Dossier : Les métiers à l'école / 1. Ouvrir sur le monde du travail

COP et monde du travail : quelle histoire, quel sens ?

Dominique Odry, responsable de formation à l'ESEN

Une mise en perspective de ce qui se fait en centres de formation, dans le champ du débat actuel sur les pratiques des COP.

Dans une période où le thème de l'orientation scolaire et professionnelle est devenu un enjeu social fort, on a pu voir l'émergence d'un consensus autour d'un "déficit" concernant l'information sur les métiers et le monde du travail et de l'entreprise dans l'enseignement secondaire et supérieur. Ce constat a ravivé un débat sur les missions des conseillers d'orientation psychologue. Ces derniers auraient une connaissance insuffisante des métiers. Qu'en est-il de leur formation sur ce dernier point?

Il existe quatre centres de formation préparant au diplôme d'État de COP: l'Institut national d'étude du travail et de l'orientation professionnelle (INETOP, créé en 1928), et les trois centres de formation des COP (CEFOCOP) d'Aix-en-Provence, de Lille III et de Rennes II.

Les plans de formation de ces quatre institutions sont organisés autour de plusieurs axes qui, sous des appellations différentes, recouvrent des thématiques proches: psychologie de l'orientation, pratiques de l'entretien et du conseil, théories et techniques de l'évaluation des personnes, connaissance fine du système éducatif, de ses dynamiques, de ses résultats...

Dans chacun des centres, un axe concerne l'analyse économique, celle du travail et des milieux professionnels. Il est d'importance.

L'INETOP consacre 124 heures à l'analyse économique, sociologique et psychologique du travail, dédiées la première année à l'emploi et au marché du travail, et la seconde année à la formation et à l'emploi. Le centre de Rennes consacre 168 heures au travail, à l'insertion et à l'emploi, auxquelles il faut ajouter un autre volume dédié à la socio-économie de l'éducation. Notons également que l'arrêté du 20 mars 1991, relatif au diplôme d'État de COP, fait obligation, au cours de la formation, d'un stage en entreprise et en milieu professionnel d'une durée comprise entre six et huit semaines.

Mais on ne peut comprendre le débat autour de l'importance de l'information sur les métiers et l'entreprise au sein de l'école, et le rôle que doivent y jouer les COP, sans une présentation des grandes évolutions des conceptions de l'orientation et de l'information, liées à celles du système éducatif dans son ensemble.

Mettre chacun à sa place

Ce mot d'ordre résume la visée de l'orientation scolaire et professionnelle à sa naissance, au début du siècle dernier. Les fonts baptismaux en sont le projet d'une mesure "scientifique" de l'intelligence et des aptitudes (permettant une mise en adéquation des individus et des métiers), et la loi Astier, votée en 1919, réglementant l'apprentissage. Pourtant, on y trouve le projet idéal d'une orientation pour tous et non pas pour les seuls apprentis: chacun doit trouver une profession correspondant à ses capacités et à son travail personnel. Il y a un rapport étroit avec la défense des valeurs méritocratiques de l'école, s'opposant à la simple reproduction des places sociales comme de véritables lignages.

La notion d'aptitude est également présente dans les textes du plan Langevin-Wallon, dont la mise en oeuvre devait permettre à chacun de trouver une place correspondant à ses capacités, ses goûts et son travail personnel. Cette conception est encore dominante dans les textes de la réforme Berthoin fondant le collège. Il s'agit en orientation du modèle adéquationiste, posant le principe d'une mise en adéquation entre le profil d'un individu et ce qu'on appellerait maintenant un référentiel professionnel1. Il repose aussi sur le fantasme d'une harmonie entre les besoins de l'économie et la distribution des "intelligences" dans une population. Jusqu'à la fin des années 70, le commissariat au plan établira, au regard des évolutions économiques, les besoins de sortie du système éducatif en niveaux de qualification. C'est, pour les "orienteurs", la période royale du testing et de la psychologie différentielle, rôle qui leur confère une légitimité professionnelle non contestée.

La mise en place du collège unique

C'est par un décret du 7 juillet 1971 que sont créés, dans leur forme actuelle, les services d'orientation remplaçant les centres d'orientation scolaire et professionnelle, et que se fait véritablement l'entrée de l'orientation et de ses spécialistes dans le champ scolaire. Ces services ont pour mission d'"organiser l'information et l'orientation des élèves dans un processus éducatif d'observation continue...". La réforme Haby de 1975, qui supprime les filières au collège, donne une place prépondérante à l'information des élèves et des familles. Puisqu'il ne doit plus y avoir d'orientation en amont, c'est l'information sur les options, les filières et les professions qui aide à la liberté du choix des usagers. Le collège restera malgré tout encore très sélectif, et un historien comme Claude Lelièvre considère que cette logique donne une image illusoire de la liberté d'un choix, effectué par des familles qui, dans beaucoup de cas, n'en ont aucun. Dans une logique paradoxale, les services d'orientation fournissent informations et conseils aux usagers, mais aident également à la gestion des flux dans un système qui est alors un des plus malthusiens d'Europe. Les conseillers d'orientation restent peu critiqués, si ce n'est parfois pour un certain "irréalisme" de leur avis au regard des évaluations scolaires. Le modèle de l'information est alors dominant, même si, dans la pratique, les conceptions adéquationistes restent actives: il faudra attendre le début des années 80 pour que soit supprimé l'avis d'orientation délivré par les CIO qui, au même titre que l'avis médical, est obligatoire pour la signature des contrats d'apprentissage.

Au mitan de ces mêmes années, trois phénomènes sont concomitants:

  • le renforcement de la démocratisation du collège, par la suppression du palier d'orientation fin de cinquième et les politiques de massification de l'enseignement secondaire;
  • la dominance du modèle du projet personnel de l'élève dans les discours sur l'orientation, qui trouvera sa formalisation politique dans la loi d'orientation de 89;
  • l'attribution du titre de psychologue aux conseillers d'orientation, revendiqué de longue date par la profession et qui va être l'objet d'incompréhension chez un certain nombre d'acteurs.

Les pratiques des conseillers d'orientation, axées sur le conseil personnel, l'observation des élèves, l'aide à leur adaptation et, d'une certaine façon, sur l'accompagnement des personnes, vont alors se renforcer.

Au cours des deux dernières décennies, un autre modèle fait son chemin avec peine: il s'agit du modèle de l'approche éducative de l'orientation, qui donne comme objectif à cette dernière l'acquisition de savoirs et de compétences réflexives par les élèves, ceci tout au long de leur scolarité, afin de les armer pour faire les meilleurs choix en connaissance de cause. Mais il est difficile de parler d'un modèle dominant2: le dernier texte mentionnant cette approche date de 1996 et parle de la simple possibilité d'une "expérimentation".

Un enjeu social

Le renforcement et l'amélioration de l'information sur les métiers à destination des publics scolaires sont une problématique émergente de ces dernières années, mise en avant dans différents textes: commission du débat national sur l'avenir de l'École, rapport annexé à la dernière loi d'orientation, rapport du délégué interministériel à l'orientation... Parents et élèves pensent également qu'il y a encore beaucoup à faire pour améliorer ce domaine. L'objet des préoccupations n'est plus l'adéquation individus/ métiers mais l'insertion à l'issue de la scolarité.

Dans une enquête récente sur les activités des COP3, ces derniers attribuent un score de 3,15 (estimation sur une échelle de 1 à 4) à l'importance du domaine "économie et sociologie du travail" dans leur formation initiale (alors que la psychologie appliquée obtient un score de 3,44), classant ce domaine en 5e position. Mais le même est classé en seconde position concernant son importance pour les thèmes qui devraient être abordés en formation continue. Il y a donc, pour les COP, la conscience de l'importance de ce champ pour leur pratique mais il ne constitue pas, pour eux, le noyau dur de leur identité professionnelle.

Le rapport du délégué interministériel à l'orientation ayant été remis en mars 2007 au Premier ministre, le débat est ouvert sur les préconisations à mettre en oeuvre: rôle des différents acteurs, du partenariat, intégration de l'information sur les métiers dans le cursus de tous les élèves... Pour notre part, nous pensons que les conseillers d'orientation psychologues, de par leur positionnement, peuvent jouer un rôle important de conseiller technique pour la mise en place d'actions en établissements. Mais il ne faudrait pas oublier qu'il n'y a pas de "miracle" de l'information, aussi précise soit-elle, comme simple message, et qu'il y a une véritable pédagogie de l'information à mettre en place. À ce titre, les compétences 7 du socle commun sont suffisamment explicites: il s'agit d'offrir aux élèves les outils cognitifs leur permettant d'acquérir les connaissances critiques nécessaires à la construction autonome de leur projet.

(1) Les textes des années 60 présentent une conception "fixiste" des aptitudes qui sont peu susceptibles d'évoluer, alors que les textes de Henri Wallon présentaient une approche plus "plastique" des aptitudes, assez proche de ce qu'on appellerait maintenant l'éducabilité cognitive.

(2) a À la différence du Québec, où "l'approche orientante", impliquant continuité et implication de tous les acteurs, est la conception officielle de l'orientation dans le champ scolaire.

(3) Les activités professionnelles des conseillers d'orientation psychologues. Enquête nationale ACOP-F/CNAM-INETOP.

Argos, n°42, page 34 (06/2007)
Argos - COP et monde du travail : quelle histoire, quel sens ?