Littératures

La Dream Team des contes de fées

Jean-Paul Gourévitch, écrivain, spécialiste de la littérature de jeunesse, consultant international en ressources humaines

En choisissant de mettre au programme des terminales littéraires les Contes de Perrault, illustrés par Gustave Doré dans l'édition Hetzel, les responsables n'avaient peut-être pas mesuré les difficultés de la tâche.

La rencontre qui s'opère par l'intermédiaire du livre entre le plus célèbre des écrivains de la littérature jeunesse, le plus original des illustrateurs et le créateur de l'édition moderne n'est pas aléatoire. On peut même parler d'un événement littéraire, qu'il est difficile aujourd'hui aux enseignants et à leurs élèves d'appréhender dans toutes ses dimensions, comme j'ai pu le constater dans les animations que j'ai faites dans des classes de terminales littéraires sur cette question. Les quelques lignes qui suivent n'ont d'autre ambition que d'ouvrir des pistes de réflexion à l'intention des enseignants confrontés à cette difficulté et à leurs élèves.

" Un grand livre très cher pour les petits enfants "

Perrault-Doré-Hetzel, c'est d'abord un événement. Hetzel l'avoue sans ambages dans la préface qu'il donne à la première édition de l'ouvrage en 1862. Il a voulu faire " un grand livre très cher pour les petits enfants " mais c'est aussi à la clientèle adulte qu'il s'adresse. Il s'est dit que " les pères et les mamans ne seraient pas fâchés de relire dans une forme saisissante et digne d'eux les contes aimés de leur enfance. Les graveurs, l'imprimeur, le fabricant de papier, l'éditeur et le dessinateur ont essayé d'en faire une sorte de merveille. ".

De fait, pour celui qui voit l'objet livre et non l'édition de poche qu'utilisent les élèves, l'ouvrage est un enchantement. Un in-folio en reliure cartonnée décorée d'éditeur pour bibliophiles, avec une couverture rouge armoriée et dorée ; l'ensemble titres-dessinateur-éditeur incrusté dans un macaron également doré, avec double filetage et frise décorative entre les deux ; une page de titre en bicolore noire rouge avec une typographie très soignée ; le frontispice et les images en page pleine protégée ; une illustration en regard de chaque titre de conte et de nombreuses à l'intérieur, onze pour le seul Petit Poucet... Cette mise en page, comme le disent Embs et Mellot, éclipsera toutes les autres pour " rester, dans la mémoire des lecteurs, la représentation de référence du monde de Perrault ".

" Les Contes " de Perrault resitués dans leur époque

Les contes de Perrault relèvent d'une tradition littéraire très présente à la fin du XVII e siècle en France : la rédaction d'un recueil de contes empruntés à la tradition orale ou à la littérature étrangère, notamment aux Italiens Basile et Straparola. Les Contes de Perrault paraissent en 1694 (contes en vers) et en 1697 (contes en prose). Cette même année voit la sortie des Contes de fées de Madame d'Aulnoy, bientôt suivie d'une cohorte d'autres contes, comme ceux de Mademoiselle Lhéritier ou de Madame de Murat. Ces contes sont parfois adornés de quelques vignettes reproduisant un épisode de l'histoire ou montrant un personnage en train de discourir devant un auditoire, pour rappeler l'origine orale de ces contes. Mais on a moins insisté sur le fait que cette littérature de divertissement correspond aux premières années noires du règne de Louis XIV. En 1697, au traité de Ryswick qui met fin à l'interminable guerre de la ligue d'Augsbourg, la France doit pour la première fois restituer toutes ses conquêtes. S'il est simpliste de penser que, du fait du mécénat exercé par le roi, il y ait eu des consignes données aux écrivains, on ne peut exclure que les écrivains eux-mêmes aient senti que la population lectrice avait besoin de fictions pour oublier les malheurs du temps présent.

Les éditions ultérieures des " Contes " de Perrault

Les éditions des Contes se sont multipliées au XVIIe et au XIXe siècle, aussi bien dans le registre bibliophilique (Lamy 1781 et le Cabinet des Fées qui en intègre une partie dans ses quarante volumes de contes 1785-1789) que dans l'édition populaire (images d'Épinal et livrets de colportage). L'édition romantique y voit un marché et considère que ce chef-d'oeuvre doit faire partie de chaque bibliothèque. C'est aussi l'époque où l'on commence à se préoccuper de l'existence d'un lectorat enfantin, qui ne possède pas de pouvoir d'achat mais auquel on peut montrer les images et raconter les histoires. Tour à tour, les éditeurs Curmer (1843), Demerville (1847), Blanchard (1850), Lecou (1851) et Langlumé (1855) se lancent dans l'aventure. Les illustrateurs ne sont pas des moindres : Nanteuil, Gavarni, Bertall, Gigoux, Devéria, Tony Johannot, Adrien Marie, la fine fleur de la génération des années 1850. Qu'est-ce qui manquait à ces ouvrages pour connaître le succès ? Le génie visionnaire de Gustave Doré et le talent marketing d'Hetzel.

Doré : la star

Quand Gustave Doré illustre Perrault pour Hetzel, il n'a que trente ans et pourtant tous les éditeurs se l'arrachent. Dès l'âge de quinze ans, il a publié chez Aubert son premier recueil, Les travaux d'Hercule, dont il a fait à la fois les dessins et les textes, inventant en France le métier d'auteur-illustrateur que le suisse Töpffer venait de lancer. Puis, dans la même veine, il produit Désagréments d'un voyage d'agrément (édition Le Camucin, 2001), l'histoire loufoque et déjantée des aventures d'un commerçant et de sa femme partis explorer les Alpes. En dehors de ses albums comiques, GustaveDoré s'est lancé un défi, s'illustrer en illustrant tous les chefs d'oeuvres de la littérature ; son Rabelais est paru chez J. Bry aîné en 1854, les Contes drôlatiques de Balzac en 1857 et Doré médite de mettre en images La Bible, Dante, La Fontaine, Cervantès... Parallèlement, il vient d'entrer chez Hachette, le concurrent juré d'Hetzel, où il a mis sa griffe sur les Nouveaux contes de fées de la Comtesse de Ségur, le Roi des Montagnes d'Edmond About et l'Enfer de Dante. S'attacher les services de Gustave Doré est donc une opération d'image de marque et Hetzel, qui connaît le goût de Gustave Doré pour les défis, a fait techniquement tout ce qui était nécessaire pour faire de l'ouvrage un chef d'oeuvre.

Gustave Doré s'est largement montré digne de la confiance qui lui était accordée. Dessinant directement sur le bloc avec l'encre de chine ou le lavis, il joue du clair-obscur, du contraste entre l'ombre des forêts et la lumière des personnages ou des arrière-plans (la Belle au Bois Dormant, Le Petit Poucet), accentue les disproportions (la main de l'ogre qui s'empare des Poucets réfugiés sous le lit, le couteau qui va les égorger), met en scène le choc des personnages (le petit Chaperon rouge de face rencontre le loup de dos au coin d'un bois, le loup habillé en grand-mère et le Chaperon rouge dorment côte à côte) non sans y ajouter un zeste d'humour (le Chat botté). Les Anglais, horrifiés par la vigueur de ces compositions, réclameront la suppression, dans leur édition, de certaines illustrations comme celle où l'ogre, par erreur, se prépare à égorger ses propres enfants.

La collaboration de Doré et d'Hetzel s'arrêtera là. Hetzel, qui se prépare à publier en version illustrée les Voyages extraordinaires de Jules Verne, ne recherche plus des artistes visionnaires mais des " reporters d'images ", capables de représenter une scène avec des détails vraisemblables comme s'ils venaient de la photographier.

La querelle des contes de fées

La publication des Contes de Perrault tombe au moment où le débat fait rage autour de la place des contes de fées dans ce qu'on commence à appeler la littérature enfantine. Il n'y a qu'eux de vrai, proclame Laboulaye, l'auteur des Contes Bleus. Mensonge, rétorque le naturaliste Figuier. " Au lieu d'appeler l'attention admirative des jeunes esprits sur les fables de La Fontaine, les aventures du Chat Botté, l'histoire de Peau d'Âne ou les amours de Vénus, il faut la diriger sur les spectacles simples et naïfs de la nature : la structure d'un arbre, la composition d'une fleur, les organes des animaux, la perfection des formes cristallines d'un minéral. "

Article et complément en ligne

Retrouvez cet article accompagné de " Dix suggestions pour des applications pratiques " autour des Contes de Perrault, dans la version d'Argos en ligne : http://www.crdp.ac-creteil.fr/revueArgos

Hetzel a pris fait et cause pour les contes de fées, contre les " plumes mercenaires ", la " tisane littéraire ", " les livres de plomb " et pour les enfants et " leur ami Perrault " dont le succès est universel. " Il se peut, ajoute-t-il dans la préface des Contes, qu'il se rencontre dans l'univers civilisé des gens qui ignorent les noms fameux de César, de Mahomet et de Napoléon. Il n'en est pas qui ignorent les noms plus fameux encore du Petit Chaperon rouge, de Cendrillon et du Chat botté ". Plus précisément, il soutient que la science et les fées ne sont pas incompatibles et il cite à l'appui l'ouvrage de Jean Macé, le fondateur de la Ligue de l'enseignement qui écrivait dans l'Histoire d'une bouchée de pain (Hetzel 1861) : " Convenez qu'il n'y a pas beaucoup de contes de fées qui soient plus merveilleux que l'histoire de cette tartine de confitures qui devient petite fille, de cette pâtée qui devient chat, de cette herbe qui devient boeuf. " Après tout, comme l'explique, Frédéric Passy, les contes de fées transposent à chaque époque une vérité éternelle, le Petit Poucet du XIXe siècle s'appelle Georges Stephenson et ses bottes de sept lieues en parcourent aujourd'hui mille. Ce sont les chemins de fer.

Bibliographie

  • O. Piffault (dir.) : Il était une fois les contes de fées, Seuil BNF, 2001.
  • Embs J.-M., Mellot P. : Cent ans de livre d'enfants et de jeunesse, éditions de Lodi, 2006.
  • A. Lorant-Jolly et S. Van der Linden (codir.) : Images des livres pour la jeunesse, lire et analyser, coédition Thierry Magnier et CRDP de l'académie de Créteil, 2005.
  • A. Renonciat : La vie et l'oeuvre de Gustave Doré, ACR éditions, 1983.
  • J.-P. Gourévitch : Images d'enfance, quatre siècles d'illustration du livre pour enfants, Alternatives, 1994  ; La littérature de jeunesse dans tous ses écrits, 1529-1970, " Argos Réfé-rences ", CRDP de l'académie de Créteil, en collaboration avec le CRILJ, 1998 (anthologie commentée et illustrée de tous les textes de référence sur la littérature de jeunesse) ; Mémoires d'enfances, Le Pré aux Clercs, 2004 (anthologie commentée et illustrée de tous les écrivains qui ont raconté leur enfance) ; Hetzel le bon génie des livres, Le Serpent à Plumes, 2005 (seule biographie existante d'Hetzel).
  • site : www.leplaisir.net, menu LE (littérature enfantine)
Argos, n°43, page 6 (05/2008)
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