrateur et sont donc porteurs de ses contradictions internes ; dans la même logique, les personnages des parents parlent moins des parents réels que de la manière dont l'adolescente se les représente et les investit.

Dès lors qu'elle devient une chienne, que le clochard nomme Lady, Sandra se pose frontalement la question de son identité, de l'intrication de la sexualité à son être antérieur d'enfant, de sa relation à ses parents qui sont séparés, de l'amour et du désir...

Pour ce qui concerne sa relation aux parents, il ressort clairement que Sandra est en révolte contre eux, en particulier contre sa mère qui élève seule ses enfants dans un certain conformisme. Ce conformisme inquiet ressort lors du premier retour de Sandra-chienne chez elle, puisque sa mère en a très peur et veut la chasser, craignant qu'elle ne soit enragée et représente un danger son petit frère. Il en ressort que la sexualité de la jeune fille, et, en deçà, sa puberté, remettent en cause la mère qui ne peut fournir qu'une réponse rigide. La sexualité, et en particulier celle d'une fille, met la famille en danger. Cependant, plus tard, la mère se remémorera ses propres émois sexuels et amoureux, dans un mouvement qui lui permet alors de rencontrer sa fille car elle accepte d'être en lien avec elle-même, avec sa propre sensibilité, plutôt que d'être dans ce qu'elle veut croire être une position parentale en " faux self " .

Si cette mère est, pour l'adolescente, celle qui barre l'accès à la liberté, et en particulier à la liberté de jouir comme bon lui semble, elle n'en représente pas moins aussi celle qui procure de la tendresse et de la sécurité. Le premier rejet n'en est alors que plus blessant, qui se solde par la fuite de Lady vers la vie sauvage. Le second retour de Sandra fait bien ressortir cela car Sandra est très émue lorsque sa mère, tout en craignant de devenir folle tant la situation est invraisemblable, croit la reconnaître. Retrouvant sa chambre, Sandra, prise entre pulsionnalité et besoin de sécurité, entre devenir adulte et rester enfant, saccage tout à l'exception de ses jouets en peluche, objets transitionnels qui voient souvent leur investissement réactivé lors de cette phase de transition.

Lady fait aussi ressortir la difficulté, pour l'adolescente ou l'adolescent (car des garçons aussi ont été transformés en chien, dont un ancien professeur que Lady rencontre), de lier non seulement ses mouvements pulsionnels mais encore d'intriquer le courant tendre et le courant sexuel de la vie amoureuse. Ainsi Sandra oscille-t-elle entre attachement amoureux, au début de sa vie adolescente, et vie sexuelle dans laquelle l'autre existe peu pour lui-même. Une telle attitude s'inscrit dans le risque que représente pour l'adolescent une relation durable, tant parce que cela comporte le risque de dépendre de quelqu'un, que parce que cela fait ressembler au couple parental, ce qui est difficilement supportable pour Sandra. Du coup, l'autre est plutôt mis en place d'objet partiel, d'objet qui apporte du plaisir sexuel sans implication affective réelle. L'orgasme semble dès lors remplir plusieurs fonctions : il procure une intégrité narcissique mise à mal par l'adolescence, en même temps qu'il fait cesser temporairement l'excitation pulsionnelle et qu'il confirme le sujet quant à sa capacité de séduction. Le devenir chien de Sandra-Lady la met en position de choisir, alors que ces deux mouvements en viennent en principe à s'intriquer dans la vie psychique, ainsi qu'en témoigne sa soeur ou encore Annie, sa meilleure amie. Mais Sandra, dans une dispute avec celle-ci, considère les garçons comme des objets partiels dont le sexe doit la satisfaire. La dispute résulte de ce qu'elle surnomme le petit ami de sa copine " petite bite " suite aux confidences de celle-ci, ce qui est pour cette dernière doublement blessant puisqu'elle dévalorise son objet d'amour et trahit la confiance de la confidence.

Ce livre met aussi en scène l'expérience de l'irréversible que fait vivre l'adolescence. En effet, Sandra-Lady se demande si le clochard, auprès duquel elle trouve refuge et protection, et qu'en retour elle essaie elle aussi de protéger, voire de materner, n'aurait pas le pouvoir de la faire redevenir une jeune fille, autrement dit d'annuler la transformation de l'adolescence qui l'inscrit autrement dans le temps. C'est d'ailleurs cet espoir qui, dans un premier temps, la conduit auprès du clochard, avant que ne s'installe un véritable attachement lié sans doute pour partie à une communauté de malheur.

La fin du livre, avec sa phrase ambiguë qui peut aussi bien laisser penser que Sandra opte définitivement pour la vie de Lady qu'elle peut sembler ouvrir sur le suicide, s'inscrit dans l'optique d'un choix irréversible. Je soulignerai dès à présent que, dans le travail mené avec des étudiantes sur ce livre, la deuxième hypothèse n'a pas été envisagée et a été violemment refusée quand je l'ai évoquée, comme si elle était véritablement impensable.

Là où Lady opte pour un traitement métaphorique, Une idée fixe, au titre explicite du côté du masculin, choisit un traitement beaucoup plus près de la réalité sociologique et psychique, entre jeunes gens de milieux moyens et favorisés, sans difficultés particulières, à part Zoë, une jeune fille qui se marginalise et s'invite à une fête.

" Une idée fixe " ou les déclinaisons du couple

Comme le titre l'indique, d'une manière caricaturale qui ne rend pas bien compte de la finesse du livre, par ailleurs plein d'humour, les principaux personnages masculins ne " pensent qu'à ça " ; ils rêvent de faire l'amour, aventure souvent remise pour de multiples raisons, qui vont de l'absence de partenaire au refus de celle-ci face à leur précipitation, en passant par la panne sexuelle et les angoisses hypocondriaques, sans oublier la présence des parents ou les copains parfois indésirables... Si les raisons externes sont nombreuses dans ce report et cette attente, les raisons internes, psychiques, ne le sont pas moins. Ainsi de l'attitude hystérique de Jackie qui se fait autant désirer qu'attendre, quand ce ne sont pas les circonstances qui jouent contre elle : lors d'une fête chez Dino, son amoureux, elle se décide à faire enfin l'amour avec lui mais, alors qu'elle se met nue au lit pour l'attendre, elle découvre avec horreur qu'un convive ivre y a vomi. On peut voir dans cet incident une figuration de ce que l'acte sexuel peut comporter de dégoûtant pour cette jeune fille, si attentive à son apparence et aux codes sociaux qui l'accompagnent.

L'un des axes majeurs de la re-cherche amoureuse chez ces jeunes gens est celui de l'apparence. Le couple Dino et Jacky est vécu par les autres comme " canonissime ", personne ne pensant pouvoir rivaliser avec lui. Cependant cette beauté, ce style tout à fait dans les critères sociaux du groupe d'amis, ne leur rend pas la vie amoureuse plus facile, tant justement les enjeux sont narcissiques. D'une certaine façon, il s'agit moins de savoir si l'on aime et si l'on est aimé par l'autre que de savoir si l'autre est assez bien pour soi. Jackie, vivant depuis quelques temps une aventure sérieuse avec un garçon plus âgé qu'elle, presque établi, cède aux charmes de Dino après moult discussions avec ses copines, parce que tout le monde le veut et qu'elle se trouve valorisée de l'attention qu'il lui porte, et séduite, excitée par sa cour insistante.

Sur ce même axe, en contrepoint, le couple Jonathon-Déborah peine à se former car Déborah est ronde. Tout un temps Jonathon se fait croire, ou tente de se faire croire, qu'elle est pour lui une très bonne copine avec laquelle il a beaucoup de plaisir à échanger car ils ont bien des intérêts en commun, et rien de plus. Cependant, il se rend bien compte de son attirance, de son excitation sexuelle lorsqu'elle est près de lui et se montre disponible. Mais il craint le regard et les éventuelles moqueries de ses copains. Du coup, après qu'il ait accepté ses avances, l'ait embrassée, caressée, il recule par crainte du regard des autres, ne sachant plus au fond de lui ce qu'il veut. Or le regard des autres est moins malveillant qu'il ne pourrait l'imaginer, ce qui montre bien que pour lui ce regard est en partie le support de ses propres projections, de son conflit entre ses mouvements amoureux et les normes sociales et esthétiques. De plus, les échanges avec les copains, nous le verrons encore plus à propos de Ben, fournissent un solide étayage dans la mesure où ils reposent sur une véritable amitié, avec l'ambivalence, la rivalité mais surtout l'humour taquin que cela suppose.

L'aventure de Ben, qui pourrait sembler bienheureux d'avoir un objet sexuel disponible et même fort demandeur, montre, ainsi qu'il finit par le confier à Jonathon lorsqu'il est trop en difficulté, que les choses ne sont pas si simples. Ben a une aventure sexuelle avec une prof qu'il a rencontrée au club de théâtre. Cette aventure, qui réalise le fantasme de nombreux lycéens, a lieu à l'initiative de l'enseignante, Ali. Dans un premier temps, Ben n'en revient pas d'une telle chance. Mais très vite il découvre qu'il doit vivre cette aventure dans le secret, ce qui est le signe qu'il est en fait sous l'emprise d'Ali, qui est par ailleurs dans une réelle détresse psychique et affective qu'elle masque par cette relation et par une sexualité fortement investie. Il faudra à Ben le courage d'en parler à Jonathon pour s'arracher à cette relation, grâce aux conseils de ce dernier. Cette aventure relève au fond de ce que S. Ferenczi nomme " la confusion des langues entre les adultes et l'enfant ", l'adulte interprétant dans son propre registre sexuel ce que l'enfant dit dans le sien. Ben n'est certes plus un enfant mais il n'est pas encore un adulte. L'intensité sexuelle et passionnelle, au moins du côté d'Ali, de cette relation l'empêche de développer un espace de rêverie et de fantasmatisation. D'ailleurs, lorsque enfin il aura pu rompre avec Ali, qui le tient un temps parce qu'elle a fait une tentative de suicide, il dira ne surtout pas vouloir rencontrer quelqu'une afin de profiter de sa solitude.

Une idée fixe fait aussi ressortir que derrière le côté très assuré, voire fanfaron, du discours des garçons sur la sexualité, se donnent à entendre de multiples inquiétudes tant par rapport à son propre corps que par rapport au corps des filles et à l'intimité avec celui-ci. Ainsi Jonathon, à quatorze ans, ne trouva-t-il pas le sexe de la fille avec laquelle il était, tout en n'osant pas le lui dire de crainte d'être ridicule ; ce même Jonathon connaît un mo-ment d'impuissance la première fois qu'il va faire l'amour avec Déborah, qui essaie de le rassurer. Il en vient même à se convaincre qu'il a un cancer des testicules, jusqu'à ce qu'il se résolve à rencontrer un médecin (une femme pour sa plus grande honte !) qui non seulement le rassure mais encore l'autorise, en lui disant qu'il n'a rien et qu'il peut en profiter, ce qui le libère de sa culpabilité, sans doute liée aux figures parentales. D'ailleurs, d'autres aspects du livre, sur lesquels nous ne nous arrêterons pas ici, montrent aussi combien la rencontre des adolescents avec la sexualité des parents est complexe (Dino découvrant que sa mère a un amant, ne peut s'empêcher de voir celle-ci comme un être de désir, ce qui le perturbe profondément).

Lire et faire lire Melvin Burgess

Lors d'une formation aux métiers du livre à destination de la jeunesse avec un public étudiant âgé de vingt à vingt-quatre ans, j'ai eu l'occasion de faire lire ces deux ouvrages et d'en discuter. Ce public, exclusivement féminin, supporta mal la différence de traitement de la sexualité entre les garçons et les filles. La métamorphose de Lady leur parut sexiste, renvoyant à une image crue de la sexualité féminine qui était pour elles le résultat d'un regard typiquement masculin. Il me semble qu'il s'agit moins de crudité, dans la mesure où, pour parler de la sexualité féminine, M. Burgess construit un récit fantastique, que de confrontation directe à la question du désir sexuel. En effet, ce désir n'est pas ici représenté de manière acceptable parce qu'en partie aseptisé ou " sentimentalisé ".

Ces mêmes étudiantes me posèrent une question tout à fait intéressante : donneriez-vous ces livres à lire à vos enfants ? Je leur proposai de décentrer la question sur un plan professionnel. En effet, le livre, en tant qu'il est objet de médiation entre les jeunes et les adultes, est loin d'être neutre. Il parait difficile de proposer ces livres comme cela, sans expliquer le projet lié à cette proposition, dans la mesure où les jeunes peuvent ressentir cette proposition comme ambiguë, comme séductrice de la part de l'adulte.

En revanche, en particulier si ces ouvrages peuvent être travaillés en petits groupes, ils me paraissent pouvoir être un très bon support à la parole sur un sujet qu'il est toujours difficile d'aborder. De plus, compte tenu de la finesse des propos de M. Burgess, ces livres non seulement peuvent permettre aux adolescents de se décoller des propos les plus stéréotypés, et donc les plus défensifs, quant à la sexualité, mais encore ils peuvent légitimer (R. Kaës) certains vécus singuliers. Lisant leurs propres angoisses, leurs propres fantasmes dans un livre, les adolescent(e)s pourront en parler plus facilement, alors que préalablement ils préfèrent n'en rien dire par honte, par crainte que ce ne soit pas normal... De surcroît, et ce n'est pas un mince avantage, ces livres gardent toujours ouverte la porte de l'humour, ce qui est aussi une bonne manière d'échapper à l'angoisse lorsque le livre touche de trop près la singularité de la vie psychique d'un sujet.

Bibliographie

  • Burgess M., 2001, Lady ou ma vie de chienne, Gallimard, Paris, (2002) ; 2003,
  • Une idée fixe, Gallimard, Paris, (2004).
  • Ferenczi S., 1982, " Confusion des langues entre les adultes et l'enfant ", in Psychanalyse T4, Payot, Paris.
  • Freud S., 1900, L'interprétation des rêves, PUF, Paris, (1967).
  • Goulemot J.-M., 1991, Ces livres qu'on ne lit que d'une main, Aix-en Provence, Alinéa.
  • Gutton P., 1991, Le pubertaire, PUF, Paris.
  • Kaës R., 1984, Contes et divans, Dunod, Paris.

(1) Jean-Marie Goulemot : Ces livres qu'on ne lit que d'une main.

Argos, n°43, page 8 (05/2008)
Argos - La sexualité adolescente côté fille, côté garçon