Dossier : Les métiers à l'école / 3. Transformer les points de vue

Pratiques de lecture en lycée professionnel

Sabine Carreaud, enseignante de lettres-histoire en LP, Nîmes

Des activités de lecture préconisées par les textes officiels à la mise en oeuvre d'activités transversales et "hors programme".

L'enseignement du français en lycée professionnel se singularise de celui dispensé en collège ou en lycée technique et général pour deux raisons essentielles: d'une part, il s'adresse à un public d'adolescents (pour les filières BEP) et de jeunes adultes (pour les filières baccalauréat professionnel) souvent en rupture avec l'apprentissage de la lecture et de l'écriture. Dans certains lycées, le pourcentage d'élèves "primo-arrivants" ou "issus de l'émigration" entraîne la mise en place de classes de FLS (français langue seconde) et de FLE (français langue étrangère). La pratique de la langue française est souvent vécue comme un échec, ce qui explique sans doute la refonte des programmes en 1985 et 1992, où la pédagogie en "séquences" a permis de renouer des liens avec la langue française. D'autre part, l'enseignement du français en lycée professionnel doit faciliter l'insertion des jeunes dans le monde du travail et leur permettre de poursuivre leur formation pour évoluer au sein d'une entreprise. "L'enseignement du français doit être le lieu de l'apprentissage de l'autonomie. Être responsable dans sa vie professionnelle, dans sa vie de citoyen et, plus largement, de femme ou d'homme, suppose que l'on soit capable de communiquer, de maîtriser les différents types de discours, d'exercer un esprit critique, d'enrichir continuellement sa culture personnelle." Ce sont en ces termes que les textes officiels (Accompagnement des programmes de français baccalauréat professionnel) définissent l'enseignement du français. Quelles sont les pratiques pédagogiques concernant plus précisément la lecture (même si cette activité est étroitement liée à celles de l'écriture et de l'expression orale) préconisées par ces textes? Que deviennent ces pratiques observées in situ dans différents établissements?

La lecture dans les textes officiels

Des situations de lecture variées

"Le professeur de français vise à faire de ses élèves des lecteurs autonomes de textes variés. Pour cela, il doit leur proposer des activités qui suscitent chez eux l'envie de lire et favorisent le développement de l'esprit critique. Il répond ainsi au souci du programme: développer les compétences de lecture dans le cadre d'activités globales complexes." Contrairement à ce que peuvent penser d'aucuns (collègues n'exerçant pas en LP ou médias qui ont une vue "zoologique" de l'enseignement professionnel), les lectures proposées à nos élèves ne se limitent pas aux discours fonctionnels. Comme il est précisé, les textes doivent être "variés". S'insérer dans le monde professionnel, ce n'est pas seulement être capable de lire un mode d'emploi, une facture ou une consigne de travail. C'est aussi montrer, par ses connaissances culturelles, son ouverture au monde et son intérêt pour les arts. Lorsqu'un élève est capable de mettre en relation le personnage de Cyrano de Bergerac, étudié l'année précédente, avec ceux de Mercutio et Tybalt dans Roméo et Juliette, tous trois duellistes du verbe et de l'épée, puis d'évoquer nos hommes politiques en plein débat présidentiel, n'y a-t-il pas là un mécanisme essentiel qui se met en place et permettra à l'élève de ne pas être un simple exécutant? L'élève, parce qu'il a "appris à lire", c'est-à-dire à saisir, ou du moins à s'interroger sur le sens des mots, la complexité d'une syntaxe difficile, est alors capable de "faire des liens", des rapprochements: il fait appel à sa mémoire et peut alors "tisser". Un processus de réflexion et d'analyse peut s'établir, aussi nécessaire dans sa vie privée que professionnelle.

Lire avec méthode

"Lire, c'est à la fois mettre en jeu une stratégie de lecture (observer, émettre des hypothèses, analyser et interpréter) et mobiliser des compétences de réception (connaissance des faits de langue, lexique, savoirs culturels et méthodologiques, mise en relation des textes)." La démarche proposée est reprise lors de l'analyse de documents en histoire et géographie. Une forte majorité d'enseignants en LP sont bivalents en "lettres-histoire" (la géographie étant, bien sûr, incluse!). Ainsi, chaque lecture, qu'elle soit à teneur littéraire, journalistique, historique ou autre, est précédée d'une consigne qui agit à l'instar d'un embrayeur. Il s'agit bien de mettre les élèves en condition de lecture ou d'écoute, eux pour qui le plaisir charnel de tenir un livre est si mince! Ce sera donc une consigne de travail ("Être capable de dégager la situation d'énonciation") ou une simple consigne d'écoute ("Soyez attentif! Prenez du plaisir!"). Il s'agit, en outre, de proposer un "projet de lecture" qui vise à les aider à construire leur interprétation des textes. L'approche des oeuvres ou des groupements de textes étudiés peut être "générique, thématique, culturelle". La question récurrente de nos élèves, "À quoi ça sert?" trouve ainsi une possible réponse: la lecture pour mieux comprendre le monde, pour mieux s'insérer dans le milieu professionnel, pour apprivoiser le plaisir de lire aussi.

La lecture "in situ"

Il y a donc ce que disent les textes officiels, mais il y a aussi les possibilités de "transversalité", d'une valence à une autre qui, en lycée professionnel, vont de soi. Il y a, enfin, toutes les activités hors programme que le professeur va mettre en place pour rendre le monde "lisible".

Les activités transversales

==> Les PPCP, ou projet pluridisciplinaire à caractère professionnel: des heures sont données en classes de BEP et de bac pro pour l'enseignement professionnel (comptabilité, vente, secrétariat, électrotechnique, etc.) et pour l'enseignement général. Selon les dotations horaires que reçoivent les lycées, ces heures peuvent être réparties en "barrettes" pour permettre à deux professeurs de travailler ensemble avec un groupe-classe sur un projet commun. Ainsi, avec ma collègue de comptabilité, nous avons orienté notre PPCP sur "l'amélioration des compétences de lecture et d'écriture". L'épreuve intitulée "E2" exige la rédaction d'un mémoire par les élèves, sur une activité précise réalisée lors de leur stage. Afin qu'ils réalisent mieux les attentes, nous leur distribuons d'anciens mémoires notés, qu'ils doivent lire et évaluer: "Ce mémoire a reçu la note de 15/20 (ou 8/20). Qu'est-ce qui justifie une telle note? Établissez les critères de notation, c'est-à-dire le barème mis en place." La pratique de lecture sera doublement active: le mémoire de ma/mon camarade est-il lisible, compréhensible? En d'autres termes, ce mémoire est-il bien rédigé? La syntaxe est-elle claire? Le lexique technique (lié à la profession) est-il approprié? Dans un second temps, l'activité professionnelle choisie et décrite est-elle pertinente? Cette démarche de lecture implique un recul nécessaire de l'élève puisqu'il devient à son tour "professeur" ; cela doit lui permettre de mieux saisir les attentes de l'Institution.

==> L'ECJS, ou l'éducation civique juridique et sociale: une heure par quinzaine est donnée en classe de BEP (par groupe) et en classe de bac pro (classe entière), soit quinze heures pour une année scolaire. Mis en place en juillet 2001, cet enseignement peut être dispensé par n'importe quel membre de l'équipe éducative (il peut même être dispensé par deux collègues de valence différente sur une même classe) et doit permettre "une réflexion sur la constitution du lien civique et les questions collectives qui traversent notre société. Ce processus contribue, à terme, à l'épanouissement d'un citoyen adulte libre, autonome, exerçant sa raison critique dans une cité à laquelle il participe activement." (BO HS n°2 du 30 août 2001). Six ans après son "lancement", l'enseignement de l'ECJS reste pour beaucoup folklorique, chacun se débrouillant du mieux qu'il peut pour mettre cette demi-heure à profit. Après de nombreux errements, et tout en essayant de respecter les directives ministérielles et les besoins des élèves, j'ai instauré auprès de ma classe le "cahier des charges" suivant: j'assure la mise en place de cet enseignement durant quatre séances, puis les élèves se mettent par binôme, me soumettent un thème de réflexion (lié aux thèmes et notions proposés par le référentiel). Ils doivent mener des recherches au CDI (le documentaliste y est toujours associé), sélectionner les documents (important travail de lecture active: "Qu'est-ce qu'on garde? Qu'est-ce qu'on jette?"), proposer un document d'accroche (photographie) sur transparent et mener seul(e)s le débat auprès de leurs camarades, en essayant de s'extraire au maximum de leurs notes. C'est ici un travail difficile: ne pas s'accrocher à ses feuilles, maîtriser son discours, soutenir le regard des autres. Les performances sont, bien sûr, inégales mais ce travail oral s'apparente beaucoup à celui des "soutenances de mémoire", ponctuelles en BEP, obligatoires en bac pro. Tout le travail réalisé en amont de cet oral repose sur des capacités de lecture: lire pour sélectionner des articles pertinents et lire "sans avoir l'air de lire"!

Les activités "hors programme"

Il s'agit d'activités que le professeur peut mener seul en classe ou que les institutions (ministère, rectorat, conseil régional, partenariat d'entreprises, etc.) proposent. En voici quelques-unes:

  • Le Goncourt des lycéens: véritable challenge, où les élèves se doivent de lire en moins de soixante jours entre 8 et 12 romans. La mission est impossible et j'ai tenu à ce que mes élèves soient dans le plaisir de la découverte des livres et du plaisir de lire! Cette participation au Goncourt des lycéens sera cependant un "plus" sur leur CV.
  • La rédaction et la lecture de "mémoires" : chaque année, j'engage mes classes de BEP à rédiger leurs "mémoires familiales" qu'ils présentent au "Festival de la biographie" de Nîmes. Ils écrivent et ils sont lus! Ce sont eux qui provoquent le désir de lire chez les autres. Cet acte de lecture différé est une bonne façon de mettre les élèves en confiance avec le monde des adultes. Leur participation à ce festival est aussi l'occasion de passer dans les médias (Midi Libre, France Bleu Gard Lozère).
  • La co-rédaction et la lecture de contes: en partenariat avec des classe d'une école primaire voisine, mes élèves viennent écouter les histoires inventées par les petits CP et CE1. Ils rédigent leurs histoires, celles-ci sont imprimées. Les "grands" viennent lire aux "petits" leurs histoires écrites à plusieurs mains. Faire la lecture à des enfants, c'est mesurer le niveau d'écoute du public auquel on s'adresse. Cette compétence est transférable dans le milieu professionnel: retranscrire et transmettre correctement un message, prendre tout simplement conscience (mais ce n'est pas si simple!) de la situation d'énonciation dans laquelle on se trouve.

Il ne s'agit, pour conclure, que d'exemples personnels. Nous savons combien la pratique de la lecture est complexe. Une lecture fluide n'est en rien un gage de "bonne santé" : combien d'élèves lisent sans comprendre le sens de ce qu'ils lisent! Il faut donc varier les exercices pour favoriser les lectures plaisir et les lectures critiques qui leur permettront une meilleure insertion dans le monde professionnel, et dans le monde tout court.

Argos, n°42, page 62 (06/2007)
Argos - Pratiques de lecture en lycée professionnel