Littératures

Le photoroma: : naissance d'un genre (2)

Daniel Martin, CRDP de l'académie de Créteil

Ce deuxième article consacré à la réalisation de photoromans avec des élèves se base sur l'analyse des caractéristiques, des codes dramaturgiques et photographiques du roman-photo. ]

À partir de ce matériau, on met à disposition des élèves des pistes praticables pour formuler et concrétiser des choix artistiques, narratifs et techniques qui permettront la création de photoromans riches et originaux, entre bd, roman et carnet de voyage. Cette analyse des codes du roman-photo porte sur les trois piliers qui fondent son identité comme genre à part entière: la structure en vignettes, les choix scénaristiques et le recours à la photographie.

BD: tu veux ma photo?

La narration est assurée par une succession de vignettes photographiques secondées par des apports en texte. Régularité de forme des vignettes rectangulaires, taille, nombre de vignettes par page: ces éléments sont très proches des caractéristiques formelles de la bande dessinée. Le texte trouve sa place dans l'image, contenu dans les phylactères (ou bulles). Il correspond aux dialogues avec, parfois, un jeu de question-réponse inséré dans la même image, et la présence de voix hors champ (au téléphone, par exemple). Les monologues intérieurs, intentions, sentiments et autres pensées silencieuses bénéficient d'une bordure ondulée ou pointillée. Une autre catégorie de texte apparaît dans un carré ou un rectangle noir en surimpression. C'est l'équivalent d'une voix off au cinéma. Elle renseigne sur la localisation dans l'espace et le temps, sur la nature des atmosphères, elle pose aussi des questions pour relancer le suspense. C'est une voix omnisciente, ubiquiste mais elle se fait sentencieuse lorsqu'elle énonce ce qui est juste, raisonnable pour les personnages, tout spécialement à travers la "morale" conclusive. Les dialogues sont prépondérants pour assurer la vraisemblance des situations car ils introduisent les hésitations de la parole dans les situations relationnelles tendues (voir l'abondance des points de suspension). Il faut garder le lecteur de tout vagabondage, l'évidence de l'image a besoin d'être doublée par le texte. La polysémie de la photographie s'en trouve sévèrement bridée.

La gestion des ellipses est un des éléments les plus délicats dans l'écriture fictionnelle. C'est un des points sur lesquels il est indispensable de travailler soigneusement avec les élèves. Le choix d'une photographie, soignée mais dépouillée et quasi stylisée, facilite la prise en charge des "trous" temporels les plus évidents qui comblent le vide entre chaque vignette. N'oublions pas que tout lecteur est aussi un téléspectateur habitué aux illusions et raccourcis du montage audiovisuel. Une rupture de la continuité espace-temps marquée par un changement de décor, d'éclairage ou de posture et d'expression chez les personnages construit la sensation d'une progression dans le récit. Mais la maîtrise beaucoup plus délicate des flash-back, des intrigues parallèles, les illusions du rêve, la mémoire, le désir sont très difficiles à restituer par la seule photographie. Et ce que le son, surtout, parvient à faire au cinéma, le texte le réalise dans le roman-photo par quelques informations intercalées entre les photos qui signent les ruptures spatiales, temporelles et de climat. Comme un effet de transition.

On voit donc l'importance du texte et la priorité qu'il détient souvent sur la photographie. Il s'agit là d'un paradoxe, puisque la popularité du roman-photo repose, dit-on, sur la position dominante de la photo. Un cliché qu'il faut donc largement nuancer. C'est un des points sur lesquels on peut se montrer créatif dans la con-ception d'un photoroman en classe. C'est ce que peut nous enseigner justement la bd: certaines d'entre elles jouent avec dextérité sur la priorité absolue de l'image. Ainsi, on peut donc concevoir son photoroman en faisant en sorte que certaines informations, certains indices, ne soient accessibles que par l'image. De même, le texte peut être en décalage complet avec la photographie, une hardiesse stylistique qui est proscrite dans le roman-photo fleur-bleue. La bd nous incite aussi à être inventif sur la composition des pages, des doubles pages, sur le format et l'organisation des vignettes. Enfin, elle nous enseigne aussi le subtil effet de suspens du "tourné de page", à réinvestir!

Intrigue et "happy end"

Le roman-photo est un récit sentimental. L'analyse d'une couverture et de son titre permet d'en dévoiler les codes et les stéréotypes. Un scénario de roman-photo est basé sur l'empathie, sur l'identification et la connivence avec le lecteur. En général, la couverture met en scène, en couleur, un couple souriant, lisse et jeune dont les apparences sont celles d'une con-dition sociale "moyenne" mais pas exposée de façon ostentatoire. Le regard enjôleur des personnages et leur simplicité doivent séduire le lecteur. De par la discrétion, la neutralité du décor, ce couple semble seul au monde: le lecteur est invité à s'immiscer dans ce huis clos. Cette entrée en matière est entendue comme un trompe-l'oeil: elle laisse entrevoir une promesse d'harmonie que vont con-tredire les rebondissements du récit. Les vignettes exposent les épreuves dont le lecteur va être le témoin préservé et, donc, privilégié. Cela est confirmé par un titre ambigu qui contrarie l'harmonie de la mise en scène de la couverture. Cette dissonance du titre est marquée par un mot ou un groupe de mots qui sous-entendent une lutte, un désarroi, une fuite ou tout autre signe de déséquilibre qui menace l'état fusionnel con-voité, et fait passer du rêve au drame, comme dans la vie quotidienne: Dis-moi que tu reviendras, Échec et mat, Vivre une nouvelle vie, Coupable par amour... En principe, ce titre est rappelé quelques vignettes avant la dernière pour boucler le récit, afin de ménager toute la détente du happy end et lui préparer le terrain. Dans certains cas, on trouve un titre-problème. Son rappel intervient assez tôt dans le récit après une entrée en matière qui explicite la teneur de la question. Le reste de l'intrigue s'apparente à la confrontation de différentes thèses et se conclut par l'énonciation d'une forme de sentence basée sur une leçon de vie, une sorte de "morale" à visée universelle.

Astreint, on le voit, à des contraintes et des clichés maintes fois parodiés, le roman-photo est toutefois capable de raconter des histoires de son temps, en s'adaptant aux évolutions des moeurs pour conserver la fidélité de ses inconditionnels. Ainsi, un divorce peut être un heureux dénouement du moment que tous les protagonistes sont contents.

Un article du magazine Synopsis (n°7, mai-juin 2000), signé Gaëlle Renard, énonce, non sans humour, les contraintes du scénario de roman-photo, dont voici un extrait:

  • pas plus de six ou sept personnages;
  • prévoir un lieu fédérateur et deux lieux annexes;
  • insérer une scène d'extérieur;
  • le personnage principal doit être, de préférence, vestimentairement consensuel;
  • choisir des comédiens beaux, mais pas trop (le lectorat doit pouvoir s'identifier);
  • dialogues: langage parlé, mais quand même un peu écrit.

On voit bien qu'à moins d'y rendre hommage ou d'en faire un pastiche, l'écriture du scénario du photoroman des élèves va s'affranchir des codes et des intentions de la littérature à l'eau de rose. Cependant, s'imposera la nécessité de respecter certains principes fondamentaux de la dramaturgie qui entrent aussi, à leur manière, dans la composition des romans-photos: des personnages bien définis et hiérarchisés, des décors vivants comme des personnages, une intrigue principale avec des enjeux et des rebondissements, des ambiances savoureuses. Qu'il s'agisse d'une création, d'une adaptation fictionnelle ou bien d'un projet qui affiche des intentions plus documentaires.

Dessine-moi une photo!

Prenons le temps d'analyser avec les élèves la composition des vignettes d'un photo-roman. Il en ressort que le cadrage, l'éclairage, la gestion des différents plans, le placement de l'objectif, exposent des personnages dans des attitudes souvent figées, stéréotypées, très posées. On ne manquera pas de constater que le roman-photo sentimental impose un dépouillement, une neutralité dans les décors afin de permettre l'identification du lecteur et sa focalisation sur les personnages. Ce n'est pas tant l'action qui importe mais les évolutions de leur situation psychologique. Ce qui conforte l'importance des informations portées par le texte. Vous aurez remarqué que les acteurs sont très sobrement vêtus afin que l'attention se porte sur l'expression de leur visage et de leurs mains, sur la signification des postures qu'ils adoptent. Cette conception n'est pas celle qui domine dans le cinéma où le jeu des acteurs se déploie dans la fluidité, où décors et costumes sont souvent caractérisés, foisonnant de détails et de références qui détourneraient l'attention des lecteurs de romans-photos. Il existe toute une filière de romans-photos, destinés aux lecteurs friands de cinéma, dont les vignettes étaient des photogrammes extraits de films de cinéma. Autant dire que le résultat est catastrophique! Le redécoupage, l'adaptation du dialogue, le principe des vignettes séquentielles dénaturent complètement l'expression du cinéaste.

La photographie est assimilée à une représentation authentique quasi testimoniale d'une scène de la réalité qu'elle aurait fixée. Nos élèves sont tout empreints de cette conception. Le lieu, la personne, l'ambiance restituée par le photographe sont opposables à des références très précises, contrairement au dessin, qui mobilise davantage l'imagination du lecteur. Cette dimension, qui peut facilement prendre des aspects normatifs, coïncide parfaitement avec les conceptions moralisatrices du roman-photo sentimental.

La réalisation de photoromans libère l'imagination lorsqu'elle s'affranchit des lois du roman-photo à l'eau de rose. Plusieurs pistes s'offrent, et cette liberté consiste à s'affranchir de la focalisation sur les personnages et à bâtir un scénario qui exploite au mieux les interactions entre le texte et la photographie. Le reportage, le théâtre, le feuilleton télévisé, la littérature de jeunesse, les jeux vidéo, le cinéma, la bd deviennent des sources d'inspiration. Ainsi, voici quelques suggestions pour faire preuve de créativité et motiver l'écriture d'un scénario inventif (voir tableau ci-contre).

SuggestionsObjectifsRéférence
Prévoir des scènes en décors naturels.Créer des ambiances et exploiter des lieux typés.Le décor n'est-il pas un des personnages du western ?
Inclure des personnages secondaires.Apporter de la vie, de la densité, créer des intrigues secondaires.Le savant dosage utilisé dans le théâtre et les séries télévisées.
Essayer d'exploiter le flou dans la prise de vue photographique.Apporter du mouvement, un peu d'instabilité, de frisson.Une des originalités des mangas (version dessin)
Exploiter la palette créative en photographie: cadrage, éclairage, plans successifs, hors champ...Rendre la lecture plus riche, plus subtile, plus excitante.Ni BD, ni film, le storyboard dessiné permet l'accès à cette grammaire.
Mettre le son, le climat, les ambiances en image.Composer un univers sensible, créer des environnements palpables.S'inspirer du reportage radiophonique où ce sont les sons qui composent des images!
Mêler des aspects fictionnels et documentaires.Brouiller les pistes et introduire une dimension réaliste, voire engagée.Carnet de voyage, avec son côté éminemment subjectif.
Mêler à bon escient le dessin et la photographie.Élargir la palette expressive et surprendre le lecteur.Penser au film Qui veut la peau de Roger Rabbit? (R. Zemeckis, 1988) et à la série BD Le photographe (Guibert et Lefèvre), éditions Dupuis.
Enrichir sa création de clins d'oeil et de références.Composer un univers complexe et affirmé.Penser aux enquêtes du détective John Chatterton (Y. Pommaux), en littérature de jeunesse.

Argos, n°42, page 18 (06/2007)
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