Littératures

Bulle d'histoire(s)

François Righi, professeur d'histoire-géographie

Le photographe, une BD originale qui allie dessins et photos, est l'histoire de Didier Lefèvre, chargé de faire un reportage sur une mission de Médecins sans frontières en Afghanistan, au moment de la guerre entre les Soviétiques et les Afghans.

Le Photographe.
Tome 1, octobre 2003, 80 pages.
Tome 2, septembre 2004, 80 pages.
Tome 3, février 2006, 103 pages.
Auteurs: Didier Lefèvre, photographe et narrateur, Emmanuel Guibert, scénariste et dessinateur, Frédéric Lemercier; mise en pages et couleurs.
Éditeur: Dupuis, "Aire Libre".

"Le Photographe" : un document

Dans le premier tome, il part avec la mission qui quitte Peshawar au Pa-kistan, fin août 1986. Il la suit dans son long, difficile et dangereux périple montagneux (1000 km) vers le Ba-dakhshan, au nord-est de l'Afghanis-tan près de la frontière de l'URSS. Dans le second tome, le périple se poursuit pendant vingt pages, mais c'est surtout l'action des hommes et des femmes exerçant la médecine de guerre dans cette région reculée de l'Afghanistan. Dans le tome 3, il décide de rentrer au Pakistan, de re-faire le chemin inverse sans être accompagné par des membres de MSF. Il affronte des périls extrêmes dans un pays dont il ne connaît même pas la langue. Il y parvient et arrive dans un état d'épuisement à Peshawar, en cinq semaines au lieu des deux prévues au départ. Il est de retour à Paris en novembre 1986.

Les intérêts pédagogiques de ces albums sont multiples. On peut en cibler trois:

  • la recherche documentaire;
  • ce qui accompagne la construction d'un reportage photographique;
  • le vécu du photographe, qui s'appuie plus sur la BD.

La guerre en Afghanistan

Cette BD informe sur un pays en guerre et, dans le cadre des relations Est-Ouest, elle rappelle les derniers soubresauts de la Guerre froide. En effet, l'URSS de Brejnev envahit l'Afghanistan en décembre 1979. Elle menace le Golfe persique, région vitale pour la fourniture du pétrole aux USA, selon son président Jimmy Carter. Son successeur, Ronald Reagan, pense de même. Mais en 1985, Mikhaïl Gorbatchev arrive au pouvoir et fait rapatrier les soldats soviétiques en février 1989. C'est donc dix ans de guerre dans laquelle l'Armée rouge s'est enlisée, cependant peu visible directement dans les trois albums de BD. La mission de MSF évite les postes soviétiques en allongeant son périple, en empruntant des cols élevés et en circulant la nuit (T.2, p.7).

La guerre s'impose quand la caravane rencontre sur son chemin des gens du Nord qui la fuient et vont se réfugier au Pakistan (T.1, p.48). L'équipe médicale est escortée par des moudjahidin, fiers de leurs armes. Avec leurs fusils et leurs kalachnikovs, ils posent plusieurs fois pour Didier Lefèvre. Les meilleurs photographies sont T.1, p.44, T.2, pp.11, 18 et 62, T.3, pp.3 et 17. Cette fierté du moudjahid avec son arme est condensée dans le portrait dessiné seul, sur la couverture du tome 3. Sur son trajet, la mission de MSF rencontre des porteurs de roquettes antichars qui vont chercher celles-ci au Pakistan, allié des USA (T.1, p.67). En revanche, les obus de missiles sont un tel fardeau qu'ils sont chargés sur des ânes (T.3, p.23). Au col du Kalotac, si les médecins s'étaient dirigés vers l'Est, ils auraient rejoint le Panshir, la vallée de Massoud, un chef afghan qui mène avec ses rebelles une guérilla contre l'Armée rouge.

Au cours des trois albums, l'ennemi soviétique apparaît brutalement en hélicoptère, ce qui oblige les hommes du convoi médical à se réfugier dans la montagne. Mais pour avoir un plus grand aperçu de la guerre, il faudrait apporter des compléments, ne serait-ce qu'en cette année 1986 où les résistants afghans ont reçu des missiles sol-air américains qui abattent un avion ou un hélicoptère soviétique par jour depuis octobre. Cette guerre, plus complexe donc, surgit au cours des albums avec les blessés qui viennent se faire soigner par les médecins d'une organisation non gouvernementale (ONG).

Le rôle d'une ONG

Avec MSF, le rôle d'une ONG est surtout développé dans le tome 2 du Photographe. D'ailleurs, sur sa couverture, est dessiné le portrait de Juliette Fournot, chef de la mission MSF en Afghanistan. Son équipe pratique une médecine et une chirurgie de guerre avec des moyens limités. Les photographies et le récit de Didier Lefèvre informent sur leurs interventions. Ils doivent soigner les blessures dues aux balles (T.2, pp.34, 47 et 61), mais aussi, beaucoup plus gravissimes, celles occasionnées par les éclats d'obus: un Afghan de seize ans a le bas du visage arraché (T.2, p.39), une petite fille a la moëlle épinière sectionnée (T.2, pp.54-55). Les blessures sont telles qu'elles provoquent une hémorragie interne et la mort d'un bébé de deux ou trois ans (T.2, p.52).

Avec les élèves, on peut insister sur certains des exemples.Aux pages 26 et 27, sont réparés les dégâts causés par une balle de kalachnikov. Ces deux pages sont composées essentiellement de photographies de Didier Lefèvre. Ce sont donc des documents. Les seules cases sont remplies par un texte narratif qui rappelle l'origine et l'aspect des blessures et comment les médecins interviennent. Il est précisé qu'ils expliquent leurs interventions aux Afghans afin qu'ils puissent les reproduire quand ils ne seront plus là. Les photos démontrent aussi dans quelle situation précaire ils pratiquent leur médecine. Leur centre hospitalier est modeste et spartiate, et les conditions d'hygiène et sanitaires sont loin d'être réunies, comme le dit Didier Lefèvre aux pages 21 et 39 du tome 2. Dans ces deux pages (26 et 27), les auteurs n'exploitent pas le graphisme mais leur récit fait référence à une célèbre bande dessinée, Les pieds nickelés.

Les auteurs font plus appel à la BD pour le cas du moudjahid avec l'oeil crevé (T.2, pp.30-35). Les cases sont indispensables pour apporter des explications sur la blessure au cours d'un dialogue, en raison du manque de lumière pour photographier et de la réaction du photographe face à l'opération chirurgicale. C'est quand même la photo qui l'emporte à la page 33. Le portrait occupe la moitié de la planche. Le moudjahid exhibe son pansement sur l'oeil. D'ailleurs, c'est l'une des photographies que Libération a choisies pour son article du 27 décembre 1986 avec la légende suivante: "Ce maquisard a perdu un oeil pendant un combat près de la ville de Fayzabad, dans la région de Badakhshan, au nord-est". Il est vrai que cette photo est impressionnante du point de vue journalistique mais le récit de Didier Lefèvre rappelle que la perte de son oeil est plus due à un accident: pendant un combat, il est tombé sur le canon de son fusil qui lui a crevé l'oeil! Les médecins interviennent aussi pour les accidents domestiques. Par exemple, T.2, pp.23-25, ils soignent un petit garçon qui s'est brûlé le pied en tombant dans un four à pain. Dans les soins courants, les médecins de l'ONG doivent affronter les préjugés des rebouteux et des sages-femmes locales (T.2, pp.60-61).

Donc Le Photographe témoigne bien pourquoi une ONG comme MSF intervient en Afghanistan, quelles sont ses actions, quels problèmes elle rencontre et quels sont les liens avec les médias. En effet, à la fin du tome 2 (p.75), on apprend que c'est à la demande de Juliette Fournot, le chef de la mission MSF, que Didier Lefèvre est venu faire un reportage photographique en Afghanistan qui sera utilisé dans un article de Libé-ration en décembre 1986. Justement, comment se construit un reportage?

Comment se construit un reportage?

Les contraintes du reporter

D'abord, les trois albums démontrent les contraintes croissantes pour exercer le métier de reporter. Didier Lefèvre doit s'adapter au milieu. Il se laisse pousser la barbe et adopte le costume afghan, ce qui lui permet de respecter la décence islamique et de se fondre dans la foule (T.1, p.7). Le photographe se plie à des règles communautaires. Nécessairement, il est marié et il a un enfant, vu l'âge qu'il a (trente ans). Il doit ménager les susceptibilités religieuses. Il se présente comme un catholique assidu (T.3, pp.12-14). Il peut être chrétien mais surtout pas juif (T.3, p.35). Le photographe s'efforce d'acquérir des rudiments de la langue (T.1, pp.17-20) et la manier un minimum peut devenir vital (T.3). Il doit savoir aussi utiliser les moyens de transport animalier. Pour lui, c'est difficile de monter un cheval (T.1, pp.13-17) mais surtout il regrette de ne pas avoir appris à harnacher les bagages (T.3, pp.48-51). Le photographe doit éviter les dangers. Avec l'équipe de MSF, il passe clandestinement la frontière pakistano-afghane. Pour échapper aux contrôles, il s'habille avec le chadri, vêtement féminin qui dissimule le corps et le visage. Ensuite, il traverse la frontière la nuit par un col rocailleux de 5000 mètres (T.1, p.36). Les risques peuvent venir du convoi lui-même: un moudjahid qui a la kalachnikov facile l'utilise pour obliger son cheval à avancer et la retourne contre les hommes de MSF qui s'opposent à lui (T.1, pp 65-66). Dans ce pays en guerre, la mission fait de longs détours pour éviter les garnisons de l'armée soviétique (T.2, p.7), les grands axes routiers occupés par les chars ou les zones minées. Malgré ces précautions, elle doit traverser un immense plateau à découvert mitraillé par l'Armée rouge (T.1, p.78) et il faut qu'elle se dissimule lorsque les hélicoptères soviétiques surgissent (T.2, p.5).

À ces alertes, s'ajoutent les épreuves physiques et psychiques. Pendant trente-cinq jours, la caravane parcourt 1000 kilomètres dans la haute montagne de l'Hindu Kuch où elle franchit sept cols de plus de 5000 m d'altitude. Au passage du col du Kalotac, la nuit et où le froid se fait durement ressentir, un palefrenier disparaît (T.1, pp.72-74). Lors de son retour, c'est à ce même col que Didier Lefèvre subira les souffrances les plus dures (T.3, pp.49-63). De plus, comme il a décidé de revenir sans être accompagné par l'équipe de MSF, le photographe dé-pend des habitants. Un chef local lui fournit une escorte et un cheval mais les guides se révèlent peu fiables (T.3, p.28) et l'abandonnent même (T.3, p.47). C'est ainsi qu'il se retrouve seul, dans un milieu hostile, pour franchir le col du Kalotac. Après, il se joint à une caravane dont le chef en profite pour lui soutirer de l'argent (T.3, p.64). À la frontière pakistanaise, il est racketté par un policier véreux qui le séquestre (T.3, p.84). De plus, au retour, il est handicapé par de fréquentes coliques et des furoncles (T.3, pp.20 et 90). Finalement, il revient épuisé mais soucieux d'exploiter ses photographies.

La sélection des photos

Didier Lefèvre a fait 130 films. Six photos seront publiées dans un article de Libération des 27 et 28 décembre 1986, soit une pour 780 prises. Sur les six, le lecteur peut en retrouver cinq dont quatre sont reproduites sur une demi-page: le portrait retenu du maquisard Najmudin (T.1, p.44), une étape de la caravane au Nuristan (T.1, p.59), une halte des moudjahidin avec leur âne au milieu du fleuve au Badakhshan (T.1, p.74), un combattant qui a perdu un oeil (T.2, p.33), un bébé et une adolescente gravement blessés lors des bombardements soviétiques (T.2, p.53). La sélection est donc féroce.

Quels sont les critères de sélection?

Prenons comme exemple celle que Didier Lefèvre appelle une "bonne photo" : d'ailleurs, elle fait l'objet de trois-quarts de page du quotidien Libération et elle fera la couverture de son livre Voyage en Afghanistan, le pays des citrons doux et des oranges amères, aux éditions Ouest France, en 2003, avec 150 photos et 144 pages. C'est un livre qui est né après sept voyages en Afghanistan. Dans la BD, elle occupe la moitié de la page 74 du tome 1 et il en présente les origines grâce à ses planches-contact à la page précédente. Le premier encadré narratif rappelle l'histoire de cet âne traversant une rivière large et impétueuse. C'est donc d'abord le récit de cette traversée de l'âne avec les moudjahidin. Les planches-contact suffisent, il n'y a pas de cases dessinées. Ensuite, le photographe rappelle qu'il a le pressentiment d'une bonne photo. Les planches-contact font aussi le récit de la prise de vues.

Didier Lefèvre travaille dans des conditions physiques éprouvantes. Il porte en permanence, dans son sac en bandoulière, ses quatre appareils photos et une partie de ses films (T.1, p.58). La nuit, il a dû franchir le col du Kalotac. La région est sans cesse bombardée par les Soviétiques. Il se lève à l'aube, à cinq heures, et bien qu'il soit au mois d'août, il fait très froid. La caravane doit franchir la rivière rapide mais pas très profonde. Il a sorti deux boîtiers, l'un équipé d'un 20 mm et l'autre d'un 35 mm, comme on peut le remarquer à la page 73 de la BD. Si l'on fait attention, sont présentes deux planches-contact: une à la fin d'une pellicule de 20 à 32, et l'autre de 0 à 4. Pour traverser la rivière, un âne est en difficulté et les caravaniers s'efforcent de l'amener sur un rocher. Il photographie la scène avec le 20 mm. Vers les vues n°21 et 22, comme il le dit lui-même, il "sent qu'une bonne photo est à sa portée. C'est comme si je pêchais et que ça morde". Mais l'âne s'installe sur le rocher, à la vue 28. Le champ de la focale est trop large. Il prend donc l'autre appareil équipé d'un 35 mm et il photographie. Ce sont les vues de 0 à 4 de la deuxième planche-contact. Il pense tenir la bonne photo. Ce sera la vue n°1 qu'il retiendra.

Pour faire la sélection, Didier Lefèvre a développé les films et tiré les photos lui-même. Sur toute la page 6 du tome 1, le lecteur peut observer comment une photo apparaît dans le bain appelé révélateur, lors du tirage.Aux pages 60 et 61 du tome 1, Didier Lefèvre rappelle les aspects techniques de l'acte photographique mais il évoque aussi sa recherche permanente d'une "bonne photo". Didier Lefèvre s'inscrit dans la photographie humaniste française qui s'épanouit de 1945 à 1968 avec Edouard Boubat, Willy Ronis, Robert Doisneau, Jean-Philippe Charbonnier, Janine Niepce, Sabine Weiss et Henri Cartier-Bresson, pour ne citer qu'eux. Cependant, des questions se posent: pourquoi a-t-il sélectionné celle-ci et aurions-nous fait le même choix?

Il est certain qu'avec cette photo, grâce au 35 mm, les moudjahidin sont au premier plan et sont bien visibles avec l'âne (défaut de la vue n°4). Le temps est suspendu: ils sont immobiles, ensemble. Le porteur du sac à dos n'a pas un comportement différent, comme dans les vues 2 et 3, 30 et 31. Contrairement à la vue n°0, la vallée se détache bien. Rien ne parasite l'impression d'être au milieu de la rivière, dans un paysage grandiose, comme les vues 30, 31, 32 et 4 où apparaissent, sur les berges, d'autres hommes et d'autres animaux. Didier Lefèvre s'est constamment déplacé, sûrement dans l'eau, pour varier les cadrages afin de rechercher l'image synthèse qui donne un message clair. Le lecteur est avec eux sur le rocher d'une vallée afghane. Dans les vues 20 à 29, Didier Lefèvre a privilégié l'action: le franchissement de la rivière par l'âne et les hommes. De ce récit, il aurait pu retenir une image, par exemple la 25a qui résume toute l'aventure. Les hommes ont enlevé son fardeau à l'âne en difficulté et le tirent sur le rocher. Didier Lefèvre a donc fait un choix qui aurait pu être différent.

Les planches-contact font à la fois le récit d'une traversée d'une rivière et le récit d'une prise de vues par un photographe qui a ses façons de travailler. Comme une BD avec ses cases, les différents instantanés des plan-ches-contact créent un récit. Mais, avec cette photo sélectionnée très elliptique, Didier Lefèvre révèle ses critères documentaires, figuratifs, narratifs, plastiques, esthétiques, voire culturels. Elle s'adresse au lecteur occidental qui entre dans un processus d'interprétation. Déjà, l'âne s'associe à de nombreuses images du christianisme, ne serait-ce qu'à la fuite en Égypte où les protagonistes feraient une halte. Le costume traditionnel de l'homme au second plan, la capuche de celui au premier plan sont des indices supplémentaires. Comme la Sainte Famille qui veut échapper à la violence d'Hérode, ces maquisards à l'abri des Soviétiques regardent vers leur refuge dans cette vallée montagnarde, paysage digne de celui de la Bible. Les signes de tradition, de permanence, d'immuabilité et de recueillement donnent à cette image la force d'une icône qui s'affiche d'autant plus que les autres photos de la planche-contact sont anecdotiques.

Argos, n°42, page 21 (06/2007)
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