Documentation

Bulles d'histoire(s)

François Righi, professeur d'histoire-géographie

L'article du numéro précédent avait montré deux intérêts pédagogiques du Photographe1. Un troisième est présenté ici.

Des milliers de photos dormaient dans les boîtes de Didier Lefèvre. Avec son ami, Emmanuel Guibert, ils ont l'idée de les réveiller après plus de quinze ans, en racontant ce que Didier a vécu. Déjà, les planches-contact dévoilent le vécu du photographe. Mais il n'a pas toujours photographié, pour différentes raisons que nous allons découvrir. Aussi, pour remplir les vides, Emmanuel Guibert a eu l'idée d'associer les planches-contact et les photos à la BD.

À travers la BD, le vécu du photographe

Des cases comme des photos

Des pages 42 à 63 du tome 3, nous sommes en présence d'un long exemple d'appel à la BD, sous des formes variées. Rappelons d'abord que Didier Lefèvre a décidé de quitter la mission MSF et veut rentrer seul au Pakistan, à Peshawar. À Yaftal-é-Payan, le chef local, Bassir Khan, lui fournit pour le guider une escorte de quatre hommes avec un cheval. Il se rend rapidement compte que les quatre hommes ne sont pas très rapides, ce qui l'oblige à les faire s'activer de manière autoritaire. La tension monte entre lui et ces hommes, qui font de moins en moins d'efforts. De plus, ils semblent perdus. Comme il le dit lui-même, il se retrouve " à guider ses guides ".

À la page 42, une grande case en bas de la planche dresse le portrait de Didier Lefèvre, que l'on voit sur un chemin montagneux afghan accompagné des quatre gars de son escorte traînant derrière lui. Cette case résume bien sa situation et l'encadré narratif est plus une bulle de réflexions de ses pensées pessimistes. Emmanuel Guibert donne une grande image du photographe, comme le serait une photo sélectionnée pour être agrandie : Didier Lefèvre est devenu le héros de la BD. Mais son état psychologique et son manque de disponibilité l'empêchent de photographier, comme il le dit dans la case suivante.

Emmanuel Guibert a exploité huit fois ce moyen plastique de la grande case au cours du tome 3 :

  • à la page 6, c'est encore un portrait du photographe, avec ses réflexions sur sa situation. Mais il est serein car il n'en est qu'au début de son parcours du retour ;
  • à la page 14, un groupe de moudjahidin semble poser lors d'une étape, le soir. Didier Lefèvre n'avait alors pas fait de photos, peut-être par manque de lumière, et parce qu'il est impliqué dans une conversation sur les questions religieuses qui taraudent ces combattants. Il fait donc attention à ne pas les provoquer sur ce terrain, voulant rentrer sain et sauf ! ;
  • à la page 62, si dans les cases précédentes son ombre n'avait pas cessé de grandir pour annoncer sa disparition, dans la grande case en bas, Didier Lefèvre et tout son équipage ne deviennent plus que des petites masses qui s'éloignent dans un monde blafard et sans fin. Seule émerge une petite lumière qui lui permet d'écrire son testament. Une fois encore, cette case est un arrêt sur image sur son tourment, son portrait psychique, en haut du col du Kalotac ;
  • à la page 71, il traverse, seul encore, un immense espace sans relief qui accentue l'effet d'introspection pessimiste, en rapport avec son escorte qui le rackette ;
  • à la page 79, le dessinateur s'attarde, selon un plan moyen, sur Aïder Shah. Bien qu'il s'agisse d'un trafiquant de drogue, Didier Lefèvre en fait l'éloge car celui-ci lui est venu en aide, après les risques majeurs qu'il a connus. Il en arrive même à s'opposer à la mauvaise réputation portée sur les habitants du Nuristan. Didier Lefèvre n'était sûrement pas satisfait du portrait qu'il avait fait de lui en raison des mauvaises conditions de luminosité.

Dans le tome 2, ce procédé de la grande case n'est utilisé qu'une fois, à la page 5. Elle décrit l'alerte dans la caravane, au passage d'un hélicoptère russe. Les risques ont limité les possibilités de photographier. Dans le tome 1, la grande case n'est exploitée qu'à la page 31, et elle occupe même toute la planche : c'est le départ de la caravane, du Pakistan vers l'Afghanistan. Cette case descriptive est l'occasion de rédiger un long commentaire sur la situation géopolitique et militaire de l'Afghanistan, et sur l'action de MSF.

Dans ces deux premiers tomes, les deux seules utilisations des grandes cases décrivent donc des moments particuliers : un départ et un danger. Dans le tome 3, ce ne sont que des portraits, surtout du photographe (quatre sur six), révélant son état psychologique. Même les portraits des moudjahidin et du trafiquant sont des portraits de lui mais en creux. Ce n'est pas par hasard que ces grandes cases sont les plus nombreuses dans le tome 3 car, nous l'avons dit, Didier Lefèvre est devenu le personnage principal, en raison de sa situation périlleuse, et en conséquence il photographie beaucoup moins.

La prédilection d'Emmanuel Guibert à dessiner de grands portraits se vérifie sur les couvertures des trois tomes. Dans des attitudes caractéristiques, le photographe sur le tome 1, Juliette, chef de la mission MSF en Afghanistan, sur le tome 2, et le moudjahid sur le tome 3, sont les protagonistes de ce récit aux aventures pleinement humaines.

D'autres formes d'expression de la BD

Des pages 42 à 63, Emmanuel Guibert a recours à d'autres formes d'expression de la BD : les cases illustrent fréquemment l'encadré narratif. Par exemple, des pages 42 à 53, la montée tourmentée du photographe vers le col du Kalotac est d'abord racontée par le texte qui est agrémenté par le dessin. Les seules bulles évoquent les dialogues opposant le photographe à ses guides ou sa rencontre avec une caravane. Parfois, le texte narratif occupe à lui seul une case entière. Cette forme de la BD remonte aux origines et a été largement exploitée dans les années 1950, ne serait-ce que par Edgar P. Jacobs pour les aventures de Blake et Mortimer. Une exception se remarque à la page 47 : des cases silencieuses, sans encadrés narratifs et sans bulles ! Le dessin prime et engendre le récit. Une nuit, donc sur une planche sombre, Didier Lefèvre se réveille, sort du refuge, cherche ses guides et, à la dernière case - procédé classique pour créer le suspense -, constate qu'il a été abandonné.

Une troisième forme d'expression de la BD s'affirme, des pages 53 à 57 et à la page 62 : des cases envahies par les ombres. Dans la neige, Didier Lefèvre poursuit seul son ascension du col du Kalotac, à plus de 5 000 m d'altitude. Grâce à des aplats noirs, lui et son cheval ne sont plus qu'une ombre. Les cases des pages 54-55, toutes carrées, sans encadrés narratifs, se répètent, tout comme ses invectives et les coups qu'il porte à son cheval. Elles soulignent son désarroi, son égarement et sa détresse. Aux pages 56, 57 et 62, dans les cases accompagnant son récit, son ombre s'agrandit, à l'image de son angoisse de mort. Sa forme humaine est peu visible dans cette obscurité infernale. La page 62 se termine par une grande case - dont il a été fait un commentaire dans un article précédent - qui est un arrêt sur image de sa situation catastrophique.

À la page 63, un quatrième langage de la BD se distingue : dans des cases noires, des mots blancs. Didier Lefèvre s'enfonce dans les ténèbres, ponctuées par douze cases identiques entièrement noires. Seules émergent quelques lignes blanches, liées à ses pensées, comme un encéphalogramme qui irait en s'affaiblissant dans les trois dernières cases : trois mots, deux mots puis un seul. Mais à la dernière bande, un électrochoc se produit : retour à la lumière et à l'humanité.

Dans ces dix-huit pages commentées, nous ne sommes plus en présence d'images prises par le photographe, mais d'images dessinées sur le photographe. Seulement quatre grandes photos s'intercalent et occupent toute la surface des pages 58 à 61. En haut du col du Kalotac, Didier Lefèvre pense qu'il va mourir et qu'il utilise pour la dernière fois son appareil. Ses photos du cheval et de la montagne ne peuvent qu'évoquer les ténèbres de l'Apocalypse. Dans ces pages, les cases et les photos s'épaulent, s'enrichissent mutuellement. Le graphisme épuré d'Emmanuel Guibert fait écho aux photos en noir et blanc de Didier Lefèvre. Cependant, dans ces pages, la BD domine car l'épuisement provoqué par l'ascension du col l'empêche de photographier. Ce comportement, que ce soit parce qu'il ne peut pas photographier ou parce qu'il n'en a pas envie, se renouvelle surtout dans le tome 3. En conséquence, la part de la BD occupe 60 % dans cet album contre à peu près 40 % dans les deux premiers. De spectateur, Didier Lefèvre est devenu acteur.

Il s'agit donc d'un reporter faisant des photographies et auquel il arrive des aventures réelles, et non d'un reporter, comme Tintin, faisant peu de journalisme mais plutôt des enquêtes, auquel il arrive des aventures fictionnelles.

(1) Le Photographe : tome 1, octobre 2003, 80 pages ; tome 2, septembre 2004, 80 pages ; tome 3, février 2006, 103 pages. Auteurs : Didier Lefèvre, photographe et narrateur ; Emmanuel Guibert, scénariste et dessinateur ; Frédéric Lemercier, mise en pages et couleurs ; Dupuis, éditeur, collection "  Aire Libre ".

Argos, n°43, page 4 (05/2008)
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