Dossier : Les métiers à l'école / 1. Ouvrir sur le monde du travail

Ecole et travail, une oeuvre inachevée

Régis Ouvrier-Bonnaz, laboratoire de psychologie de l'orientation, Institut national d'étude du travail et d'orientation professionnelle, Conservatoire national des arts et métiers

En France, la connaissance des métiers et des milieux du travail a été, très tôt, une des préoccupations de l'école.

Déjà présente dans le projet de loi Guizot de 1833 qui fait obligation à chaque commune d'ouvrir une école, elle est au fondement de "l'école de Jules Ferry" qui repose sur deux grandes ambitions intégrant la question du travail. La loi du 19 mai 1874 sur le travail des enfants étant peu et mal appliquée, la première ambition vise à soustraire les enfants du travail auprès des adultes. La seconde consiste à donner aux enfants une éducation de base (lire, écrire, compter) envisagée sous l'angle d'une éducation globale susceptible de façonner leur identité de citoyen et de travailleur. L'espace de l'école est ainsi conquis sur l'espace du monde du travail pour se constituer comme un lieu spécifique, séparé des autres pratiques sociales. L'école séparée du monde du travail se doit alors de maintenir une information et un contact avec le travail. Rendre les élèves présents au monde des choses et des gens, au monde du travail, de l'agriculture, du commerce et de l'industrie est une constante de nombreux projets éducatifs. Bien avant l'installation de l'école obligatoire pour tous, cette préoccupation était déjà présente dans les institutions de formation. Ainsi, un préfet des études d'un collège jésuite qui préfigure ce que deviendra l'enseignement secondaire en France, écrit, s'adressant à l'Ordre en 1573: "Il y aurait besoin ici d'un rhétoricien qui eût le don d'enseigner plus encore que de science, car il faut qu'un pêcheur sache vendre sa pêche." (Isambert-Jamati, 1995, p.88).

Dans cette perspective, un questionnement émerge: comment s'y prendre pour installer les formes scolaires qui parlent du travail et pour quelle(s) finalité(s)? Quelles sont les situations scolaires à installer: quel(s) contenu(s) privilégier, quelles activités proposer aux élèves en lien avec les disciplines scolaires? Quels liens peuvent exister et se développer entre ces formes scolaires d'acculturation concernant le monde professionnel et le devenir professionnel des jeunes? Ces mêmes interrogations ont accompagné, en 2005, la création et la mise en oeuvre de l'option "Découverte professionnelle" au collège.

La sensibilisation au monde professionnel, une histoire ancienne

Dans les collèges, dès 1829, le cours de sciences abordait, pendant deux ans, les applications de la science à l'industrie et à la théorie du commerce, mais c'est la loi du 2 octobre 1863 sur l'enseignement secondaire spécial qui tentera d'installer un enseignement professionnel spécifique dans les lycées. Cet enseignement spécial n'est pas réellement professionnel, mais il doit servir d'introduction à l'entrée dans les professions (Lelièvre, 1990). Victor Duruy, ministre de l'Instruction publique, dans une lettre adressée aux recteurs sur l'organisation de l'enseignement spécial, le rappelle sans ambiguïté: "dans la lutte pacifique -mais redoutable- qui est engagée entre les peuples industrieux, le prix n'est pas réservé à celui qui disposera de plus de bras ou de capitaux, mais à la nation au sein de laquelle les classes laborieuses auront le plus d'intelligence et de savoir. La création de l'enseignement spécial répond à une double préoccupation: la nécessité de repenser et d'accompagner le développement de nouvelles formes d'organisation du monde de la production et la volonté d'élever le maximum de monde sans déclasser personne. Malgré un succès indéniable, cet enseignement va progressivement évoluer pour se transformer, en 1902, au moment de la réforme des lycées, en un secondaire moderne qui ne présente plus de caractère professionnel. Dans les faits, l'intégration de l'enseignement spécial aboutit à la création d'une section sans latin. Cette réforme qui permet d'obtenir le baccalauréat sans avoir suivi d'enseignement de latin est vivement contestée par les tenants des humanités classiques. À l'aube du XXe siècle, les tentatives pour intégrer un enseignement d'acculturation concernant le monde professionnel dans l'enseignement du second degré a échoué. Ce premier échec pèsera lourdement sur les tentatives ultérieures d'intégration d'un enseignement de sensibilisation au monde du travail dans le second degré. À l'opposé des réticences d'un second degré qui scolarise les enfants des classes favorisées appelés à occuper les fonctions professionnelles les plus hautes, l'école primaire, dont la mission est de former des ouvriers et des employés, s'efforce de garder un contact avec le monde du travail. Les formes scolaires construites pour faciliter ce contact sont de deux ordres: le travail manuel et les activités de découverte du monde du travail, à travers les activités d'écriture et de lecture.

Le travail manuel à l'école primaire, une préparation au métier

Le travail manuel comme matière obligatoire est une innovation majeure de la loi du 28 mars 1882 qui organise la scolarité primaire. Cette nouvelle matière est indissociablement liée à la destination sociale et professionnelle des élèves de l'enseignement primaire. Il s'agit, "avec les travaux manuels et l'usage des outils des principaux métiers", de "préparer et même prédisposer, en quelque sorte, les garçons aux futurs travaux de l'ouvrier et du soldat, les filles au soin du ménage et aux ouvrages de femmes". Si, pour les filles, il s'agit de contribuer à la formation de la mère et de l'épouse, pour les garçons, le travail manuel vise à imposer "une première orthographe de la main", à mettre "le compas dans l'oeil" en appui sur des progressions pédagogiques établies en fonction des matériaux utilisés (fer, bois...), des exercices de modelage en vue de développer des compétences communes à tous les métiers. L'enseignement doit être dispensé en atelier. Il repose sur la fabrication d'objets utiles servant de point d'appui à une classification des matériaux et à une catégorisation des outils utilisés ramenée à quelques types fondamentaux. Faute de moyens pour équiper les ateliers dans les écoles et compte tenu de l'absence de formation réelle des enseignants1, l'enseignement du travail manuel s'éloigne progressivement de l'atelier pour se rapprocher de l'exercice scolaire traditionnel où l'étude de la géométrie est privilégiée.

Dans cette logique de travail manuel sans atelier, la méthode des objets utiles fabriqués est remplacée par celle des éléments géométriques, et la dimension technique du travail manuel est oubliée. Le travail manuel est ainsi associé et intégré aux disciplines scientifiques. Pour R. Leblanc, inspecteur général en charge du travail manuel, "les travaux manuels de l'école élémentaire sont à l'enseignement des notions de sciences mathématiques ce que sont les expériences à l'enseignement des sciences physiques et naturelles". Les instructions officielles de 1923 qui vont organiser durablement l'enseignement primaire viennent confirmer l'abandon du travail manuel dans ses formes initiales: le travail manuel est résolument tenu à distance des pratiques professionnelles. Le travail manuel, "en devenant surtout l'accessoire des disciplines [...], devient accessoire." (Lebeaume, 1996). Dans cette logique, les élèves sont amenés progressivement à fabriquer des objets utiles et agréables en lien avec les apprentissages mathématiques. Cette forme scolaire du travail manuel durera jusqu'aux années 1960. Dès lors que le travail manuel est coupé d'une pratique réelle, la connaissance du monde professionnel s'inscrit dans les formes traditionnelles de l'école à travers les leçons de choses et les lectures dès le plus jeune âge des enfants, comme en témoignent de nombreux manuels2.

Découvrir la réalité professionnelle par les activités de lecture et d'écriture

Quelques exemples permettent de mieux comprendre comment cette question de la connaissance du travail est traitée, à partir des activités de lecture, dans l'enseignement primaire élémentaire et supérieur qui s'adresse à des enfants âgés de cinq à quinze ans. Le premier est bien connu, il s'agit du Tour de la France par deux enfants, livre de lecture courante pour le cours moyen de G. Bruno dont la première édition date de 1877. L'aventure raconte le voyage de deux enfants qui, après la guerre de 1870, quittent leur bourg lorrain de Phalsbourg annexé par les Allemands et parcourent la France pour retrouver leur famille. Ils font des rencontres, visitent des villes, reçoivent des explications techniques ou géographiques. Durant leur voyage, André, âgé de quatorze ans, "robuste garçon", et Julien, "joli enfant de sept ans, frêle et délicat comme une fille", rencontrent très souvent des artisans. C'est là l'occasion d'un discours plus précis sur les caractéristiques du métier et ses conditions d'exercice, d'une sensibilisation au monde industriel et à son développement, comme en témoigne leur découverte de l'usine Schneider au Creusot. La compréhension de l'entreprise est technologique, au sens large: technique de fabrication, impact des machines, rôle des inventions et de l'innovation, donc de l'intelligence. L'unité de l'éducation du citoyen et du travailleur est posée à travers l'étude des valeurs attachées au travail. Cette unité est rappelée par Bouglé lors d'une conférence prononcée en 1920 à l'École normale d'instituteurs du département de la Seine. Il met en évidence les relations à établir entre les questions pédagogiques et la finalité fondamentale de l'école, et s'interroge sur la place du milieu local dans l'enseignement, de la préparation au métier, de l'importance de l'action technique, voire de la philosophie du travail pour réfléchir à "l'articulation entre la souveraineté des citoyens et la souveraineté des producteurs". Tous les enseignements concourent à former la personne et "tout ce qui contribue à l'affermissement de la raison, à l'enrichissement de l'esprit, à l'endurcissement de la volonté, contribue ainsi au progrès de la cité moderne" (cité par Vincent, 1994, p.217).

Les ouvrages de lecture professionnelle à l'usage de l'enseignement primaire supérieur (sections professionnelles des cours complémentaires et écoles primaires supérieures) et des écoles professionnelles présentent, dans les années trente, de nombreux textes sur le travail. Il en va ainsi de la présentation d'un texte de Zola, "Le mécanicien sur sa locomotive", et du questionnement qui s'y rapporte: "Détailler le portrait que Zola fait du mécanicien. Quelle idée vous faites-vous, d'après ce passage, du travail du mécanicien de la locomotive?" Un autre texte présente l'activité d'une secrétaire commerciale avec un questionnement qui interroge le métier: "Dites, d'après cette lecture, quelles sont les attributions d'une secrétaire commerciale? Quelles qualités doit posséder une secrétaire commerciale?" Toutes ces lectures ne concernent pas les programmes du second cycle secondaire et sont peu représentées dans "les petites classes des lycées" qui scolarisent les enfants des classes sociales les plus favorisées. Pour les lycéens, le Bureau universitaire de la statistique (bus), créé en 1932, est censé répondre à leurs besoins d'information sur les études en dehors de toute initiation à la découverte de la réalité du monde du travail en milieu scolaire. La question d'une sensibilisation et d'une préparation à la vie professionnelle dans l'enseignement secondaire se pose à nouveau à la fin des années 50, avec la prolongation de la scolarité obligatoire.

La connaissance du travail, un nouvel enjeu pour l'école obligatoire

Dès lors que tous les enfants sont accueillis au collège, dans la logique de la réforme Berthoin de 1959 qui porte l'âge de la scolarité obligatoire à seize ans, le problème posé à l'école obligatoire de la fin du XIXe siècle atteint le second cycle, école moyenne devenue le passage obligé pour tous les jeunes. Un enseignement dont les intentions vont correspondre à ce qui était attendu des travaux manuels de l'école primaire de 1882 est envisagé. Cet enseignement va prendre des configurations scolaires particulières avec des intitulés distincts: "la technologie et son expression graphique", "technologie et physique", "l'éducation manuelle et technique", "l'initiation aux sciences et aux techniques" et, en 1985, "la technologie collège" dans une forme proche de ce qui existe aujourd'hui.

À l'origine, cet enseignement "a pour objet de faire connaître à l'enfant le monde des machines dans lequel il vit et de tirer enseignement de la somme des savoirs et d'efforts dont ce monde est l'aboutissement" (circulaire du 7 septembre 1962). L'enseignement est basé sur le dessin industriel comme langage fondamental susceptible d'aider à la compréhension du monde technique. Il ne s'agit donc pas d'un enseignement qui renvoie directement à la connaissance des métiers. La technologie, à l'origine réservée à certains élèves, devient obligatoire à la rentrée de septembre 1970 dans toutes les classes de quatrième, sans distinction entre les filles et les garçons. La loi du 11 juillet 1975, dite "réforme Haby", supprime les trois filières (type I, II, III) du collège telles qu'elles avaient été instituées dans les collèges d'enseignement secondaire en 1963 (réforme Fouchet). Cette loi crée de nouveaux enseignements: les sciences physiques et l'éducation manuelle et technique. Cette dernière s'inscrit dans le cadre de la revalorisation du travail manuel et se substitue à la technologie telle qu'elle avait été pensée en 1962.

Parallèlement, l'instruction civique qui abordait la question du travail dans les cours complémentaires va être l'objet d'un déplacement vers le premier cycle de l'enseignement secondaire en voie d'unification. Dans ce cadre, la collection Lagarde et Michard de 4e et de 3e, en 1963 et 1965, présente, dans leurs sections relatives à la civilisation des textes sur le travail, en particulier un texte de Taylor sur "la chasse aux mouvements inutiles" et une belle photographie d'un ouvrier tourneur au travail à côté d'un texte de Jules Romains tiré Des hommes de bonne volonté: "L'ouvrier d'usine n'est pas un automate". Le manuel de 3e propose huit textes sur le travail. Progressivement, ces références littéraires au monde du travail disparaîtront des manuels scolaires, marquant ainsi la difficulté de l'enseignement secondaire à assurer le relais de ce qui se faisait à l'école primaire concernant la connaissance du monde professionnel. L'approche de la connaissance du travail dans les disciplines, trop éloignée de la logique culturelle traditionnelle du second cycle, ne va pas s'imposer malgré plusieurs textes, dont le plus incitatif est probablement les compléments aux programmes et instructions complémentaires de 1985, précisant que le rôle du premier cycle de l'enseignement secondaire est "de faire découvrir aux élèves les aspects du monde du travail qu'il ne leur est plus donné de percevoir aujourd'hui dans la vie quotidienne". Ce texte fonde l'aide à l'orientation sur les connaissances de l'environnement économique, du monde du travail et des activités professionnelles à travers cinq disciplines (arrêté du 14 novembre 1985): le français, l'histoire-géographie, les sciences physiques, les sciences et techniques biologiques et géologiques et la technologie. Ces recommandations, qui font des disciplines le point d'appui de la connaissance du monde environnant, seront ignorées de la plupart des enseignants de collège et des conseillers d'orientation. Force est de constater que, malgré tous les textes qui jalonnent l'installation d'un second cycle de masse qui insiste sur la nécessité de sensibiliser les élèves à la réalité du monde du travail, les actions d'information sur les métiers reposent essentiellement sur des initiatives personnelles le plus souvent déconnectées des activités d'enseignement.

Pour conclure : l'exemple des manuels de français

Une analyse de dix manuels de français de classe de 3e , édités à part égale en 1999 et 2003 par huit maisons d'édition, à la suite des nouveaux programmes de 1998, rend compte de ce désengagement3. Sur les dix manuels, trois ne comportent aucun texte sur le travail (un manuel de 2003 et deux de 1999). Les cinq manuels de 2003 présentent 354 textes dont seulement huit abordent la question du travail: deux textes de Hugo, extraits du poème "Mélancholia", portent sur la dénonciation du travail des enfants; deux textes de Zola -Germinal et Au bonheur des dames- concernent le métier de mineur et l'organisation d'un grand magasin; un texte de Rousseau, tiré de La lettre à D'Alembert, et un texte de ce dernier, de l'Encyclopédie, abordent le métier de comédien; un texte de Maupassant et un de Vincenot, tirés respectivement de La ficelle et de La Billebaude, décrivent deux paysans à deux périodes différentes, avec l'objectif affiché de lutter contre les stéréotypes attachés au métier. Peu de textes, dans les manuels de français de classe de 3e, donnent l'occasion aux professeurs de français d'aborder la question du travail au collège. Il est bien évidemment possible de trouver d'autres sources dans la littérature, mais les tentatives d'ouvrir l'école sur le monde du travail à partir des activités conduites en cours de français sont limitées. Si on considère que le travail et sa connaissance sont un vecteur de transmission intergénérationnelle, l'étude des textes littéraires qui parlent du travail des hommes et des effets de leur effort sur le monde sont pourtant une belle occasion offerte aux enseignants de favoriser l'accès des jeunes à une histoire commune à partager. C'est, en effet, de la maîtrise de cette culture commune que les jeunes pourront tirer les raisons de mieux comprendre le monde dans lequel ils vivent pour s'y situer et s'y projeter. L'histoire nous montre que, si les enseignants de français ne sont pas les seuls à être concernés, leur rôle peut être déterminant.

Bibliographie

  • Isambert-Jamati, V. (2005), Les savoirs scolaires. Enjeux sociaux des contenus d'enseignement et de leurs réformes, l'Harmattan, Paris.
  • Lebeaume, J. (1996), École, technique et travail manuel, Z'Éditions, Nice.
  • Lelièvre, C. (1990), Histoire des institutions scolaires (1789-1989), Nathan, Paris.
  • Vincent, G. (1994), L'éducation prisonnière de la forme scolaire? Scolarisation et socialisation dans les sociétés industrielles, pul, Lyon.

(1) Les cours spéciaux de travail manuel, d'une durée de 29 jours, organisés à partir de 1887 par le ministère de l'Instruction publique dans les écoles normales pendant les vacances, sont un échec et seront supprimés en 1889.

(2) Voir, par exemple, la leçon sur la construction d'une maison dans un ouvrage de 1904: L'année enfantine de leçons de choses: J'ai 6 ans et je m'intéresse aux leçons de choses, publié chez Armand Colin, "Enfantine", qui présente les différents métiers et matériaux de la construction.

(3) Ce travail a été conduit par Katy Burgevin-Nikolic dans le cadre d'un Travail d'étude et de recherche (ter) en vue de l'obtention du Diplôme d'état de Conseiller d'orientation psychologue (decop), sous notre direction et celle de Christa Delahaye: Connaissance du travail et enseignement du français au collège, une oeuvre à construire.

Argos, n°42, page 30 (06/2007)
Argos - Ecole et travail, une oeuvre inachevée